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21 février 2019 4 21 /02 /février /2019 11:24
 LADY C.

 

   Voyez-vous, parfois au réveil, au sortir d’un rêve, les choses vous apparaissent-elles avec tant d’acuité que le réel lui-même semble n’être qu’une vague vapeur à l’horizon. Ceci m’arriva il y a peu, ouvrant mes fenêtres sur le jour qui naissait. A la pointe de l’Île Saint-Louis, sur la minuscule Place Louis Aragon, se tenait une ombre dont je pensais qu’elle était celle d’une promeneuse matinale marquant une pause avant que de poursuivre son chemin. Ma curiosité piquée au vif (rares sont les divines apparitions en cette heure sans contours), je fus prompt à m’emparer de la lunette astronomique qui, à l’accoutumée, me sert à distinguer les étoiles dans le ciel nocturne et vis, dans le cercle clair de l’optique, une ravissante femme dans la maturité de l’âge, vêtue simplement d’un léger corsage alors qu’une jupe courte en détourait la délicieuse silhouette. Certes je ne pouvais la connaître et il devait s’agir d’une touriste de passage à Paris. Cependant, un questionnement plus précis de la forme qu’elle disposait à mon regard, n’était sans me troubler et créer en moi une sorte de vertige que je connaissais bien pour être la manifestation d’un passé lointain, si vous voulez, une manière de « madeleine proustienne » qui inondait encore mon palais sensitif du suc d’une ineffable joie. A peine cette passante avait-elle déserté mon champ de vision, qu’une silhouette étrange mais non moins connue de ma mémoire s’y superposa comme si un étonnant magnétisme venait me quérir en ce présent qui se dérobait sous mes pas pour me conduire au seuil d’un événement presque oublié mais qui faisait sa mince cantilène, en sourdine, et n’attendait que l’instant de sa résurgence. Sans doute avez-vous été les témoins, en vous, de ce creusement intime au terme duquel flamboie un souvenir. Il ne tient qu’à vous d’en rallumer la flamme.

   Pour ma part, je sentais un genre de vibration interne à laquelle il fallait bien que je cède, à l’encontre même de ma volonté. Ne pas accéder à cette subite demande m’aurait martyrisé le jour durant. Je me disposai donc à remonter, tel l’archéologue, à un événement originel que le temps avait partiellement effacé sous le coup de boutoir des jours. Je m’allongeai à demi sur mon canapé, attitude favorite, deux coussins laissant ma tête en position haute. Alors je m’emparai, sans plus attendre, de ce champ optique qui venait de me visiter et me tint en haleine tout au bord de moi. Ce qui veut simplement dire que je ne parvenais nullement à réintégrer les rives de mon être propre tant que cette obsession d’un objet perdu s’ingénierait à faire mon siège. La première image qui se superposa à l’inconnue fut celle de « Diane chasseresse », cette merveilleuse sculpture néo-classique de Charles Meynier traduisant si bien le concept de beauté antique. Un long moment je ne pus voir que la belle jeune femme et son carquois, les plis troublants de sa vêture, le jeune cerf sur les bois duquel elle appuyait sa main gauche avec la grâce d’un effleurement printanier. Je ne doute guère qu’en cet instant de mon récit vous ne puissiez discerner le rapport entre cette statuaire classique et la silhouette qui, un instant, s’imprima sur ma rétine. Je vous rassure, je ne suis guère plus éclairé que vous ne l’êtes !

    Mais voilà, c’est parfois dans l’épisode même où les choses tremblent et menacent de s’effacer que jaillit une brusque compréhension de ceci même qui se dissimulait et jouait à vous abuser. Soudain une déchirure se fit dans la brume cotonneuse qui voilait ma tête et, à mon grand étonnement, ce ne fut pas une image qui se proposa à mon entendement, mais un nom, ou plutôt un prénom qui résonna comme venu de l’eau noire et profonde d’un puits. « Diane », « Diane », « Diane », ainsi dans un genre d’abondance qu’un écho démultipliait et jetait sur les murs d’un passé dont l’oubli avait occulté le sens. En réalité c’était comme si ma propre voix, tenue au loin, s’ingéniait à venir me rencontrer, tâchant de me tirer de ma léthargie afin que, ma conscience enfin illuminée, pût se distraire de l’éphéméride actuel pour en faire revivre un autre qui rougeoyait  et s’impatientait de se dire.

   Me voici donc dans l’univers d’autrefois et vous comprendrez aisément que je m’exprime maintenant, au présent, faute de quoi je serais la victime d’une étrange distorsion et il n’est guère confortable de jouer l’équilibriste entre ce temps qui fut et celui qui est. Donc je suis venu dans cette ville anonyme du sud, du nom de Géna, passer une semaine pour participer à une rencontre sur les écrivains décadents inclus dans cette bizarre mais fascinante  « littérature fin-de-siècle », au titre de laquelle un  auteur comme Joris-Karl Huysmans avec son roman « À rebours », bouleverse les règles établies, œuvre iconoclaste qui n’hésite pas à critiquer romantiques et naturalistes, dans la droite ligne d’un Poe, d’un  Villiers de l'Isle-Adam et de Barbey d'Aurevilly. Les rencontres sont de très belle qualité et, chaque soir, de retour à mon hôtel, je tape à la machine les articles qui, le lendemain, partiront pour mon Journal, « Nouvelles des Lettres ». Durant ce colloque, je n’ai guère eu le temps de flâner et n’ai, de Géna, que la vague idée qui résulte de son paysage urbain aperçu depuis mes fenêtres. Un canal au premier plan, qu’empruntent parfois de légères embarcations, puis le fouillis de voies ferrées, les deux tours de pierre de la cathédrale, enfin le moutonnement confus des maisons avec, au loin, le dessin d’un plateau calcaire semé de pins parasols.

