Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
10 octobre 2020 6 10 /10 /octobre /2020 08:32
Peuple des Esseulés

   Solitaire calligraphe

  Œuvre : Marc Bourlier

 

***

 

 

   Ainsi, depuis longtemps, les Petits Boisés faisaient le tour de la Terre, observant ici le bleu foncé de la mer, là les pics de montagnes enneigées, ailleurs de vastes plaines où courait le peuple d’or des épis. Dire leur émerveillement ne se pouvait qu’à la mesure de leurs yeux ronds comme des billes qui roulaient de toutes parts car il s’agissait d’emplir la vision des milliers d’images qui se présentaient sans en omettre une seule. L’une d’elles eût manqué et, sans doute, un constant désarroi se fût fiché dans leurs corps de bois, telle une vive écharde. Il fallait donc être attentif, aussi bien au mouvement des marées qu’au vol des mouettes ou aux longs convois d’automobiles qui sillonnaient la planète selon tous les méridiens. Lorsqu’on est un être de l’espace doué de simplicité et de sensibilité, il convient de tout archiver dans sa mémoire pour le cas où, un jour peut-être, l’on se déciderait à rejoindre la « société » des Terriens.

   A bord de l’embarcation céleste, on s’était partagé les tâches. Certains vaquaient aux occupations telle la cuisine (on se sustentait de peu, un courant d’air, une mousse de nuage, quelque goutte de pluie cueillie au hasard de sa chute), aux divertissements tel le ménage (certains jouaient du plumeau, d’autres poussaient la poussière par-dessus bord), enfin aux loisirs studieux telle l’observation (quelques Boisés ayant affûté des tiges de sureau - oui, il y en avait au milieu du ciel ! -, vissaient leur œil rond sur l’orifice afin d’observer les allées et venues du peuple des Lointains). Et, comme ils pratiquaient l’art rare de l’observation, ils consignaient sans délai toutes leurs remarques sur des feuilles de bois qu’ils gravaient à la manière des picots du Braille. Aussi avaient-ils hérité du surnom de « Boisés-calligraphes », ce dont ils ne tiraient nulle fierté, classant tout le jour durant quantité de menus détails au hasard de leurs étonnantes découvertes. Ainsi apprirent-ils que les Humains avaient des mœurs bizarres : ils circulaient dans d’étranges boîtes qui semaient des nuages de fumée après qu’ils étaient passés. Ils stationnaient en longues files devant des vitrines où brillaient des milliers d’objets qui semblaient les fasciner. Ils se hâtaient dans des salles de restaurants enfumées, y dégustant mille denrées rares, mille vins qui brillaient comme des rubis dans des carafes de cristal. Ils s’agglutinaient dans des pièces obscures où défilaient des cohortes d’images animées et vivement coloriées. Sur leurs têtes, ils vissaient d’étranges casques dont, parfois, il sortait des myriades de sons incompréhensibles. A tout bout de champ ils pianotaient sur d’extravagantes machines, captivés, comme attirés par quelque vigoureux aimant.

   Et ce qui surprenait le plus la communauté des Petits Boisés, c’était le bizarre sentiment de solitude qui planait là-dessus, comme si chaque être sur Terre avait vécu enfermé dans sa petite boîte, muré dans son silence, au milieu d’une foule qui était composée de milliers de fragments semblables sans qu’aucun pût communiquer avec tel autre. Ils semblaient si occupés d’eux-mêmes que plus rien ne comptait que leur propre univers, l’île minuscule sur laquelle ils vivaient tel Robinson Crusoé. Ils pensaient qu’il s’agissait de mœurs bizarres, eux qui n’avaient jamais vécu que dans la concorde et l’harmonie. Il n’était pas rare que les discussions des Terriens pussent s’envenimer et qu’ils en vinssent aux mains afin de régler leurs vénéneux conflits.

   Alors une idée s’empara de leur assemblée. Un soir de clair de lune ils atterrirent en douceur dans l’ovale d’un golfe, posèrent pied sur une plage, firent la rencontre de bouts de bois flottés, leurs semblables mais non encore devenus l’un des membres de leur aimable confrérie. Ils avisèrent, dans le coin le plus reculé de l’anse, au milieu d’un tas de gravats et des lianes emmêlées de goémon, une Volige de bonne taille sur laquelle ils clouèrent une tête, ligaturant le corps au moyen d’un lien de coton, fixant sur le buste du Grand Etonné, une manière de résille de fer qui symbolisait sa supposée aliénation. Par là ils évoquaient l’immense solitude, ainsi que le virulent désarroi qui frappaient les habitants d’ici dont, sûrement, ils n’auraient voulu partager la précaire existence.

   Ils remontèrent à bord de leur vaisseau cosmique, arrimant leur effigie solitaire au centre de leur aérienne navigation. Ceci voulait dire qu’eux, les Petits Boisés, étaient unis par les liens indéfectibles de l’amitié, alors que le Peuple d’ici-bas (dont témoignait la Grande Volige) vivait dans le dénuement et l’esseulement que rien, jamais, ne pourrait effacer. Ainsi ils faisaient leurs milliers de révolutions diurnes et nocturnes, bien éloignés des tracas de la tribu des Séparés, s’estimant habités des plus belles faveurs qui fussent.

   Lecteur, Lectrice, si, un soir de pluie d’étoiles, observant le dôme du ciel, tu aperçois une étrange embarcation portant, en son milieu, un fétiche de grande taille faisant fond sur une nuée de visages soudés, alors tu pourras être assuré(e) de voir ce peuple heureux des Petits Boisés. Montre-les donc à tes semblables et qu’ils s’inspirent de tant de joie vacante. Peut-être n’attendent-ils que cela. Les hommes sont si bizarres en ces temps de grande incertitude !

 

 

Partager cet article

Repost0

commentaires

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher