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3 mars 2019 7 03 /03 /mars /2019 10:08
SEUL

                   Solitaire...en Malepère !!!

                  Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

« Il faut savoir se donner des heures d'une solitude effective,

si l'on veut conserver les forces de l'âme ».

 

Bossuet

 

*

 

   Il faut sortir des villes aux foules denses. Il faut s’extraire des rues où bourdonne la ruche humaine. Il faut s’éloigner autant que possible de tout ce qui fait groupe et se donne comme la mesure habituelle de notre être. Il faut partir et cheminer longuement. On traverse des banlieues aux multiples ramifications, aux ponts et aux voies souterraines, aux métros et aux tramways qui glissent sur leurs rails avec un bruit de métal. Il faut s’arracher à tous ces nœuds de béton où filent les automobiles avec des éclairs qui fusent sur les carrosseries. Il faut renoncer à se perdre parmi la foule, à s’asseoir sur les terrasses de café bavardes. Il faut se dégager de tous ces mouvements, de ces brillances qui accrochent les yeux, de ces rumeurs qui montent des trottoirs et des caves où habite le peuple des rats. On traverse de gros bourgs avec leurs lourdes églises de briques, leurs clochers-murs pareils à d’immenses frontons de pelote basque, leurs écluses où se jette l’eau glauque du canal, où se reflètent les feuilles vert-de-gris des hauts platanes. Sur les collines que visite le vent d’autan, d’aériens et blancs moulins font tourner leurs ailes, sans bruit, seulement un mouvement perpétuel qui brasse les eaux du ciel et tutoie les grands oiseaux ivres de liberté.

   Au loin sont des coteaux, des levées de terre et de roches qui se prennent pour des montagnes. Un air bleu les entoure pareil à un lac perdu dans des écharpes de brume. Une vaste plaine, le jaune des chaumes, les haies de cyprès-chandelles, on dirait les sentinelles du paysage. Un lac fait sa tache scintillante qui paraît irréelle, comme s’il s’agissait d’un mirage. Des bosquets rythment l’espace. Des rangs de vigne dessinent la géométrie exacte de ce sol si authentique. Les villes sont loin. Certes une citadelle se montre, ses hauts murs couleur d’argile, les toits d’ardoise de ses nombreuses tours, ses merlons et ses créneaux qui festonnent son architecture. Mais il s’agit d’un monde clos, presque d’une survivance du passé et les pierres se mêlent aux larges bouquets des pins parasols, s’y fondent presque selon une juste harmonie. Il est un village oublié dans les replis de l’Histoire.

   On a laissé sa voiture sur le bord d’un sentier qu’habitent trous et nids de poule, un chemin vaguement bitumé. On n’a rien emporté qui puisse distraire, seulement un appareil photographique avec son œil panoptique. Pour nous, il enregistrera toute la beauté du monde en un même lieu concentrée. On se sent un peu pèlerin. Non en quête d’une lointaine crypte où reposent d’antiques et saintes reliques, mais en chemin vers soi. Le plus court sentier mais qui ne se découvre qu’au terme d’une longue marche. Ce que l’on veut ici, ce pour quoi on martèle la terre avec la semelle de ses chaussures, c’est la rencontre de soi avec soi, la solitude pour la solitude. Comme le vent qui regarderait sa fuite, le soleil sa brûlure, la lune son pâle halo dans la nuit qui monte.