   Vendredi fin d’après-midi. Les « décadents » ont remisé leurs notes et leurs livres et j’ai replacé ma Remington dans son étui. Demain je regagnerai Paris. Le trajet en voiture me prendra presque la journée entière et je ferai sans doute une longue halte du côté de la Loire, ce fleuve si beau, si sauvage, avec ses iles de sable et ses bouquets d’aulnes qui fouettent l’eau. Le temps est radieux, le ciel lisse et bleu d’un bout à l’autre de l’horizon. « En avril, ne te découvre pas d'un fil,  en mai fais ce qu'il te plaît."», assure le dicton. Aujourd’hui un mois s’achève alors qu’un autre commence, la vérité doit sans doute emprunter aux deux.  Donc je ne me découvrirai qu’avec prudence et ferai ce qu’il me plaira si, cependant, le réel veut bien consentir à ployer l’échine, lui qui est, parfois, si rebelle !

    Je franchis la passerelle qui enjambe les voies. Sur les quais quelques personnes attendent le départ d’un train. Les tenues sont légères. Un avant goût de l’été avec, quelquefois, une rapide note d’hiver qui ne veut se faire oublier. Face à la gare, la terrasse d’un café où quelques personnes sont attablées. Je prends place à une table libre. Je commande un Campari et commence à lire le dernier article écrit la veille. Au-dessus de moi, dans la tête des tilleuls, de joyeux trilles d’oiseaux. L’odeur de miel des fleurs se répand alors qu’un chaud soleil commence à animer les rues. C’est un sentiment de plénitude que de me trouver là, au cœur d’une ville inconnue, lisant et rêvant parfois, alors qu’en toile de fond, se profile un retour chez moi, avec plein de choses en attente, des piles de livres à lire qui sont en jachère depuis des mois. Quel plaisir d’espérer, de voir venir à soi la lecture,  lorsque les ouvrages sont mis de côté, quelques pages seulement feuilletées, juste pour laisser la place au désir qui, plus tard, fera son efflorescence. Un avant-goût du bonheur, en quelque sorte.

   Il y a peu de monde sur la terrasse. Un jeune couple avec un enfant en bas-âge qui gazouille et s’essaie au langage, un vieux monsieur avec son costume de toile légère. Il est sans doute venu goûter ce premier soleil, peut-être se remémorer de délicieux instants qu’il est seul à connaître. Parfois il sourit, pli d’une possible réminiscence. A deux ou trois tables de celle que j’occupe, une femme qui doit avoir la quarantaine, lit un livre dont je ne parviens à décrypter la nature. Curieux par essence en ce qui concerne la chose lue, je feins de me lever pour aller aux toilettes, frôle l’inconnue, ai juste le temps de voir en lettes anglaises, dans une édition déjà ancienne, le titre : « L’amant de Lady Chatterley », le nom de l’auteur que chacun connaît, D.H. Lawrence pour l’avoir, au moins une fois dans sa vie, rencontré sur le chemin de la littérature. Emotions soudain retrouvées des années adolescentes où j’en lisais avidement les parties les plus « charnelles », songeant à cette femme mystérieuse et sensuelle qui, quelque part dans le monde, devait bien trouver sa place. On n’invente nullement de tels personnages. Ils s’incarnent nécessairement en dehors de toute fiction. Dès lors le trouble ne me quitta guère, qui m’enjoignait de chercher fiévreusement celle qui était la cause de tous mes tourments. Avais-je trouvé, à bien des années d’intervalles, l’inspiratrice de tous ces rêves pulpeux ou bien était-ce pure hallucination, soudaine résurgence d’anciennes sensations qui avaient enfin trouvé le lieu de leur bourgeonnement ? Je venais tout juste d’avoir vingt huit ans. Il était grand temps que je substitue le réel à mes rêves. Je n’avais cependant pas prononcé de vœux de chasteté et mes relations amoureuses, pour n’être celle de Don Juan, pouvaient s’honorer de flatteuses rencontres.

    Emoustillé par la belle, encouragé par la clameur solaire, je décide, sur-le-champ, de m’intéresser de plus près à la lecture de « L’amant » et à celle qui semble en recueillir le fruit avec une manifeste volupté. Elle paraît fascinée par le roman, ne décollant guère les yeux du texte que pour jeter un coup d’œil furtif sur les grandes aiguilles de l’horloge de la gare qui scandent les secondes à la façon d’un curieux métronome. J’en déduis qu’il s’agit d’une voyageuse dont le temps est compté, le mien aussi, et qu’il me faut bien me résoudre à en savoir un peu plus sur elle si, cependant, je pense avoir affaire à quelque Constance en quête d’un Olivier. Serait-elle Lady Chatterley ? Serais-je Mellors ? Sans doute la suite nous dira, à l’un comme à l’autre, (mais présentement je n’existe pas plus pour elle qu’un vague mirage) si nous ne sommes que les jouets de mon imaginaire ou bien si la réalité, après un long empan d’espace et de temps, consent à livrer sa vérité. Mon désir, attisé par cette hypothétique aventure romanesque, m’incite à davantage accorder de crédit à la situation qui se présente inopinément et, dès lors, je n’ai de cesse  d’observer ce phénomène qui, je dois bien me l’avouer, m’hypnotise. Comment est Constance ? Mais plaisir, pour moi, que d’en dresser le lumineux portrait ! Elle a de longs cheveux relevés en chignon que retient une écaille blanche. Son visage est beau, régulier, sans doute celui d’une bourgeoise, si ce n’est d’une élégante aristocrate.  Ses yeux, dissimulés par des lunettes noires finement cerclées d’acier, parfois elle les dévoile, le temps de jeter un coup d’œil à l’horloge. Je les crois noisette avec des marbrures plus sombres. Son corsage a la couleur et la délicatesse d’un myosotis. Une découpe ovale fait signe vers une poitrine ferme bien qu’opulente. Taille mince que cerne une ceinture de cuir. Jupe courte pourvue d’une fente latérale. Les jambes sont longues, fuselées, bronzées malgré cette saison qui s’ouvre à peine aux premiers éclats du soleil.

