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12 juillet 2020 7 12 /07 /juillet /2020 07:55
Se distraire de soi ?

     Calebasse décorée : Nath B-S

 

***

 

   Nous sommes là, toujours présents, ou croyant l’être. Présents au monde cependant car nous n’avons guère d’autre issue afin que notre propre corps trouve un rassurant reposoir. Ici, nous regardons cette feuille, admirons l’architectonique de ses nervures, éprouvons le fragile de son tissu, nous persuadons de la mince éternité que constitue son destin de végétal. Là nous ressentons un frisson au passage de la Belle qui déploie sa grâce tel le Soleil ses rayons. Plus loin, notre vue est aimantée par cette terre cuite ancienne, ses teintes chatoyantes, son histoire qui est aussi la nôtre. Toutes les « choses » que nous regardons, feuille, femme, jarre, sont notre possession, font partie de nous comme nos yeux nous appartiennent en propre. Et serait imprudent ou bien sot qui prétendrait nous priver de notre jouissance à leur égard. Les choses, nous les incluons en notre conscience et ne voulons être dépouillés de leur essence.

   Les choses, toutes les choses sont précieuses dès l’instant où, visées par notre désir, elles se nichent en quelque creux inaperçu, en quelque niche où elles mèneront leur vie autonome à l’abri des regards qui, toujours, se donnent en tant qu’inquisiteurs. Et cette autonomie, nous serons les seuls à pouvoir en partager l’inaltérable agrément. Il y aura connivence entre elles, des choses de notre vécu, et nous en constituerons l’heureux récipiendaire. Un lien indéfectible se tissera auquel nous demeurerons attaché quand bien même nous voudrions en sectionner le long fil d’Ariane. Ainsi la feuille marquera un moment d’automne qui brillera sur l’arc de notre mémoire. Ainsi la femme étincellera au plus haut de notre pensée et nous rappellera la dette d’émotion que nous avons  contractée à son égard. Ainsi la jarre dont la singulière esthétique aura inscrit sa forme non reproductible à la cimaise d’un art qui, pour être personnel, n’en est pas moins précieux.  

   Les choses sont belles qui illuminent notre pensée, ruissellent dans le cortège de nos souvenirs, flamboient lorsque la nuit, étendant son royaume, nous nous croyons seul au monde. Toujours leur étoile bienveillante se posera sur la faveur de notre front et nos rêves ne seront que la mise en musique de leur belle venue dans ce poudroiement d’ombre qui nous étreint et nous maintient en quelque état de douce léthargie. Certes, parfois les choses autrefois rencontrées, nous pensons les avoir effacées, rangées dans une boîte de Pandore dont, jamais, elles ne pourront ressortir. Le feraient-elles, elles ne seraient que le véhicule du mal et l’antichambre du malheur. Si nous avons de telles intuitions c’est que notre Daïmon intérieur ne nous souffle que des contrevérités, tout au plus n’énonce que de creuses billevesées. Ceci nous le savons du plus profond de notre mérite de vivre. Aussi relevons-nous la tête et regardons-nous les choses avec les yeux de Chimène. Oui, car nous sommes amoureux d’elles et ne les renierons nullement quelle qu’en soit la raison. Sinon, ce serait comme nous amputer d’un membre, nous ôter l’usage de la vision ou de l’audition. Combien notre citadelle intérieure serait vide si nous étions contraints de ne pratiquer qu’un face à face avec nous-même ! Une manière d’absence qui ferait sa spirale d’ennui.

   Toujours nous sommes occupés à scruter ce qui se dessine dans l’horizon de notre contemplation. Sans nul doute, accomplissant ceci, croyons-nous nous distraire de nous et surgir dans un univers de manifeste objectivité. Mais c’est bien l’opposé qui est exact.  Nous sommes des subjectivités qui n’attendent de l’altérité qu’un renforcement de leurs propres assises. Non seulement jamais nous ne distrayons de nous mais apportons à ce « nous » les nutriments dont il tire son intime substance. « Toute conscience est conscience de quelque chose », disait le philosophe. Certes, comment appréhender ce qui serait « une conscience du rien » ? Seul le néant le pourrait à la mesure d’un dialogue vide dont nul écho ne pourrait surgir. Mais ceci n’est humainement pensable. Toujours en face de soi un vis-à-vis au gré duquel nous existons tout comme nous le faisons exister. Ceci est la vérité des êtres que nous sommes, lesquels attendent qu’à leur cri réponde un autre cri. Seul le silence serait mortel !

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