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21 janvier 2019 1 21 /01 /janvier /2019 14:14
Lieu de vérité

           « Des  petits cailloux dans mes poches »

                   Photographie : Gilles Molinier

 

***

 

   Il faut avoir parcouru des villes, avoir connu leurs agoras peuplées de rires et de cris. Il faut avoir franchi les nœuds complexes des routes, leur enchevêtrement, avoir passé des ponts aux arcades multiples puis être sortis des remparts, avoir gagné les hautes collines semées de pierres de calcaire et de buissons hirsutes. Il faut avoir regardé le long éparpillement du monde, des hommes, leurs étranges confluences en des lieux de plaisir. Des yeux il faut avoir suivi leurs parcours obsessionnels, telles les noires brindilles des fourmis qui s’agitent en tous sens, tenant dans leurs mandibules, un morceau de feuille, un copeau de sarment, une bribe de nutriment. Ce sont les habituels fardeaux dont ces minces peuples s’encombrent afin de posséder quelque avoir, de ne point connaître les morsures acides du dénuement. Partout ce peuple court, des pôles aux tropiques, des équateurs aux méridiens de la Terre. Il amasse, thésaurise tout ce qui passe à sa portée. Ce sont de lourds ballots qui font penser au fragile équilibre des chapeaux de fées dont, à chaque instant, l’on pourrait penser que leur écroulement est pour bientôt. Ces pressés, ces curieux, ces aliénés se précipitent vers leur perte. Ils ne pensent qu’à leurs avoirs alors que leur être réclame en silence un lieu où devenir, où se rencontrer jusqu’à l’extrême limite de soi.

   Le jour n’est qu’une écharpe grise à l’horizon du monde. Longtemps on a voyagé sans vraiment connaître le point ultime de sa destination. En réalité peu importait le pays, la région, la géographie. Ce que l’on voulait : la fraîcheur et le bleu translucide d’un glacier, la courbe dorée d’une dune, l’éclat d’un lac sous la ramure du ciel, des miroirs d’eau en terrasse, des lagunes au teint de cendre, de hauts plateaux cernés de vent, parfois de grands oiseaux s’y perdent qui planent infiniment. On voulait ce qui n’existait pas, ne parlait pas et, cependant, appelait de loin à la manière d’une chute d’eau dans le silence d’un corps de pierre. Sur le chemin qui montait vers le firmament, on posait ses pieds bien à plat, on évitait les dents des cailloux, les racines aériennes, on contournait les trous où dormaient les animaux cavernicoles. Eux, les invisibles, entendaient-ils aussi cet appel venu du plus loin, qui traçait ses layons au plein de la chair, ouvrait de somptueux avens où brillait la blanche lumière ? Entendaient-ils ou bien n’était-ce qu’un songe, la feuillée d’un imaginaire portant haut le luxe de s’absenter ce dette glaise dans laquelle chacun s’engluait sans même s’en rendre vraiment compte ? Il y avait tant de choses étranges sous les horizons des hommes, peut-être des bêtes et des plantes ! Jamais on ne parvenait à en faire l’inventaire.

   Soudain le chemin a basculé, s’est ouvert, a franchi le dais d’obscurité qui serrait la gorge et faisait aux jambes des manières de garrots de plomb. On a étiré ses paupières à la façon des sauriens, juste une fente par où glisse la lumière. On ne sait où l’on est. On hésite, on tâtonne, on ne formule même pas d’hypothèse. Le simple fait d’être, ici, est déjà pur prodige. On ne cherche nullement des enchaînements de causes et de conséquences, on n’en appelle nullement au principe de raison, on ne demande pas à un improbable sextant de déterminer les conditions de sa navigation. On est libre de soi, des choses, infiniment libre, ce qui veut dire que l’on connaît son être, que l’on vogue, quelque part, en une façon d’état d’apesanteur. Le ciel est pommelé, pareil à une plaine immense qui aurait connu de subits affleurements de lave, des boursouflures de gaz jaune, soufré. De hautes collines noires, en raison de leur position à contre-jour, paraissent semblables au dos d’immenses squales qui auraient échoué, là-bas, à la limite du regard. Il y a comme une langue noire qui court tout le long, peut-être pour placer les choses, délimiter des aires mais dans un souci d’unité, de confluence, de chromatisme étroit. Juste devant la périssoire de son corps, une étendue de galets, de pierres rondes que la clarté polit. On dirait des gueuses, des lingots  de métal ou bien de sombres éclats de météorites, ces gemmes qui viennent du fond de l’univers et nous interrogent sur la nature de leur être. Du nôtre aussi qui est en résonance, en écho. Faute de quoi il ne serait jamais qu’une coque vide, une noix flottant sur un océan d’irrésolutions, d’approximations. Toujours à notre essai de dialogue, il faut une réponse, une altérité qui accuse réception de qui nous sommes.

   C’est étrange de se retrouver dans ce genre de steppe désertique qui, peut-être, n’a même pas de nom sur quelque mappemonde que ce soit. Seulement une tache qui reflète les étoiles et se nourrit de cette contemplation. Voyez-vous, ceci me fait penser à un cosmos inversé : le terrestre regardant le céleste. Ces énigmatiques pierres ne seraient-elles le reflet de ces êtres du loin qui ne connaissent que la musique des sphères et le noir des espaces infinis ? Ces pierres qui brillent et semblent possédées d’une luminescence intérieure, comment ne pas leur octroyer un destin qui les déporte d’elles-mêmes et les accomplisse dans une façon de voyage cosmique? Regardez, c’est un genre de ballet autour de Petite Ourse qui mène la danse : Céphée et sa forme de maison ; Cassiopée et sa ligne brisée ; Baleine au long étirement ; Eridan et son fouet ; Grande Ourse et son chariot qui file vers le Nord, vers Bouvier, Hercule.

   Voyez-vous, là au plein de la vision, nous nous sommes rejoints au seul lieu qui soit, celui de l’être, celui de la vérité. Contrairement aux villes qui succombent aux vives lumières des néons, aux éclairs des vitrines magiques, aux images hallucinées des écrans, nous sommes hors d’atteinte de ce qui nous trompe et altère notre jugement, obère la justesse de nos sentiments. Au bord de la plaine de cailloux - cette Crau imaginaire -, nous sommes les « sans-distance » avec tout ce qui croît à l’infini et nous appelle à la grande fête du silence. Certes les étoiles tiennent leur langage de lumière mais elles nous laissent libres de choisir le nôtre. Notre corps devient parole par le simple fait d’être libéré des contingences et c’est là que peut intervenir notre pensée la plus juste. Elle n’est plus conditionnée ni par une mode, ni par une injonction que nous aurions reçue de ces Géants invisibles qui nous dominent et nous intiment l’ordre d’être de simples machines, des rouages d’horlogerie qu’un secret démiurge remonterait à notre insu. Oui, parfois il faut une faille qui s’ouvre largement dans le vaste et dense concert du monde. Nous y figurons telle une pierre perdue parmi le déluge de ses compagnes. Combien il est doux de s’égarer. Seule façon, sans doute, de se retrouver !

 

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