   Hormis son intérêt pour le temps qui passe inexorablement, pour sa lecture qui semble fluide et ininterrompue, rien ne semble pouvoir la distraire de sa tâche. J’en éprouve, je dois bien me l’avouer, un léger pincement au cœur. Je ne suis peut-être qu’un adolescent attardé qui croit à ses fantasmes et les projette en toute inconscience sur le premier jupon croisé. J’aime beaucoup sa façon étonnamment sensuelle de mouiller légèrement son index droit, de faire glisser insensiblement la feuille de papier afin qu’une nouvelle en prenne la place, que la lecture l’inonde de sa vigoureuse sève. J’ai un peu honte de la dévisager elle, cette enfant innocente, qui ne pense pas à mal, essaie simplement de se distraire en attendant sa correspondance. Je ne sais si elle s’est aperçue de mon manège mais, de temps en temps, elle jette un rapide regard en ma direction, puis attentive, le pose à nouveau sur les caractères en noir qui courent à travers les lignes de la fiction.

    Tiens, combien c’est étrange, me voici maintenant en train de lire de concert avec elle et des myriades de mots et de phrases issues de son roman surgissent sur l’écran de ma mémoire sans que je puisse, en quelque façon, en arrêter le subtil ruissellement. C’est comme si le texte s’entrelaçait à la fuite de l’heure, s’il manigançait à mon encontre les desseins les plus étranges. Soudain me voici pris d’une frénésie mémorielle qui me plonge au cœur du roman scandaleux : une aristocrate éprise du garde-chasse, qui se noie dans des flots de volupté alors que son mari, frappé d’impuissance, l’a laissée depuis longtemps échouée sur les rives du plaisir.

   16 heures : Constance a légèrement tressailli sur sa chaise. Un peu comme si un voile de honte avait recouvert son visage d’une rougeur subite.

   « Elle apprit tant de choses au cours de cette brève nuit d'été. Elle s'était imaginé qu'une femme en mourrait de honte. Et ce fut la honte qui mourut. La honte, c'est-à-dire la peur ; cette profonde honte organique, cette très ancienne peur physique tapie dans les racines de notre corps, et que seul peut évacuer le feu de la sensualité ».

   16 heures 2 minutes : Déroutée, certes, frissonnante, pareille à une rivière traversée d’un soudain ris de vent ou bien une eau fendue par la proue d’une barque.

   « Voici qu'enfin elle se trouvait éveillée et mise en déroute par la chasse phallique de l'homme, menant Constance au cœur de sa propre jungle intime. Elle sut désormais qu'elle avait touché le véritable socle de sa nature profonde, et qu'elle était essentiellement impudique. Elle se réalisait dans sa sensualité nue et sans honte. Elle assistait à son triomphe, presque au point de s'en glorifier. Ainsi, c'était cela ! La vie ! On était véritablement ainsi ! Il n'y avait rien qu'il faille masquer, rien dont il faille avoir honte. Elle partageait sa suprême nudité avec un homme, avec une autre créature ».

   16 heures 4 minutes : Constance a bougé de nouveau, mais cette fois-ci de manière plus convulsive, à la manière de quelqu’un qui est surpris par l’irruption dans une pièce d’une personne qu’on n’attendait pas, qui s’impose et affirme sa propre loi.

   « Et quel démon que cet homme ! Quel vrai démon ! Il fallait être forte pour le subir. Mais ce n'était pas chose facile que d'atteindre le cœur de la jungle physique, le recoin le plus profond et le plus éloigné de la pudeur organique. Seul le phallus pouvait l'explorer. Et comme cet homme s'y était employé ! »

   16 heures 8 minutes : Elle souriait à demi comme saisie d’une intense secousse tellurique, elle était au bord de quelque paroxysme, si près d’une syncope.

   « Et, dans sa peur, combien elle avait détesté cela. Mais combien elle l'avait désiré ! Maintenant elle savait. Au fond de l'âme elle avait eu un besoin fondamental de cette battue phallique, elle y avait secrètement aspiré, croyant qu'elle ne la connaîtrait jamais. Or, brusquement, elle s'était présentée, un homme partageait son ultime et totale nudité. Elle était sans pudeur ».

