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9 janvier 2019 3 09 /01 /janvier /2019 10:09
 Mam’zelle Papillon

 

                        Œuvre : André Maynet

 

***

 

 

 

  

« L' « effet papillon » est une expression qui résume une métaphore concernant le phénomène fondamental de sensibilité aux conditions initiales de la théorie du chaos. La formulation exacte qui en est à l'origine fut exprimée par Edward Lorenz lors d'une conférence scientifique en 1972, par la question suivante :

 

« Le battement d'ailes d'un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? »

 

                                                    Source : Wikipédia

 

*

 

   Je ne sais si Mam’Zelle Papillon adhérait à la Théorie du Chaos à partir du fameux « effet papillon ». Ce que je sais cependant, et avec certitude, c’est qu’elle appliquait cet effet à sa propre pensée et qu’il n’était jusqu’au plus menu de ses actes qui n’en constituait l’exacte réplique. Si la Théorie ci-dessus citée est toujours conceptualisée en tant qu’origine d’une possible catastrophe, rares sont ceux qui la convoquent à des fins de bonheur ou bien de succès et pourtant, toute bonne théorie se devant d’être réversible, de pouvoir renverser les phénomènes qu’elle prédit, il est juste de penser que « l’effet papillon » peut être source de félicité infinie.

   Mais avant d’apercevoir ce qui, de cet effet, peut convoque heur ou malheur, il convient de regarder Mam’zelle avec un regard doué d’objectivité, sans aucunement préjuger des points positifs ou bien négatifs à mettre à son actif. Une première vision lucide nous inclinera plutôt en direction du tragique, comme si cette jeune femme, dans son apparent dénuement, touchait, dans notre corps, la fibre sensitive. Une tête qui nous fait immanquablement penser à « La cantatrice chauve » d’Eugène Ionesco, autrement dit à ce théâtre de l’absurde auquel l’auteur avait attribué le projet de “grossir les ficelles de l'illusion théâtrale”. Les yeux sont clairs, pareils à deux lacs couchés sous la Lune et il semblerait que l’on pourrait traverser son âme sans même en apercevoir les contours. Nez discret, presque effacé. Bouche doucement fermée, deux traits pâles qui, paradoxalement, laissent deviner les « dents du bonheur ». Visage à l’ovale accompli, signe de perfection s’il en est. Même les déesses antiques auraient eu de la peine à rivaliser avec une telle harmonie ! Et le cou, cette si fine attache que, soudain, le buste pourrait s’en détacher, à la manière d’un épouvantail en plein vent dont la vêture se serait éparpillée dans les remous de l’air. Hautes et étroites sont les épaules que tient le V des clavicules : impression de légèreté. Tout, à tout moment, pourrait, tel un jeu de construction, s’écrouler dont il ne demeurerait que quelques pièces éparses. Quant au buste il est cette immense plaine blanche, genre de Sibérie aux confins de la glace et de la brume où viendraient bourgeonner les deux sémaphores des seins. Un peu plus bas les côtes sont à peine apparentes qui clôturent cette étrange présence. On l’aura compris, cette manifestation étonnante est, à la fois, le lieu d’une infinie tristesse, en même temps que celui d’une pure félicité. Ce qui revient à dire que, dans « l’effet papillon », Mam’zelle, si elle en apercevra les inconvénients, en privilégiera les agréments. C’est ainsi, en toute âme inquiète existe l’ouverture à la joie, laquelle est l’antidote du malheur toujours disponible qui affecte les habituels Errants de l’humanité.

   Alors, ici, plutôt que de faire l’apologie des abîmes, nous en appellerons, avec Mam’Zelle Papillon, aux battements d’ailes générateurs de ravissement. Les hommes, en leur fond, sont trop souvent la proie des démons, si bien qu’un peu de cheminement avec l’ange leur sera d’un grand secours. Ce papillon qui fait son point fixe au-dessus de l’épaule (on aperçoit sa tache sur la peau), est rien moins que la métaphore de la volupté lorsque les hommes, ayant renoncé à leur esprit de vindicte, de gloire et de succès, auront préféré à toutes ces simagrées l’auréole d’une fraternisation avec les choses, le monde, les autres. Souvent, au réveil, après avoir passé une nuit blanche où s’agitaient les spectres du désarroi, Mam’Zelle, face à la fenêtre, dans le froid qui montait du sol, se livrait à une manière de méditation dont elle pensait qu’elle pourrait adoucir les mœurs de ses semblables. Son compagnon (c’était un Apollon ou bien un Argus bleu-nacré), agitait doucement ses fragiles voilures et chaque battement dispensait alentour ses dons infinis. Ce que faisait Apollon, en réalité, c’était d’inverser le réel, de métamorphoser le noir en blanc, le lourd en léger, l’hideux en beauté.  