   Faire l’expérience de la solitude. Combien l’ont tentée qui, jamais n’y sont parvenus. Ou bien imparfaitement, c'est-à-dire dans l’approche, jamais dans la verticalité d’une vérité. Ermites dans le désert, moines perchés en haut de leurs météores, marcheurs de l’impossible quelque part dans l’étendue d’une savane ou bien parmi les cathédrales de glace du Grand Nord.  Terrible épreuve que celle de la solitude ! Pourtant la seule voie pour se connaître et ne nullement se dérober aux habituelles compromissions de l’âge moderne. Toujours une invitation à portée de main, une vitrine qui brille, un objet qui fascine, un rendez-vous ourlé de promesses. Seul à seul avec le paysage, lui-même solitaire. Il faut une grande force d’âme, un caractère bien trempé pour ne pas céder à la moindre convoitise, se laisser happer par la première distraction venue. Il faut s’affermir en soi, lancer un regard en direction du simple, le faire revenir jusqu’au massif de son corps et n’attendre rien d’autre que cette vision en miroir qui nous dira notre être, tout autant que celui de cette nature dont nous provenons, vers laquelle nous retournerons. Un être s’accroît de la présence d’un autre être. Méditation-contemplation, ceci constitue l’unité indépassable au terme de laquelle s’appartenir vraiment et savoir la nature en son exception. Sans doute tout ceci relève-t-il d’un idéal, d’un point inaccessible dont nous souhaitons faire notre horizon, conscient que ce dernier ne sera jamais atteint, espéré seulement. Sans doute les illusions sont-elles utiles, elles nous sauvent du désespoir.

   Vaste est le paysage qui ne saurait dire son nom. Un lieu seulement ôté au vertige du monde. Un lieu qui se suffit à lui-même quand bien même nul regard humain ne le porterait à la conscience. Il semblerait même qu’il s’agirait d’un autre univers, placé bien au-delà des soucis et préoccupations quotidiens. Le ciel vient de très haut. Il paraît n’avoir nulle origine pas plus qu’une finalité précise. Peut-être est-il cette étincelle venue de l’infini pour nous dire la taille du microcosme que nous sommes, perdus dans une immensité dont notre imaginaire, fût-il fertile, serait bien en peine de rendre compte. Il y a un genre de champignon faisant penser à quelque emballement nucléaire. Il n’en finirait de retomber, comme autrefois sur les lagons transparents du Pacifique. Alors se lève un état de sidération qui renforce notre sentiment d’abandon, de séparation d’avec cet environnement qui constitue le seul amer dont nous disposions. Vision fantastique dont l’étonnant surgissement renforce notre inquiétude. Puis la ligne d’horizon, doucement pommelée, sinueuse, rencontre de la courbe de deux collines. Puis la terre au premier plan, la terre labourée non encore porteuse de récolte mais ensemencée par le geste de l’homme. Nous devinons sa présence, de l’homme, mais atténuée, illisible, que nous renvoie l’écriture grossière des mottes, son effervescence de glaise. Au milieu de toute cette scène d’immense désolation UN SEUL ARBRE, mince, frêle, qui semble défier les lois du temps et de l’espace. Soudain, pour nous qui l’observons, il prend un caractère tragique pour la simple raison que nous projetons en lui les nervures de notre intime détresse. C’est ainsi, parfois il nous faut un élément opposé qui nous renvoie l’écho de notre propre questionnement. Or celui dont nous sommes présentement affecté, jusqu’en notre tréfonds : la solitude, sa vrille qui creuse un trou au sein de notre condition mortelle, qui ouvre le vortex par lequel tout risque de s’effondrer jusqu’à ce qu’il ne demeure plus la moindre once de sens. Car, avant tout, il s’agit de signification. Si l’artiste seul dans son atelier, le saint dans sa retraite, le pèlerin dans sa longue marche trouvent encore les ressources de leurs actions respectives, c’est au regard d’un remplissement de leur être, d’un comblement de leur conscience.

    Consentir à être seul et réunir les conditions de sa finalité, à savoir déboucher dans l’ère même ou une révélation de soi devient possible, nécessite le recours à une sorte d’abandon, le renoncement au confort du quotidien, l’énonciation, en son intérieur, d’une parole qui soit une parole assurée de ses convictions. Par la pratique de la solitude l’on peut parvenir à un dépassement de soi, donc déboucher dans le site éclairé de la vérité. Encore faut-il que cette dernière fasse partie de nos projets les plus secrets. Seul face à soi, nulle liberté de tricher sauf au risque de tomber hors de soi. Enrichi d’un tel face à face nous regagnerons la ville des hommes, rasséréné, ressourcé, empli de la conviction que le simple, l’authentique sont ce par quoi nous nous approchons au plus près de notre nature. Seule manière de connaître la vraie Nature, celle qui toujours nous attend telle notre mère. Alors solitude rime avec complétude. Il ne saurait y avoir de plus grande félicité !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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