   16 heures 10, l’heure à laquelle je déserte ma table pour aller vers la sienne. Du fond de ma conscience je sais qu’il n’y a nulle autre alternative que celle qui enjoint le Mellors que je suis de rejoindre sa Constance, que le destin en a décidé ainsi, que rien ne pourra en arrêter le cours, que le moment est unique qui jamais ne déploiera à nouveau sa trame. Je marche au milieu du bruissement de la lumière. Des escadrilles d’abeilles dorées traversent le massif de ma tête. Je suis léger, comme porté par un merveilleux fluide. Est-ce que ma démarche ressemble à celle d’un mime, cette façon de surplace qui métamorphose le moment présent en éternité ? Mais qui donc vais-je rencontrer ? Ma Diane du réveil ? Serais-je, alors, son Actéon ? Celui qui a surpris Diane nue prenant son bain, ployant sous le poids du châtiment lancé par la belle, transformé en cerf que ses propres chiens dévoreront ? Ou bien suis-je Mellors, sûr de sa domination, sûr de sa conquête, sachant en lui-même que Constance est au bord du désir, qu’elle ne résistera pas, se donnera avec la fougue de cet âge de midi ?

   Je suis devant la table de Constance. J’ai décidé, dans un surprenant geste d’immédiateté, qu’elle serait l’héroïne du roman de Lawrence, cette Lady Chatterly qui, depuis si longtemps, hante la carrière de mon front sans que je ne l’en puisse détacher. Elle fore ma matière grise, elle laboure la clairière de mes reins, elle fait de mon sexe un dard en feu. Comment pourrais-je demeurer sur le bord de cet abîme ? Il me faut me résoudre, ou bien à rester en-deçà avec la torture de celui dont la volonté a été indigente, ou bien de sauter au-delà, au risque de la brûlure.

   « Je peux m’asseoir à votre table ? »

   Constance lève doucement les yeux vers moi, fait légèrement glisser les vitres noires de ses lunettes, semble hésiter ou bien prolonger simplement un geste d’indécision, comme si elle me tenait sous sa domination.

   « Volontiers ». Sa réponse se donne avec une évidence naturelle. Ceci veut-il signifier que tout ce qui va maintenant avoir lieu était fixé en quelque endroit dont, tous les deux, ignorons le lieu et le motif ? Avons-nous au moins une conscience commune du fait que cette rencontre aurait pu demeurer improbable, dans les dédales d’un songe abstrait ?  Par quelle mystérieuse déclinaison du hasard deux êtres convergent-ils, ici, sur cette terrasse, face à la massive horloge de la gare qui délivre ses minutes avec un comique hoquet de ses aiguilles ?

   Je pose mon verre de Campari sur le faux marbre de la table.

   « Je crois que nous avons des goûts identiques, n’est-ce pas ? »

   « Assurément », me répond-elle d’une voix douce mais au timbre grave.

   Elle lève son verre de Campari que le mien vient choquer, manière d’anticipation d’une relation que je souhaite plus intime.

   « Sans doute attendez-vous l’heure de votre train ? »

   « Oui. Il partira à 17 heures ».

   « Pour où ? ».

   Je crains que ma voix mal assurée n’ait trahi mon soudain sentiment d’angoisse. Constance ne peut partir et me laisser là dans ce souci qui creuse son abîme.

   « Sauliac. Ce n’est pas très loin. A peine deux heures ».

   « Et en voiture ? »

   « Sensiblement le même temps. L’autorail n’est pas rapide et la route est tortueuse ».

   « Si je peux me permettre, j’aurais grand plaisir à vous raccompagner. Ma voiture est juste derrière la gare ».

   « Je ne voudrais pas vous gêner, mais je crois que c’est une bonne idée ! »

   Savez-vous combien certains mots prononcés sont un baume pour l’âme ? Cette âme dont nous doutons toujours qu’elle nous habite, la voici présente tel un roc qui fait face à l’eau étale de la mer. Soudain la certitude des choses et leur enchaînement dans un étonnant carrousel. Ça chante à l’intérieur de vous. Ça fait ses minces clapotis. Des portes intérieures s’ouvrent dont vous ne connaissiez l’existence. Des oriflammes claquent dans le vent. Des lumières clignotent dans le genre des lampions de fête. Ce doit être de la nature de « l’enthousiasme », ce mot qui, étymologiquement, signifie « avoir Dieu en soi ». Dieu qui, pas plus que l’âme n’a de réalité, voici qu’il se manifeste à l’aune de cette rencontre. Peut-être est-il seulement ceci, l’espace qui se condense entre deux êtres au point même où ils vont fusionner ?

  Nous bavardons tels des gamins (de futurs amants insouciants du monde ?), parlons de tout et de rien. C’est si bien de laisser aller le présent ainsi, de l’inciter à nous offrir ses intuitions, à fleurir nos existences des corolles de l’insouciance, à nous placer hors de nous et en nous, comme si l’univers était simplement cet immense flottement au rythme duquel nous nous accorderions, flux et reflux continuel, immersion dans la marche des choses sans souci qui en ternirait la joie, en assombrirait le ciel entièrement disponible.

   Constance a posé ses lunettes sur ses cheveux. Ses yeux ont de subites brillances, parfois des lueurs de métal et je pense, en mon for intérieur, que cela signe une belle force de caractère et, en même temps, une sensualité infiniment disponible, Une générosité sans faille. Elle boit son Campari couleur rubis avec application, à petites lapées comme le ferait une chatte prenant le temps de déguster son lait dans l’écuelle. Ses lèvres dessinent un parfait arc de Cupidon. Elles sont deux fruits délicats jouissant de la vie en ce qu’elle a de plus prodigieux, de plus spontané, tel l’amour des amants dans le roman de Lawrence. Le plaisir pour le plaisir, la sensation pour la sensation et le présent tel une braise qui rutile dans la touffeur de la nuit. Un genre d’épicurisme se sustentant à sa propre effusion.

   J’ai sorti mon paquet de Bridge de la poche. Je lui tends une cigarette. Elle la prend délicatement du bout de ses doigts peints, écailles pareilles au corail des oursins. Je pense que c’est la couleur d’une jouissance latente, infiniment maîtrisée mais capable d’une soudaine résurgence si le motif qui l’anime se présente et dit l’urgence de son être. Le vent printanier s’est légèrement levé, si bien que, lui offrant le feu de mon briquet, elle entoure mes mains des siennes disposées en conque, afin qu’un abri soit ménagé. Un effleurement, une légère pression dont je ne sais si elle est volontaire - je suis si prompt à m’enflammer ! -, et je sens, en moi, comme un long vertige que redouble le frisson de l’attente. Que va-t-il advenir de ce pur hasard ? Je n’ose en formuler le déroulement, sans doute sous l’effet d’une superstition. Si mon plan intérieur faisait chavirer tous mes projets ? Il me semble avoir aperçu, dans l’instant où nos épidermes étaient en contact, quelque chose qui ressemblait à une vague brune envahissant ses yeux, peut-être un geste identique à celui qu’elle donne au moment de son intime bouleversement ?

   Bien que discrète par vocation, du moins j’en émets l’hypothèse, Constance paraît d’une nature heureuse, ouverte, parfois sur la réserve mais que le moment d’après contredit et l’éclat blanc de ses dents se manifeste dans un sourire d’une belle liberté. De temps à autre, se penchant pour chercher quelque objet dans son sac, la lunule de son corsage s’ouvre, dévoilant les deux globes infiniment mobiles des seins. Il y a une troublante transparence qui fait apparaître, certes dans le flou, mais la charge érotique en est-elle décuplée, ses brunes aréoles, ses pointes qui palpitent identiques à la feuille dans le vent. Que souhaiter de mieux qu’un temps sans fin qui ne connaîtrait le terme de sa navigation ? Tout est alors encore possible, la donation comme le retrait. Mais le fol espoir est là qui confirme la première intuition, l’arrime au corps afin d’en faire une certitude. Le faux marbre de la table, son cercle métallique brillant me dissimulent une partie de l’anatomie de Constance. Mais peut-être est-ce mieux ainsi, superbe fragment dont je me plais à reconstituer la totalité. La jupe est blanc cassé, semée de fines rayures. J’en parcours les lignes avec le pur bonheur de l’explorateur. Sur le côté le mince renflement du porte-jarretelles, j’en devine la bride qui retient le bas que je suppute noir. Le sous-vêtement est à peine estompé, il fait une belle forêt sombre à l’orée de laquelle ne peut se laisser percevoir qu’une chair nacrée, cendrée par endroits, halée  à point afin que l’œuvre soit parfaite.

   17 heures. De la terrasse nous percevons distinctement les bruits de la gare, nous devinons le mouvement des trains. L’autorail pour Sauliac vient de partir. Nous en avons entendu l’annonce, le bruit de métal progressant sur les rails. Je ne crains plus, désormais, qu’un brusque revirement de ma passagère ne remette tout en question, effaçant en un tournemain ce que plus de dix années ont élaboré, tressant dans mon imaginaire les voies d’un possible paradis. Je ne sais si ma satisfaction est visible, si quelque chose dans l’expression de mon visage en trace l’ineffable signe. En tout cas, il m’a semblé percevoir, dans l’attitude de Constance, une sorte de relâchement identique à celui qu’on éprouve lorsqu’une difficile décision a été prise, qu’un soulagement en suit la formulation intérieure. Je commande deux autres Campari, allume deux nouvelles cigarettes. Nous jouons les rôles innocents de deux adolescents livrés à leurs premiers émois amoureux, à leurs premières sensations de liberté. Je ne sais si c’est sous l’effet narcotique de l’alcool que, soudain, Constance se livre  à des confidences concernant sa vie privée. Elle est mariée à un homme bien plus âgé qu’elle - il va sur ses soixante-dix ans -, il est très occupé par sa vie de chef d’entreprise. Leur couple n’est plus que de façade, leurs relations amicales, les sexuelles oubliées de longue date. Je dois avouer, je suis troublé par cette confiance subite qui lui fait ouvrir des portes qui, en tout état de cause, auraient pu demeurer fermées. Nous n’accomplirons sans doute qu’un bref trajet ensemble, alors à quoi bon ? Par un souci de simple réciprocité, je lui raconte ma vie de célibataire, lui fais part de l’émotion de mes jeunes années à la lecture de « L’Amant de Lady Chatterley ». Elle me confirme les siennes, me dit ce besoin subit de se replonger dans les pages fiévreuses du livre, là sur cette terrasse, afin de tromper une longue attente. Peut-être une simple réminiscence d’un passé heureux ? Peut-être un remuement initié par ce printemps généreux ?