   Mam’Zelle, aussi bien que Papillon, étaient consternés du visage habituel du monde. Partout étaient les luttes mortifères, les combats sanglants, les exactions, les spoliations, les pogroms où des milliers de bannis traînaient leur sort à la façon d’un boulet. Partout les foules en délire qui clamaient au ciel leur désir de vengeance. Partout des peuples opprimés, les mains et les idées enchaînées. Partout des dogmes étroits qui cadenassaient les consciences. Partout les architectes d’une prétention démesurée qui toisaient, à leurs pieds, les taudis, les favelas où s’entassaient les déshérités comme s’il s’était agi d’un marigot infesté de requins. Partout « l’homme était un loup pour l’homme ». La vision du monde était ce chaos préconisé par la théorie qui lui avait donné forme et visage.

   Alors, coûte que coûte, il fallait faire quelque chose, rompre la chaîne des événements maléfiques, illuminer cette nuit de l’inconscience de l’éclair de la Raison. Faire jaillir des abysses aux plaies mortelles la mesure même d’une faveur, d’une prospérité. Il fallait butiner chaque fleur, éviter les vénéneuses, faire s’éployer les calices virginaux et multiplier le pollen de la joie. Nulle part, sauf dans les esprits meurtris des hommes, aucune fatalité n’avait écrit en lettres de feu la nécessité d’une irrémissible peine, d’une condamnation à jamais dont nul ne ressortirait qu’à l’aune de l’exténuation. La solution à tout ceci, Mam’Zelle en éprouvait la vérité au plein de sa chair, portait un seul nom : celui de BEAUTE dont il fallait faire une onction, un baume à appliquer sur les fronts mutilés des hommes. Oui, mutilés, car la sublime pensée s’y est abîmée en de funestes meurtrières qui ne sont plus que le recueil d’un ego dont l’inflation aveugle la terre, le ciel et jusqu’aux limites des océans. C’est ceci, la perte de la conscience, un obscurcissement sans fin qui reconduit les humains dans les fosses carolines des faiblesses, des vices, des actes dévoyés de leur but originel : rayonner, essaimer partout où cela est possible les mots du poème, tracer les esquisses d’une toile, donner à l’art droit de cité afin que la barbarie recule, que le bel entendement reprenne ses droits.

   Maintenant, nous allons accompagner cette Dispensatrice de Bien partout où brille une once de beauté afin que le battement d’aile d’Apollon féconde les yeux des Mortels, y allume l’étincelle au gré de laquelle ils retrouveront cette innocence perdue, ce goût du simple et de l’altérité, de l’offrande. Il n’y a que cela pour effacer le « théâtre de la cruauté » dans lequel nombre de nos contemporains se complaisent. Quand on regarde le tableau accompli, admire le paysage sublime ou cherche la flamme dans les yeux de l’Aimée, rien ne subsiste que l’acte d’amour par lequel nous sommes au monde, infiniment redevables de ce don qui nous a été alloué, que, pour la plupart, nous dilapidons à notre insu.

   Papillon s’est envolé. Il plane haut, tout en haut du ciel, sous l’immense coupole bleue où se reflètent les eaux d’émeraude, les terres rouges et blanches, les villes polychromes, les caravanes d’hommes qui en foulent obstinément le sol comme si c’était une fin en soi. Apollon depuis son empyrée n’a cure de cette marche sur place des Egarés. Chacun de ses battements est comme un coup de canif qui entaille la cornée de leurs yeux, libère la cataracte afin que les choses vues en leur vérité, le peuple hagard puisse  retrouver le chemin du bon sens, de la juste mesure, du discernement fondateur d’une ouverture.

