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1 janvier 2019 2 01 /01 /janvier /2019 11:24
Seule dans le vaste monde

        « Promenades en solitude »

            Œuvre : Dongni Hou

 

***

 

   Vois-tu, Belle Inconnue, toi qui sors de l’ombre pareille à une chrysalide qu’effaroucherait la lame claire du jour, tu es déjà, avant toute parole, avant tout acte, en ma possession. Certes, tu demeureras libre et jamais nos lèvres ne se joindront sous le regard de la passion. Se fussent-elles trouvées, en aurions-nous été grandis l’un comme l’autre ? Un beau sentiment d’immédiate complétude en aurait-il été le résultat ? La pure joie se serait-elle immiscée en nos âmes, nous rendant, en quelque manière, immortels ? C’est bien ceci, l’âme, une éternelle révolution autour de nos astres originels, sans souci d’autre chose que le vol, puisque nos corps, on en aurait fait l’offrande à la morsure de la flamme, à l’enveloppement de l’eau, au monticule de terre que viendraient fleurir, une fois l’an, quelques éplorés parmi nos chers amis ? Mais que le calme les visite donc ces généreux, il est si heureux d’être de purs esprits, de simples nuées voguant sur les anneaux de Saturne, girant autour de la boule rouge de Jupiter.

   Mais, Belle Visiteuse de cette Année Nouvelle, ne nous égarons point dans des divagations astrales dont, peut-être, jamais nous ne reviendrions. D’ailleurs, le souhaiterions-nous ? Notre passage sur Terre est toujours une telle épreuve, un exténuant voyage qui nous précipite de Charybde en Scylla ! Auprès des autres, ces semblables qui nous tendent le miroir opaque de leurs yeux ; auprès du paysage avec sa plaine d’herbe couchée sous le vent ; auprès de boissons enivrantes et fortes ; auprès des volutes du haschich, ne cherchons-nous pas, seulement, à préciser le contour de notre être propre ? Nous sommes, tel Narcisse, en quête d’une image que l’onde ne troublerait nullement, nous souhaiterions ardemment nous connaître jusqu’à l’extrême limite de la lucidité. Seulement tout s’efface aussitôt paru. Seulement tout se tait sitôt prononcé. Seulement notre vue se trouble de ne point trouver de réponse aux questions qui nous assaillent et, parfois, nos larmes sont notre unique langage.

   Mais, sais-tu, toi l’Irrémédiable qui viens à moi depuis l’illisible Destin, la valeur à nulle autre pareille du sublime phénomène que tu me tends à la façon d’une héraldique donatrice de bonheur ? J’en conviens, ce mot de « bonheur » est galvaudé, usé jusqu’à la trame, mais que proférer d’autre lorsque le Simple surgit et emplit la fontaine de sa vision des eaux d’un inépuisable ressourcement ? Comprendras-tu ceci : je me suis levé ce matin dans l’aube grise et la Terre était déserte. Nul homme au hasard des rues. Des arbres décharnés plantés dans le sol anonyme. L’horizon égaillé parmi des spirales de vide. Et nul vent qui aurait manifesté sa présence à même son souffle. La magnitude étoilée d’une fugue des choses et rien que l’intime dévastation du monde. Que dire après ceci qui ne serait parole d’oubli et de silence tout au bord de l’abîme ? Que dire qui ne soit que profération de la bouche du Néant ? Toujours nous sommes écartelés entre notre désir de paraître et notre propre dissolution, cette liberté que nous appelons de nos vœux, à laquelle répond le chant trouble et ténébreux de l’Hadès.

   Mais il convient que je chante ta louange plutôt que de prononcer ton reniement à uniquement évoquer les mystères de la mythologie. D’où viens-tu si ce n’est de ce fond si sombre de la Nuit qui donne à ta présence la consistance d’un céladon précieux, d’une porcelaine si fragile ? A simplement te regarder, elle pourrait se briser ! Et la double pliure noire de tes cheveux ne raconte-t-elle pas ton énigmatique provenance ? De quelle planète éloignée, de quel astre d’obsidienne es-tu la Fille, toi la venue à moi dont, toujours, je douterai que tu existes vraiment. Ton visage à l’ovale parfait est signe de distinction. Rien ne peut s’y inscrire que le rayonnement de multiples vertus. Et ce teint si blanc, pareil à l’acteur grimé d’une tragédie antique, ne nous convoque-t-il à t’éprouver selon le silence dont tu parais habitée ? Seules tes pommettes légèrement rosies, tes lèvres doucement purpurines semblent témoigner d’une vie qui palpite comme le corail dans la bogue de l’oursin. Je serais tenté de te nommer « Oursine », juste pour l’idée d’une réserve native dont tu seras peuplée,  ne laissant paraître que ce bourgeonnement, cette flamme presque éteinte, cette braise qui, sous la cendre, se dissimule.

   Ton cou est si émouvant, la naissance de ton épaule une telle harmonie, une telle subtilité ! Tu passerais pour un marbre sculpté par le plus grand des artistes dont, peut-être, on ne connaîtrait même plus le nom, n’ayant retenu de lui que son ciseau et son habileté à faire naître des formes parfaites. Il y a harmonie dans les proportions, équilibre dans cette teinte presque uniforme. Un tel repos s’en dégage qu’on songerait avoir devant soi l’image fixe de l’éternité. Cependant, quelque chose comme un brusque ébruitement vient rompre cet ordre si exact. Est-ce un camée qui rutile, un rubis qui vient et déclame sa pourpre tout en haut de ta vêture ? Une fois aperçu, l’oeil ne peut s’en détourner, comme fasciné par cet éclat qui l’appelle et le persécute. Oui, on est atteint en plein du cœur. Oui, sous la fleur approximative qui se donnait au premier regard, voici que point l’inquiétude d’une tache de sang dont nul ne pourrait connaître la provenance. Sang, affliction, douleur, épreuve, voici à quelle constellation lexicale mon esprit est maintenant occupé.

   Mais il n’est nul besoin d’être Champollion lui-même pour déchiffrer la teneur de cet étrange hiéroglyphe. Il marque le fanal de ta solitude. Immense, jamais ne pouvant être comblée, seule à seule avec sa confondante esquisse. « Promenades en solitude », telle est la légende que j’ai attribuée à ton existence si légère qu’elle pourrait bien confiner à la volatilité d’une essence. Tu es si irréelle dans cette aube hivernale qui signe l’émergence d’un temps nouveau. Je dois t’avouer, ce matin, dans les rues vides de passants, je sentais ton ombre tout près de moi. C’était un genre de présence de chauve-souris, tu sais, ce battement d’ailes presque imperceptible  dans le diapason du crépuscule, si bien qu’on ne sait si on l’a hallucinée, si elle n’était que l’envol d’un rêve que la nuit reprendrait dans ses voiles. Et, le plus terrible, ce n’était ni l’impression d’un songe, ni le presque effacement des perceptions. C’était ma propre solitude jouant en écho avec la tienne. Sommes-nous vraiment au monde ? Sommes-nous incarnés ? Ne serions-nous pas des êtres de papier. Ecrivant ceci dans ma pièce si semblable à une île, seul le murmure de la plume sur la feuille blanche. Seul !

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