   17 heures 30 - D’un commun accord nous nous levons. Le voyage attend qui appelle. Constance est grande, mince mais voluptueusement dessinée. On se retourne sur nous, sur cette femme mûre qui, sans doute, flirte avec un jeune homme. Peut-être une nymphomane ou bien l’un de ces couples de hasard qui, parfois, essaime aux abords des gares et justifient ces hôtels modestes qui ne sont que des lupanars déguisés. Maintenant nous marchons sur la passerelle qui enjambe les voies. Lorsque nous croisons des personnes, Constance me précède et quel trouble alors de la voir marcher si sûre sur ses hauts escarpins, de chalouper mais dans une sublime distinction. « Cette fille est faite pour l’amour, elle en est une singulière concrétion », c’est ceci qui traverse mon esprit et le porte à l’incandescence. Cependant, en cet instant d’avant le voyage, rien n’a encore été décidé quant au contenu de nos « aventures ». Aucune allusion et les confidences de ma passagère concernant sa vie privée sont de simples contingences, non un signal qui aurait été lancé en ma direction. Je n’ai pas dit à Constance mon goût immodéré pour les voitures et j’attends avec impatience la manifestation de sa surprise. La Delahaye est garée sur un parking planté de bouleaux. D’ici l’on aperçoit son long capot gris, ses ailes bordeaux, sa calandre chromée, ses jantes flamboyantes. La capote rouge a été relevée que je rabattrai sur le coffre. Il fait si doux en cette journée et il sera plus agréable de rouler cheveux au vent, plutôt que de nous enfermer dans l’habitacle. Je sors le trousseau de clés de ma poche, m’approche de la voiture. Constance comprend que ce cabriolet est celui qui l’emmènera à Sauliac.

   « Superbe », dit-elle, et son contentement n’est nullement feint. Elle est apparemment ravie d’avoir à voyager à bord de cette voiture ancienne mais si singulière, une sorte d’œuvre d’art. Je fais basculer la toile et l’arrime sur le coffre. J’invite Constance à monter. Sans doute surprise par la dimension des sièges, leur profondeur, elle s’assoit, relevant haut les jambes, ce qui dévoile une partie de son intimité. Ce que je vois et qui m’éblouit : de longues cuisses brunes, couleur de terre cuite antique, le voile noir de la culotte qui dissimule à peine la fente du sexe, les deux amarres du porte-jarretelles, le haut des bas où la peau vient jouer le jeu d’un subtil contraste. Je crois bien avoir insensiblement rougi - je suis friable avec les belles dames -,  et Constance s’est aperçue de mon émotion. Soudain, elle se penche vers moi et, en signe de gratitude, plaque sur ma joue droite la douce pulpe de ses lèvres. Je ne sais si je pourrai conduire en toute sérénité. Comment fixer mes yeux sur la route avec une passagère si envoûtante ?

   Le beau ronflement doux et régulier du moteur. Le glissement de l’air sur la carrosserie. La joie printanière qui afflue de partout. C’est comme d’être dans un film licencieux, à la fois derrière la caméra, à la fois acteur et de goûter l’immense saveur du voir et de l’être vu en un seul et même mouvement. Constance allume une cigarette qu’elle place délicatement entre mes lèvres, la reprend pour fumer à son tour. Le parfum de sa bouche, l’empreinte de ses lèvres se mêle aux paroles que je lui adresse qui ne sont que gratifications de sa présence. Nous ne sommes guère attentifs au paysage, pas plus qu’à la fraîcheur qui, petit à petit, gagne et fait ses auréoles. Constance a dégrafé quelques boutons de son corsage et sa belle et dense poitrine ballote au rythme des cahots de la route. Elle a croisé haut ses jambes et me dévoile de plus en plus l’infini mystère de ses charmes. Je pense à la similitude de sa situation avec celle de Lady Chatterley, cette condition intenable d’une femme mariée à un propriétaire terrien paralysé, sexuellement impuissant. Je pense à sa frustration, à son vif désir de s’abîmer dans une relation charnelle avec Olivier Mellors, le garde-chasse. Association d’une aristocrate avec un roturier aux mœurs si proches de la nature, recherche de ces assauts qui la soulèvent, l’emportent hors d’elle-même dans un continent qui l’accueille et emplit le vide de son existence. Suis-je ce Mellors dont elle attend que je lui apporte ce dont son mari la prive, cet amour qui vibre en tout cœur, qui exige le trouble de la chair avant que le comblement de l’âme ne soit satisfait ? Mais je me perds en songes creux et la main que Constance a posé sur mon genou me ramène à de plus justes considérations. Nous avons beaucoup roulé et Sauliac approche, sans doute aussi le dénouement. La main de Constance a progressé. Je la sens qui déboutonne lentement, précautionneusement, le haut de mon pantalon. Mon sexe est dans sa paume. Il durcit et ne demande que le moment de sa libération.

   « Prends la route à gauche », me dit-elle et elle continue son lent travail de prospection.

   « Prends le petit chemin à droite », et mon supplice continue.

   Je ne m’étonne plus de ce subit tutoiement venant de cette presque inconnue qui, présentement, joue avec mon sexe comme elle le ferait d’une fleur délicate dont elle voudrait lisser la corolle.

   Une clairière dans un bosquet. Le crépuscule est là et une faible clarté rivalise avec la pleine lune. Une lumière phosphorescente est accrochée aux feuilles des chênes. Constance descend de la voiture, prend dans son sac un jeu de clés. Elle m’invite à la suivre. Elle saute devant moi à la manière d’une gazelle. Une cabane en bois avec ses volets fermés, sa porte étroite, sa cheminée sur le toit. La clé tourne dans la serrure m’invitant métaphoriquement aux plus douces rêveries qui se puissent concevoir.

   « Ma résidence secondaire, sois le bienvenu ! ».

   Un téléphone est posé sur une table basse. Elle compose un numéro. Le temps de quelques sonneries et je devine une voix d’homme qui interroge. Puis celle de Cobstance.