   Battement : Nous sommes au bord du Lac Atitlán au Guatemala. L’eau est limpide, proche du crépuscule avec des reflets de corail, de bleu clair, de bleu profond traversé de fines ridules. Le silence est partout, posé comme une feuille sur un étang. Une passerelle de  bois bordée de piquets sombres avance en direction de la rive opposée que surplombe le cratère d’un volcan éteint : le San Pedro dont le sommet culmine à 3000 mètres. On est si près du ciel, de son étendue sans limites. On n’est même plus à soi tellement le paysage ruisselle d’un prodigieux calme intérieur.

   Battement : Je suis dans une des salles du Kunsthaus de Zurich, face à la « Sphère suspendue » d’Alberto Giacometti. Il n’y a qu’elle. Il n’y a que moi. Il n’y a rien d’autre au monde. Etrange situation de face à face, dont chacun s’accroît de l’autre, la boule, moi, dans une réversibilité qui pourrait avoir lieu. Je pourrais être la boule. La boule pourrait être moi. C’est ceci la fascination : un soudain mélange, une interpénétration territoriale où chaque ego s’implique en l’autre, toutes frontières étant abolies. Alors je ne sais plus qui je suis  vraiment, ce qui veut dire que l’art a atteint son but qui est d’ôter mon être tout en le remplissant de sa singulière et ineffable présence. Je ne suis plus seulement face à ce bizarre objet pendulaire encagé qui pourrait aussi bien osciller d’un moment à l’autre, mimant la copulation humaine. L’érotisme est patent qui inclut le principe masculin dans le féminin. Mais ici n’est pas l’essentiel. L’essentiel est dans cette subtile compénétration dont me fait offrande cette œuvre. Elle m’arrache à ma condition pour y substituer la sienne qui est purement allusive. Et, en cet instant d’intense contemplation, pourtant, le REEL, l’Unique REEL est bien cette « liaison dangereuse » que j’entretiens avec le visage même de l’énigme. Comment peut-il y avoir œuvre ? Comment peut-il y avoir art ? Comment puis-je être vis-à-vis de ce mystère ?

Battement :                              Guillaume Apollinaire - Alcools :

 

« J’aimais les femmes atroces dans les quartiers énormes

Où naissaient chaque jour quelques êtres nouveaux

Le fer était leur sang la flamme leur cerveau

 

J’aimais j’aimais le peuple habile des machines

Le luxe et la beauté ne sont que son écume

Cette femme était si belle

Qu’elle me faisait peur »

 

   Battement : Son visage est régulier. Une courte frange balaie son front. Le front est lisse, uni, derrière lequel courent de belles idées. L’arc des sourcils est net, pareil à l’empreinte d’une vérité. Le nez, droit, semble être l’image d’une rectitude de la pensée. Les joues, le menton prolongent et accentuent l’ovale du visage, lui confèrent cet air sérieux qui convient si bien aux belles âmes. La bouche : deux lanières closes sur un unique sentiment d’intériorité. Cette femme est écrivain. Elle écrit, dans « L’écriture du désir » :

  

   « Voir passer une femme tranquille, son sac à main battant négligemment l’omoplate, la démarche nonchalante et le regard perdu vers un lointain personnel, les cheveux balayant parfois son visage sous un souffle d’air - beauté fugitive, image de l’absorbement au milieu du mouvement de la cité, éveil de l’alerte érotique distillée par la ville, signe - secret commun ».                     

Belinda Cannone

  

   De qui parle-t-elle ici ? D’elle, l’écrivain qui ne crée qu’au rythme de son désir ? De toutes les femmes du monde ? De cette beauté fugitive - battement d’aile du papillon -, dont trop souvent les hommes ne savent pas s’emparer ? Alors le battement s’affole de ne point trouver de compréhension à son acte et c’est le chaos qui s’ensuit avec son poids infini de tristesse. Le battement, cette scansion du temps, autrement dit la pulsation de l’homme, il est urgent d’en trouver la finalité heureuse en ce siècle de dispersion qui cultive l’effroi et ne se souvient de l’essence de la vie : croître et s’embellir sur cette Terre qui est merveilleuse donation. Est-il encore temps de s’éveiller, de ne point dormir debout ? Mais quand donc l’homme arrivera au bout de lui-même ? Je veux dire en vérité. Oui, en VERITE !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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