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5 février 2019 2 05 /02 /février /2019 10:24
Trois cris fondateurs du destin humain

Détail du « Cri »

Edvard Munch

Source : Kazoart

 

***

 

 

    Sous la dictée du « Cri » d’Edvard Munch, nous chercherons, dans cet article, à repérer tout au long du destin humain les moments où, saisi au vif de son existence, l’homme profère cette clameur toujours à double sens, accueil et rejet de l’événement qui se montre à lui aussi bien dans son offrande que dans son retrait.

 

   Ouverture du monde ou la chambre aurorale

 

   C’est de l’intérieur des choses, de l’intérieur du monde, de l’intérieur de l’humain qu’il s’agit de saisir cet univers inconcevable qui précède l’émergence au jour de celui qui n’est encore qu’une simple forme en voie d’être, non encore advenu à l’entièreté de sa présence. La niche est bleue aigue-marine jusqu’au sombre outremer en passant par la valeur moyenne de maya. Celui-qui-devient est une simple boule de chair rose, translucide par endroits. La tête est énorme par rapport au corps. Bras et jambes, quatre brindilles qui flottent dans la rumeur aquatique. Les paupières  sont encore soudées et les yeux sont des pierres sourdes qui, peut-être, ne sondent que le mitan du corps, cette gelée où tout semble encore dans la plus grande indistinction. Puis le temps passe, un temps d’ondoiement et de bienheureuse inconscience. Bienheureuse parce que, sans nul doute, la conscience, fût-elle embryonnaire, dessine déjà les premières traces de la tournure de l’exister. Nul autre bruit que, déjà, les premières pulsations du cœur, cette étonnante minuterie qui compte les pas du  cheminement terrestre.

Trois cris fondateurs du destin humain

Cri du nouveau-né

Source : Michel Clouscard

 

Puis, bientôt, les premières contractions, l’agitation de cette mer bleue intérieure, les vagues par lesquelles l’expulsion s’annoncera à la façon dont un lieu de repos devra être quitté sans possibilité de retour aucune. Puis l’ouverture d’une porte, la lumière soudain, le tohu-bohu du monde extérieur. Puis un bruit qui se superpose aux autres bruits, les surpasse en puissance, les annihile en quelque sorte. Bruit de la vie en son irrépressible déploiement. Le nouveau-né en son surgissement est cette longue plainte qui semblerait ne pas avoir de limite. L’air est entré violemment dans les alvéoles, sorte de bélier ne respectant rien d’autre que sa volonté d’imprimer dans le dedans la volonté du dehors. Il faut vivre à tout prix, autrement dit expulser le néant, le refouler dans les illisibles fosses où il gît en son essence. Cri qui annule la mort et déchire la toile immensément tendue du monde. Cri paradoxal par où la vie, cet inestimable gain,  se donne dans un indescriptible et douloureux effort. Comme si le nouveau venu s’extrayait de sa fibreuse tunique de chrysalide.

   Déjà se joue le grand écart, l’immense tension métaphysique entre le lieu d’où l’on vient, le lieu où l’on va, identiques mystères, terras incognitas qui encerclent la passée humaine. Le visage du prétendant existentiel dit, en un seul et même rictus, l’étonnement, la souffrance, la perte d’un espace de sérénité, l’angoisse dont l’environnement est saturé comme si, vivre, soudain, devenait cette immarcescible tâche dont il faudrait s’acquitter jusqu’au terme d’une libération. Regardant cette évidente contrariété post-natale, nous ne pouvons nous retenir d’envisager pour cette existence à peine éclose les moments de pure joie qui suivront. Il n’en demeure pas moins que le moment inaugural de la naissance est cette manière d’intense tellurisme dont jamais, sans doute, le récipiendaire n’oublie combien l’arrivée parmi les hommes s’est inscrite sous le signe de la douleur. Heureusement ce rictus s’effacera bientôt laissant la place à la grâce de cet âge nouveau.

 

    Plénitude du monde ou la chambre zénithale

 

   L’été bat son plein. Au loin sont les cigales qui cymbalisent à l’envi. Les pommes des pins craquent sous l’ondée solaire. On se terre dans les maisons aux murs épais, sous l’abri séculaire des grands pins parasols.

 

Trois cris fondateurs du destin humain

Cri de la jouissance

Source : Le Digital Pour Vous

 

   Sur les plages de sable blanc, au creux des anses marines où battent les eaux d’émeraude, les corps halés fendent l’eau, plongent jusqu’au fond, là est le seul répit, parmi les poissons bigarrés qui folâtrent et dessinent les arabesques d’un bonheur simple.  On hésite à ressortir tant le ciel est blanc, livré au supplice de la foudre. On boit et mange dans de grandes salles aux plafonds de larges solives blanches. Le vin rosé calme l’irritation de la gorge. La pizza aux anchois et olives inonde le palais d’un suc généreux. Les travaux sont arrêtés pour la pause méridienne. Plus tard on ira faire une sieste salvatrice.

   Quelque part, dans le creux d’une chambre peinte à la chaux, elle fait penser aux cellules des habitats troglodytiques, les amants se sont retrouvés pour célébrer l’été, son chant dionysiaque, ses enroulements de pampre telle l’exubérance qui préside aux cérémonies. L’homme, la femme, ne sentent nullement la chaleur. Ils sont bien au-delà dans un lieu sans attache. Sur leurs corps douloureux, l’amour a déposé les stigmates du désir-plaisir, les sourdes puissances de la volupté. Ils sont occupés à faire de leur tumulte de chair cette incroyable scène où se joue l’espace lyrique de l’effusion en même temps que celui, plus souterrain, de la tragédie. Leurs membres sont emmêlés de manière si étroite qu’on ne sait plus qui est qui et leur rencontre est fascinante fusion. Le monde est loin, très loin dont ils ne perçoivent plus l’incessant bourdonnement. La lumière, ils ne la ressentent qu’à la manière d’un bourgeonnement qui fleurit le dialogue concertant de leur sexe. Il y a une telle harmonie à flotter dans ce lieu de délices. Peut-être, en leur hauturière dérive, quelques images de leur vie intra-utérine viennent-elles les effleurer comme pour leur rappeler leur origine ? D’identiques délices au centre desquelles la conscience ne s’arrime plus à rien d’autre qu’à son propre vertige.

   Des nappes chaudes battent contre les vitres, des mouches bombinent au plafond, leurs ailes vibrent pareilles à des anches d’instruments. La clarté bondit dans la cage peinte à la chaux. Là-bas, sur le linge blanc, se déroule un étrange sabbat qui se dit en termes de peau et de chair, en mots  poétiques, parfois en dialecte aussi violent qu’incompréhensible. Il semble y avoir correspondance entre l’excès de la saison temporelle et celui de la saison des corps. Comme une horde de chaleur avant que l’orage n’éclate, que de grosses gouttes n’envahissent les ruelles, que les premières cataractes ne transforment les modestes rus en fleuves dévastateurs. Il y a soudain atteinte d’un point d’acmé, phosphorescence  des anatomies, soulèvement lyrique dont quelque chose va surgir qui sera un événement aussi brusque que limité dans le temps. Les respirations sont courtes, au bord d’un étourdissement. L’architecture des corps est dans une insoutenable attente, la clef de voûte résiste et ne souhaite que de céder sous son propre poids. Réaliser les conditions d’une anastrophe, inverser l’ordre du lexique, donner un nouveau sens qui aille par delà la naissance, par delà la mort. Les bouches sont ouvertes par lesquelles l’air siffle et râle, les lèvres sont tendues, on dirait des archets de violons et, subitement, c’est un cri continu, entrelacé, qui surgit des gorges et envahit la pièce à la façon d’un raz-de-marée. Sur l’ensemble de la terre il n’y a plus que cette lutte et son insoutenable plainte qui flotte infiniment sur la ligne de partage entre, l’adret et l’ubac, la lumière et l’ombre. la vie et la mort.  Le cri d’amour est toujours chant du cygne. C’est pourquoi, toujours nous voulons le reconduire afin que le destin étant écarté, il ne nous fonde dessus tel l’oiseau sur sa proie.

 

   Fermeture du monde ou la chambre crépusculaire

Trois cris fondateurs du destin humain

Cri de la Mort

Momie chachapoya

Source : Kazoart

 

 

   L’homme est vieux, perclus de rhumatismes et la lumière ne franchit la porte de ses yeux qu’avec une infinie lenteur. Le temps qui, autrefois, était celui de l’exultation, de la vitesse, est devenu étrangement étroit, eau morte de lagune à la figure plombée. Temps si lent qu’il semblerait n’avoir nulle fin. Temps qui s’étire et la pâte de guimauve, au loin, n’en finit pas de produire ses atermoiements. L’homme n’a plus de réelles attaches avec l’exister, avec les travaux qui en égaient la longue perspective. Aussi, il occupe ses journées à ne rien faire : feuilleter les pages d’un journal sans vraiment les lire, parcourir les caractères d’un livre sans en bien saisir la portée. La plupart du temps il se confond avec les murs de sa chambre dont il ne quitte guère plus les généreux pans d’ombre. Cet atteint-par-les-ans végète au rythme des secondes qu’il égrène telles les perles d’un chapelet. Parfois quelques brusques réminiscences traversent la banlieue grise de son cerveau. Cela fait de petites flambées, on dirait des hésitations de lucioles dans le soir qui vient. Il pense à la lecture, aux amantes, aux longues promenades sur les plateaux semés de vent. Il pense à quelques anecdotes entre amis. Ils sont si loin maintenant qu’il ne parvient même plus à dessiner les traits de leurs visages sur l’écran dépoli de la mémoire. Il vit dans le flou comme d’autres vivent dans l’agitation. Il attend que le temps fasse son office de mort. Qu’attendrait-il d’autre puisque son corps exténué ne saurait être le réceptacle que de maladies sournoises et de pertes sensorielles qui, de plus en plus, le plongent dans un univers sans couleurs et sans bruits.