   « C’est Constance. Je n’ai pu prendre la correspondance de 17 heures à Géna. Je t’appelle depuis une cabine de la gare de Vitrac. J’ai pris le train suivant. Je serai à Sauliac à 22 heures. A bientôt, Henri ».

   Elle raccroche. Elle paraît sereine et débarrassée d’une tâche que taraude le mensonge. Mais qu’importe lorsque l’amour vient de surgir inopinément et qu’il frappe à votre porte avec l’insistance d’un bourgeon en train d’éclore ? Alors les précautions oratoires, les minauderies, les faux-semblants s’estompent devant l’urgence à être ici et maintenant.

   « Henri, ton mari, je présume ? »

   « Bien sûr, qui veux-tu que ce soit d’autre ? Un peu jaloux ? Es-tu un amant exigeant, un despote aux allures de gentlemen, un impatient que son feu met au supplice ? J’espère que tu es tout cela à la fois et encore bien plus ! »

   Elle vient à ma rencontre, entoure mon cou de ses bras, une de ses jambes remonte le long de la mienne, je sens le velouté de son sexe tout contre ma hanche. Il s’en faut de peu que la folie ne s’empare de moi. Puis nous buvons un blanc sec qu’elle vient de sortir d’un réfrigérateur. Un canapé à fleurs. Un petit lit. Une table ronde. Des chaises. Deux fauteuils. Voilà le luxe dont Constance paraît si fière. C’était le rendez-vous de chasse de son mari et de ses amis autrefois. Maintenant elle seule en a la jouissance. Je me sens de plus en plus Mellors. Je crois ne plus avoir d’autre alternative que d’endosser, au moins provisoirement, le métier de garde-chasse.

   Je dois dire, les initiatives de Constance tout à l’heure, m’ont surpris mais je crois qu’elle possède un tempérament de feu sous des airs calmes et discrets. Elle m’invite à m’asseoir sur un canapé situé face au sien. Elle baisse un peu la lumière. Une douce lame d’ombre revêt les lieux d’un charme élégant. Nous sommes à distance et ne pouvons même pas nous frôler. Je ne comprends pas très bien à quel jeu se livre Constance après ses gestes d’il y a peu. Elle met un doigt sur sa bouche, m’invitant à faire silence. Au dehors on entend le chant des grillons et, parfois, la chute métallique des glands sur les feuilles. Je la regarde comme si, soudain, elle s’apprêtait à m’échapper. Insensiblement je vois ses mains qui glissent le long de ses cuisses, remontant en un même geste le fourreau de la jupe. Dans la nuit qui approche le spectacle est fascinant : ses jambes largement ouvertes laissent apercevoir les deux traits noirs des porte-jarretelles, le triangle de la culotte, la marque à peine distincte des lèvres qui reposent dans leur luxuriant buisson. La main droite, en une souple reptation, entame une lente ascension. Elle arrive au bord de la culotte, en soulève le tissu arachnéen, le fait glisser de manière à ce que son sexe, entièrement dévoilé, ne présente plus le moindre secret pour le voyeur que je suis. Puis son index pénètre dans l’antre des plaisirs, s’y faufile avec autant de malice que de dextérité. Puis c’est au tour du majeur de rejoindre l’indiscret, d’imprimer un mouvement de va et vient que, bientôt, scande avec volupté le jeu des hanches en son érotique et insoutenable posture. Une douce pluie commence à se poser sur le mont de Vénus et les doigts qui, parfois remontent à la surface, sont mouillés comme sous une pluie d’averse. Je vis une douloureuse érection en même temps qu’un supplice mental. Constance agite ses doigts fébrilement. Sa respiration devient courte, haletante. Sa bouche ouverte cherche l’air. Elle pousse de petits cris qui signent une intense jouissance. « Mais que fait donc Mellors, le vigoureux garde-chasse, sinon d’agoniser devant une fille au plein de sa volupté » ?, je me surprends à penser alors qu’à l’acmé du plaisir Constance vient de retomber, heureuse et épuisée, sur le fauteuil qui porte le témoignage de son bouleversement.

   Je me demande si cette fille, finalement, n’est pas une perverse déguisée qui ne souhaiterait satisfaire que son propre plaisir, lequel s’accroîtrait de la désolation de l’amant de passage. Pourtant, non, quelque chose au fond de moi me dit qu’elle est sincère, spontanée, que l’aventure fouette son sang et son esprit, fait s’ouvrir son sexe à la manière d’une anémone de mer battant sous les eaux tièdes d’un lagon. Nous sommes à nouveau sur nos fauteuils respectifs à boire ce vin blanc qui non seulement nous désaltère mais sans doute nous enivre un peu et nous dispose aux caresses. Je ne demande rien d’autre que cette espèce de flottement et, après tout, si notre liaison en reste là, Constance m’aura fait le don de sa volupté. Y aurait-il offrande plus précieuse ? Visiblement Constance est enjouée, en témoigne son regard brillant, le rose qui badigeonne ses joues.

   « Viens », me dit-elle, et elle me prend la main, m’attire vers le sofa, m’enjoint de m’y allonger tout habillé. Je me prête d’autant plus volontiers à son jeu que je devine le prélude à d’autres actes plus précis, sinon plus précieux. Je suis comme une grenade trop longtemps mûrie sous le  soleil, qui commence à s’ouvrir, libérant ses graines carmin dans l’air étonné. Elle s’est assise en tailleur sur le bord de la couche, dévoilant une fois de plus le luxe de son anatomie. Sous la dentelle noire je vois doucement palpiter son sexe. Je devine son humidité, le feu qui couve sous la braise, qui bientôt, m’envahira de ses flammes libératrices. Pour plus de liberté, pour plus d’excitation du partenaire que je suis - victime éminemment consentante -, elle a ôté sa culotte, l’a posée sur ma bouche en signe d’un silence à convoquer, identiquement au seuil d’un rituel. Passant ses mains sous son chemisier, elle dégrafe son soutien-gorge, mais garde son vêtement dont les boutons défaits dévoilent bien plus sa belle poitrine que ne l’aurait fait sa propre nudité.

