Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
3 janvier 2019 4 03 /01 /janvier /2019 09:29
L’exacte donation des choses

                       Lac du Salagou

 

                 Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Chère Helka, ce n’est pas à toi, la Finnoise, que j’apprendrai le langage des lacs. Chez toi, l’eau est comme une seconde nature. On ne peut guère faire deux pas dans le paysage sans que ne surgisse, au travers des hautes futaies des pins, le miroitement d’un lac, sa lumière vaguement bleutée, parfois lissée de vert. Sans doute se teinte-t-elle des reflets des aurores boréales, à moins que ce ne soit  la couleur transparente des yeux de ces Grandes Filles du Nord, tes compagnes,  qui se pose là, sur la pellicule aquatique et lui donne son vrai caractère. C’est un tel dépaysement, déjà, que d’écouter le doux bruissement de la langue décliner leurs si beaux noms : Pyhäjärvi, Inari, Lokka, Saimaa, Suontee. C’est mystérieux tout de même ce pouvoir des sons. A peine les a-t-on entendus et l’on n’est plus dans son propre en-soi mais loin, peut-être sur le sommet arrondi de ces montagnes que l’on nomme « tunturi », quelque part du côté de la Finnoscandie avec cette belle clarté lapone qui, en été, est fête infinie de la lumière. Elle semble n’avoir plus de repos, devoir durer autant que les yeux des hommes pourront en enregistrer la pure beauté.

   Vois-tu, Helka, l’essence des lacs, leur sortilège, leur étrange magnétisme s’alimente tout autant à leur pouvoir de réflexion, à leur légèreté céleste, qu’à la densité, à la profondeur de leurs eaux. C’est en son pouvoir, l’eau, que de se quintessencier, de devenir brume légère, voile à peine perceptible, presque souffle d’air impalpable. C’est pour cette raison même de sa fuite toujours possible, de sa mobilité, de sa variabilité, qu’elle nous fascine autant. L’eau n’est jamais la même. Bleue d’acier à l’aube, grise sous les coups de boutoir du soleil au zénith, pourpre dès que le crépuscule l’habille des nuances sombres du sang. Quant à moi, j’ai une préférence lorsque, dépouillée de tout ce qui peut lui donner quelque relief, quelque carnation, elle se réfugie dans cette blancheur dont ou pourrait dire qu’elle constitue son origine, avant même que quelque chose ne se décide pour lui octroyer telle ou telle tournure. Il faut aux choses cet état de repos afin que, laissées dans leur gangue primaire, elles puissent nous rencontrer avec cette touche d’innocence identique à celle dont sont parés les jeunes enfants au seuil de l’âge.

   Mais, Helka, il nous faut maintenant abandonner ces terres du septentrion pour trouver des latitudes plus méridionales. Dans cette belle région du Languedoc-Roussillon, adossé à la Montagne Noire, à quelques encablures de la Méditerranée, se situe un vaste lac du nom de Salagou, enchâssé dans un écrin de belles roches rouges. Mais ce n’est nullement de ce tableau polychrome dont je veux te parler, plutôt de son apparence se donnant sous les deux tons du blanc et du noir, lorsque, placé sous un regard essentiel, il nous délivre les premières lettres de son alphabet. C’est toujours de ceci dont il faut s’inquiéter : l’origine, le reste est de surcroît et ne fait que nous abuser sous les traits des apparences. Aussi faut-il poser la thèse suivante qui énonce que tout a eu un commencement et que, plus on s’en rapproche, plus on tutoie une vérité, plus on est dans l’orbe d’une essence qui nous fera l’offrande de son être véritable. Cependant, Belle Finnoise, que ma rigueur ne te persuade point que je hais les couleurs et que le vert émeraude, le parme de l’améthyste ou bien la braise du rubis me laissent indifférent. Je ne veux décolorer le monde qu’afin de mieux m’en saisir.