   Un jour il s’allonge avec l’intime certitude que sa fin est venue. La mort, il la sent rôder alentour, pareille à un gros frelon noir dont il éprouve le battement pressé des ailes. Cependant il est calme. Cependant il est serein. Enfin il va être délivré de ce temps qui lui pesait, des angoisses fondamentales qui s’agitaient dans son cerveau et le rendaient pareil à une ruche folle. Les lianes de la mort il les sent qui se collètent à ses membres, les ligaturent. Les lianes, il les sent autour de sa poitrine, étrange résille qui, déjà, le métamorphose en momie. Sa respiration est de plus en plus courte, haletante. Il cherche des goulées d’air au-dessus  de son visage mais qui se refusent à lui, girent tel un vent mauvais. Il en perçoit le signe abstrait pareil à des ailes de freux avec leurs rémiges de suie. Soudain, le peu de conscience qui lui reste enregistre l’ultime souffle d’air qu’il lui sera donné de posséder en tant que le bien le plus précieux. Il ne sait combien de minutes le supplice va durer, s’il sera encore conscient au-delà de ceci même qui s’annonce comme la dernière parole de la finitude. Verra-t-il ce grand tunnel blanc immergé de douce lumière tel que prétendent l’avoir vu ceux qui disent être allés jusqu’à la frontière de la mort ? Verra-t-il autre chose que son âme enfin révélée ? Autrefois il lui attribuait la forme d’une vague faucille ou bien d’un boomerang. Peut-être pour la simple raison d’un retour à soi de son principe vital, peut-être ? Qu’entend-il subitement ? Mais que peut-il entendre puisque, déjà, il bascule pour bien plus loin que lui, dans des territoires sans nom où braise et cendre se mêlent dans un bizarre maelstrom ?

   Mais d’où vient ce cri terrifiant qui a empli la cellule de sa chambre et fait écho sur les murs, on le dirait venu d’outre-tombe et sans doute l’est-il ? Ce cri est celui des épousailles avec la mort. Il en a la stridence, le bruit de scie musicale que doublent les bruits de voix spectrales. L’Homme-Cri, la Mort-Cri, une seule et même alliance sépulcrale qui tire tout hors les murs et s’enracine au plus étrange d’une nuit dense. Goélette aux voiles noires que cinglent, que biffent des croisements ossuaires à la folle luminescence. Les voix sont enlacées. Du Mourant, de Celle-qui-l’accueille contre sa poitrine d’os et de sordides clavicules. Les osselets  font leur bruit de claquement de dents. Les dents font leur bruit de claquements d’osselets.

   Mais, vous les vivants, les morts-en-sursis, entendez donc cette complainte pareille au hululement du chat-huant sous l’œil de plâtre de la lune. Il est l’addition du cri du nouveau-né qu’était ce vieil homme et de celui qu’il poussait lors de son accouplement à celle dont il pensait qu’elle le sauverait du désastre, et de celui, enfin, du râle dernier qu’il pousse comme s’il retournait sa peau à la façon d’une guenille. Définitive exuvie au terme de laquelle tirer sa révérence et dire le point final qu’il est devenu parmi le fourmillement des étoiles, l’infinie pluralité du cosmos. Mais ce cri n’est nullement le sien ou bien alors il est repris, dans le genre d’un refrain, par la Mort-Souveraine puisque c’est bien elle qui a toujours le dernier mot, n’est-ce pas mes Frères et Sœurs en existentielle condition ? N’est-ce pas ? Ce rire grimaçant qui est le plus étrange des paradoxes qu’il soit donné de rencontrer : il nous effraie et nous libère à la fois. Est-ce là, sur le seuil infiniment désolé de la disparition, que s’annonce l’essence de la liberté : geôle par laquelle connaître les espaces sans limites ? Aurons-nous encore quelque chose à la manière d’une vision pour témoigner ? Mais à qui, hormis à ce néant qui fut notre mère que nous rejoindrons un jour puisque telle était sa volonté. Telle, était !

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