   « Cette fille pratique l’art de l’érotisme avec un luxe consommé », voici à peu près ce qui me traverse l’esprit - ou ce qu’il en reste -, alors que ses mains expertes m’ont dénudé en un rien de temps. Elle se lève, coiffe la lampe d’un chaperon de toile. Dans le clair-obscur qui s’ensuit, dans la clarté lunaire qui entre par la croisée, le paysage est sublime, oblativité dont jamais, peut-être, la manifestation ne se reproduira devant mes yeux éblouis. Elle est cette magnifique sculpture de marbre ou bien d’albâtre mais ô combien vivante, ô combien donatrice de plaisir. Elle revient à moi, pareille à une déesse dans les allées de l’Olympe. Elle n’est ni impudique, ni exhibitionniste. Elle est naturelle et tous ses gestes respirent le bonheur de vivre, de donner la joie à qui veut bien en recevoir l’immense gratification. Elle caresse doucement mon sexe, le prend délicatement dans sa bouche. Je sens son raphé palatin qui fait une manière de râpe, en cadence, en souplesse. Elle pivote au-dessus de mon corps qui n’est plus qu’une immense soufrière, un cratère à ciel ouvert, une souffrance qui attend le temps de sa délivrance. La fleur de son sexe est largement offerte, là, à deux doigts de mon visage. Je sens ma sueur faisant ses rigoles le long de la racine du nez. Pendant qu’elle explore le lieu de mon désir, je sonde le sien de mon index et de mon majeur réunis. Ses reins ondulent et je sens sa liqueur intime qui fait de ma main droite un gant de soie. Puis, en maîtresse du jeu, elle pivote à nouveau et se positionne sur le haut de mes cuisses, penchée vers l’avant. Sa lourde et belle poitrine se balance. Elle cambre les reins puis je sens sa vulve étreindre mon sexe, un souple et circulaire mouvement accompagnant son initiative. Par la fenêtre la lune coule jusqu’à nous, témoin abstrait de nos ébats sur lesquels elle projette une lumière romantique, peut-être fantastique. Constance gémit en cadence alors que nos corps ne sont plus qu’une seule et même unité. Puis, c’est comme un éclair, une brusque déflagration. Nos plaisirs conjugués ont explosé dans l’étincelle de l’instant. Ils font leurs longs remous en des lieux qui sont indéfinissables. La volupté a ses secrets qu’il lui faut conserver, faute de devenir une morne habitude qui lui fera perdre son sens. Un long moment nous restons l’un dans l’autre comme si rien ne pourrait jamais nous séparer. Cependant le flux du temps ne s’est nullement arrêté et, bientôt, Constance sera cette passagère anonyme que je reconduirai dans ma Delahaye vers son vieux mari qui, sans doute, ne s’alertera ni de l’heure tardive, ni de nos ébats. Comment pourrait-il savoir, lui qui vient chercher son épouse à la gare en toute innocence ?

   Nous trinquons et nos verres se choquent avec un bruit étrange, comme s’ils énonçaient, déjà, un temps en fuite qui, jamais, ne se reproduira. Constance se maquille. Je passe une main dans mes cheveux en broussaille. Rien ne subsiste de nos émois que des vagues cernes qui, bientôt, s’évanouiront. La clé tourne dans la serrure avec un grincement pareil à un regret. Constance est assise sur son siège, jambes sagement croisées, elle regarde défiler le ruban de la route. Est-elle visitée de songes ? Qu’est ce donc qui, maintenant, traverse son silence ? Nous fumons. Des volutes blanches s’enfuient par les vitres entrouvertes. Les premières lumières de Sauliac. Il est quelques minutes avant 22 heures. Nous nous arrêtons sur la place de la gare, dans une nappe d’ombre. Le train qui vient de Géna s’arrête. Les premiers passagers sortent. Constance serre ma main très fort, me donne un baiser. Le dernier. Elle sort de la voiture. Sous les réverbères sa marche ondulante est celle d’une reine. Je devine, sous la toile tendue, la marque de la culotte, les agrafes du porte-jarretelles, la bande de soie noire des bas, la beauté infinie de son sexe. A la limite de la place une Jaguar noire aux teintes vitrées attend. Je perçois, par intervalles, le rougeoiement d’une cigarette. Une portière s’ouvre. Constance s’assied sur le siège en faisant pivoter haut ses jambes. Volontairement je ne peux m’empêcher de penser. Une dernière vision du bonheur à l’état pur m’aura été offerte : ce diamant. Je mets le moteur en marche. Je quitte les derniers feux de Sauliac. Je roulerai toute la nuit afin de ne pas dormir. J’aurais trop peur que mes songes n’effacent la belle réalité, encore si fraîche, si pulpeuse,  qu’il m’a été donné de connaître. A Paris m’attendent mes livres, le ruban de la Seine, mes auteurs décadents à l’intention desquels j’écrirai un nouvel article. Assurément Constance m’accompagnera dans cette tâche. Longue vie à elle !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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