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23 février 2019 6 23 /02 /février /2019 14:31
La Terre n’était plus la Terre

"Voici des fruits des fleurs..."

Œuvre : André Maynet

 

***

 

 

   La Terre n’était plus la Terre

 

   Partout où portait le regard, ce n’était que désolation. Ceci, cette physionomie dont on désespérait, on savait depuis longtemps, qu’un jour, elle ferait signe à la manière d’un chant dernier. Du cygne, précisément. L’inconscience avait été reine qui avait essaimé au grand jour les spores de la tristesse. Les arbres pleuraient, mais pleuraient vraiment. Les grands pins n’étaient que larmes de résine qui emplissaient le creux des vallons. Les hauts eucalyptus laissaient choir leurs feuilles à la manière d’étiques flocons qui ne connaissaient la raison de leur soudain dénuement. Le sommet des montagnes, poncé par le vent, faisait penser à la solitude du Mont Chauve. Les cônes des volcans crachaient leur soufre tels d’impétueux dragons. Les océans gonflaient leurs dos, on aurait dit d’immenses cachalots flottant, immobiles, à la surface liquide. Les forêts avaient étréci sous les coups de boutoir des flammes et il n’en demeurait, le plus souvent, que des troncs calcinés qui fumaient dans les rougeurs du crépuscule. Des caravanes de nuages fuligineux couraient d’un ciel à l’autre, obscurcissant tout, noyant le jour dans une sombre étole. Les rivières n’étaient plus que de minces filets d’eau cherchant le lieu de leur fuite parmi les meutes de boue sèche et les racines pareilles à des membres tors. Les clairières s’étaient agrandies à la taille d’immenses cirques dont la rare végétation ornait le cercle à la manière d’une couronne d’épines.

 

   Les Hommes n’étaient plus les Hommes

 

   Pris dans les remous de la Terre qu’ils avaient eux-mêmes provoqués, dont ils avaient été les insouciants pourvoyeurs, les hommes erraient comme des âmes en peine à l’ombre de rues qui avaient l’allure de décors de cinéma, chancelantes façades que retenaient de tomber une forêt d’étais et de poutres enchevêtrées. Le langage n’avait plus guère cours, sinon de minces grognements qui faisaient penser aux premières vocalisations des hominidés. On marchait le long des chemins, dos voûté, tête basse et lourde, sans bien savoir où l’on allait car le sens du monde avait déserté ses amers et de longues processions hagardes peuplaient les places labourées par le vent de la folie. Entre les vivants, il n’y avait plus aucun indice de politesse au bien de reconnaissance mutuelle. Chacun empruntait son sillon au mépris des autres car l’égoïsme avait hissé haut le pavillon de sa domination et plus rien n’importait que l’ego qu’il fallait faire briller à tout prix avant que l’extinction de l’espèce ne lui règle son compte de manière définitive. Que l’humain, en ces temps d’incompréhension, ressemblât à un archaïque tubercule, ceci était amplement confirmé par toutes ces silhouettes arbustives qui hantaient le creux des caniveaux, la nuit venue.

 

   Les choses n’étaient plus les choses

 

   Les choses, en ce temps d’impérieuse décadence, on les avait trop portées à l’insigne valeur d’une essence, ce qui avait eu, pour corollaire, une atténuation corrélative du caractère humain. Autrement dit, à force d’être sous le registre d’une fascination à leur égard, les existants étaient devenus choses eux-mêmes, à tel point que les dernières inventions de la technique étaient devenues leur naturel prolongement. Untel, au bout des doigts, avait vu bourgeonner une étrange boîte où s’allumaient de rapides images, où sortaient des sons comme pris de démence. Chez tel autre, un bizarre bouton métallique s’était greffé dans le pavillon de l’oreille, si bien que son hôte ne s’entendait plus lui-même, seulement  d’étranges mélopées scandées par des voix dont on ne pouvait connaître la provenance. D’autres encore, sous la tyrannie d’utopiques machines, couraient d’un bout à l’autre de la terre sans que cette course effrénée ne pût recevoir la moindre justification. Pour dire les choses simplement, il y avait eu comme une lente et insidieuse métamorphose qui avait inversé l’ordre des relations et les significations s’étaient évaporées, diluées dans le sombre lac des approximations et plongées dans l’obscur des forêts de l’impéritie.

 

   Uniment assemblée

 

   Dans tout ce concert dissonant, en quelque coin mystérieux qui, par miracle, avait échappé à la danse de saint Guy mondaine, autrement dénommée « chorée de Sydenham », se trouvait pour le plaisir des yeux et les convenances de la raison, une toute jeune femme aussi virginale que dénuée de quelque prétention que ce fût à étendre son empire sur la terre, les hommes ou encore les choses. Uniment-Assemblée, tel était son étrange nom, il faut en convenir, reposait sur une couche tissée de bonheur immédiat et d’évidence à être dans la plus belle esthétique qui se pût concevoir. Combien le regard du voyeur trouvait à se ressourcer au contact de cette manière de nymphe qui semblait posséder une nature si irréelle qu’on eût pu supputer qu’elle était pure production de l’imaginaire. Cependant son effectivité était bien réelle, il suffisait de lui adresser un indice discret de la main pour qu’elle manifestât sa joie d’être là, au monde, d’une façon si naturelle que les questions s’effaçaient sitôt sur les lèvres des curieux. Du reste il n’y avait nullement à interroger. Se questionne-t-on sur la présence du papillon dans l’air qui chante, du perce-neige dans son écrin d’herbe verte, du sourire primesautier de l’enfant encore dans l’innocence de l’âge ?

   C’était pur bonheur que d’en parcourir, par la pensée, la singulière présence ! Le fourré de ses cheveux, bien plutôt que d’être désordonné, était savante mise en scène de la beauté. L’ovale blanc du visage laissait venir au jour, telle l’esquisse délicate d’un fusain, les deux prunelles noires des yeux - des baies sauvages -, la courbe évanescente du nez et le pli de la bouche se fondaient dans l’écrin des lèvres qu’un léger appui des doigts portait à la vision pour mieux en suggérer le rare, l’accompli. Le buste était pareil à une plaine vaguement neigeuse que trouaient les deux éminences de larges aréoles, le grain du nombril émergeait à peine dans la lumière si discrète du corps, le dôme du ventre s’inclinait avec précaution pour donner sa place ineffable au mont de Vénus qu’ourlait avec délicatesse une toison claire alors que la fente du sexe glissait, presque par effraction, dans le triangle des cuisses. Là était le miroir d’une beauté qui se disait sur la pointe des pieds, qui susurrait pareille à l’eau d’une fontaine. Tout ceci était si rassurant, si gracieusement humain que l’on ne se serait lassé d’en admirer la figure parfaite. Avec Verlaine nous aurions pu lui dédicacer la quatrain suivant :

 

« Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête

Toute sonore encor de vos derniers baisers

Laissez-la s'apaiser de la bonne tempête

Et que je dorme un peu puisque vous reposez »

 

   …là encore nous aurions été sur le bord d’une confidence, dans le premier geste de notre pensée. Nous aurions eu nombre de choses à lui dire de la plus grande profondeur, à savoir que terre, hommes, choses, devraient, sur elle, prendre exemple. Il y a encore place pour la sagesse et lieu pour la raison. Merci, Uniment-Assemblée, de nous montrer ainsi le chemin vers nous-mêmes, nous en avons si grand besoin !

 

 

 

 

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