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4 mars 2020 3 04 /03 /mars /2020 15:17
L’aire ouverte du silence

                                           Photographe non identifié

                                               Source : Marie Claire

 

 

« L’amour est un châtiment.

Nous sommes punis

de n’avoir pas pu

rester seuls. »

 

« Feux » - Marguerite Yourcenar

 

***

 

 

   Seule, face à la mer, dans l’infini égarement qui coiffait ton âme, ceci, ce danger de l’amour, tu en savais les sourdes reptations. Tu en pressentais les vives lézardes qui ne manqueraient de faire leur sinueux trajet à l’insu de ta conscience. Faut-il que nous soyons naïfs pour nous engager sur la route du non-salut avec autant d’audace que de touchante illusion ! Cheminer de concert est tout, sauf l’éventail ouvert d’une joie. Mais nul homme, nulle femme, ne sont des objets sacrificiels qui consentiraient à leur propre perte au motif que l’amour les a visités, qui ne les laissera plus en repos.

   Je t’avais rejointe, toi la Solitaire dont seule la vue de la mer apaisait les rampantes angoisses. Sur ton banc je m’étais assis. Non en pure confiance. Jamais l’on n’est assuré de rien dans la faille béante des sentiments. En réalité on n’aime qu’à assurer sa propre survie. L’Autre est ce qui nous fait défaut, sans quoi notre voyage serait pure errance parmi le labyrinthe exténuant de la terre. Notre corps, nous le lançons dans toutes les directions de l’espace, tel un harpon qui saisira ici une miette de vent, là le flocon d’un nuage, plus loin cette femme emplie de solitude.

   Toi donc qui attendais. Mais qu’attendais-tu qui ne soit que ta propre empreinte sur le cercle accompli du monde ? Vois-tu, il ne s’agit de ruser avec la réalité, d’en poncer les aspérités afin qu’elle tienne le langage que l’on attend d’elle. La réalité est toujours tissée d’immanence, elle rôde sur d’illisibles sentiers emplis d’ombre et de doute. Oui, l’amour, ce beau mot brille à la cimaise d’un projet idéal. Mais combien il se farde de ténébreux desseins dès l’instant où l’exister le métamorphose, le fait passer de simple esquisse à cette pâte lourde du destin, cette glaise dans laquelle nous n’avançons qu’à porter notre être au-devant, dans ce rai de lumière qui vacille et ne tient que le récit étroit d’une surdi-mutité.

   Sans doute me trouveras-tu confit en stoïcisme, moi qui énonce ces certitudes et en assume les tragiques conséquences sans même  que mes yeux ne tremblent, ni mes paupières ne cillent. Tout amour est « châtiment », nous dit Marguerite Yourcenar, qui étaie sa thèse au moyen de l’assertion suivante : nous n’avons eu le courage d’affronter notre propre solitude. Oui, je crois bien qu’il s’agit là du geste héroïque d’une pensée sans fard, du maintien d’une ligne directrice qui ne s’infléchit nullement sous l’effet d’une dérobade. La lumière de la vérité est, le plus souvent, vive comme celle du soleil au zénith. Elle nous aveugle et c’est la raison pour laquelle nous nous en détournons et lui préférons l’onction plus douce de l’ombre. Au moins, ici, sommes-nous assurés de ne point connaître les habituels ravages de la passion et nous appliquons-nous à nager dans les eaux tièdes d’une quiétude acquise à l’aune d’une esquive, d’une fuite.

   Notre « amour », oui, je le place entre guillemets, je le situe dans une époque qui, maintenant, n’a plus cours. Me demanderait-on de tracer ton portrait, je crois bien que, de mon fusain, ne tomberait qu’une noire pulvérulence, ne se donneraient que quelques traits ne connaissant même plus le lieu de leur être. Tout ceci est si confondant, cette vive sensualité qui fulgure dans le lointain et, déjà, se consume dans les rets de sa propre perte. T’en souvient-il de nos émotions partagées, de nos doigts enlacés que liait une même eau fraternelle ? T’en souvient-il ? « Fraternelle », je le sais, ce qualificatif ne te posera nul problème, je m’en remets à ton instinctive lucidité. Nous n’étions que des frères en solitude.

   Tu confiais le roman de ta vie à ces dessins - ce n’étaient parfois que de simples gribouillis d’enfant -, le mien, je le tissais de mots qui, le plus souvent, s’effaçaient à même le silence de la page blanche. J’en ai gardé quelques traces sur la pelote emmêlée de ma mémoire : la mer ; une brume à l’horizon ; le sillage des oiseaux, teinté de gris ; un soleil nébuleux dont l’œil semblait enclin à déchiffrer notre mystère. Vois-tu, nous ne sommes que de purs mystères qui n’atteignent même pas leur propre rivage. Alors l’amour ! Oui, nous avons été « punis de n’avoir pas pu rester seuls ». Maintenant nous sommes punis « de n’avoir pu rester en amour ». Où est l’équilibre qui porte le nom de « plénitude » ? L’aire ouverte du silence est le seul espace dont nous puissions faire l’expérience. Nous sommes des outres vides que le vent traverse. Puisse-t-il un instant s’arrêter, demeurer et nous dire le terrible secret que nous cachons au monde. Puisse-t-il !

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