   « Salagou » n’est, pour moi, qu’un nom. Que trois syllabes qui rythment un lieu dont j’ai entendu parler mais que je n’ai jamais approché. C’est bien peu, me diras-tu, pour imaginer cette réalité si peu tangible qu’elle semble revêtir les atours du rêve : cela arrive, se mêle, cela fait ses étranges confluences et il ne demeure, dans les doigts, qu’un peu de poussière, autrement dit presque rien qui ne soit exploitable. Peut-être, cet endroit qui paraît remarquable en tous points, en feras-tu l’inventaire alors que je ne le connaitrai que par la pensée, l’écriture ou bien l’image. Eh bien regardons cette belle proposition esthétique. Elle nous dit le lac à sa manière, une représentation à la stricte économie. Blanc-noir-gris étroitement emmêlés avec lesquels nous devrons bâtir les contours d’un espace. Le décrire est déjà, en une certaine façon, s’en emparer, au moins à la hauteur du symbole. Mais, Helka, lorsque, de tes yeux, tu as vu une réalité si belle soit-elle, que reste-t-il sur l’écran de ta mémoire si ce n’est un genre d’illustration pareille à une gravure ancienne ? Il n’en sourd  que quelques traits, quelques hachures, des lignes de force, sans doute, mais qu’en a retenu ton souvenir qui serait l’exacte réplique de ce qui fut ? Tout fuit tellement vite. Tout s’efface soudain que ne remplacent que le doute et l’incertitude. L’amant le plus empressé, sa maîtresse quittée, pourrait-il préciser la couleur de ses yeux, évoquer les mille paillettes qui en traversent la belle humeur ? Peut-être même serait-il dans l’embarras de dire la palette selon laquelle se donne l’iris de celle par laquelle il vit !

   Si, Helka, tu observes bien cette photographie, tu éprouveras en toi-même la naissance d’un étrange sentiment. Tu te sentiras métamorphosée comme si ton intérieur, subitement illuminé, ta peau devenait aussi transparente que la membrane d’une baudruche. Tu seras légère comme le sont tous ceux qui font l’expérience d’un phénomène inouï. Sans doute t’interrogeras-tu sur le motif de ce changement dont tu n’avais nullement présagé la venue. Mais je te dois quelques explications. Ici, le paysage qui nous fait face est dans une telle exactitude qu’il ne peut que provoquer notre étonnement. Autant dire notre joie. Tant de choses, tout autour de nous, sont grimées qui se dissimulent sous les oripeaux du mensonge. Quotidiennement affectés par ces faux-semblants, nous finissons par nous y habituer et prenons le masque pour la personne, le reflet pour le sujet qui lui a donné forme. Ici, il faut regarder avec toute l’intensité dont notre conscience est porteuse, elle qui ne vit qu’à être le réceptacle de la sincérité, de l’authenticité.

   Nous regardons et nous voyons. Chaque chose est à sa place de chose. Nul écart, nul tremblement qui appelleraient quelque astigmatisme, quelque interprétation biaisée. Le ciel est en tant que ciel. Le nuage en tant que nuage. Et ainsi de suite jusqu’à la lumière qui est pure efflorescence de soi. Un genre d’auto-genèse si tu veux, d’auto-production, de totale autarcie. Chaque élément de la fresque est entièrement contenu dans son unique projet qui le détermine en son propre et en clôture ainsi le sens. Nul débordement. Nul appel à un principe transcendant, à l’arrière-monde d’une métaphysique qui ne voudrait dire son nom. La chose en tant que chose qui se connaît en son entièreté sans qu’il lui soit intimé l’ordre de chercher alentour une pièce qui manquerait à son accomplissement. Tu as bien remarqué, Helka, combien l’absence d’une silhouette humaine inverse les habituels rapports que nous entretenons avec le monde. Y aurait-il un homme, le plus modeste fût-il, et nous énoncerions à bas bruit, en notre langage intérieur, une assertion du genre « L’Homme est la mesure de toutes choses », rejoignant en ceci la formule fameuse de Protagoras. Et, dès lors, rien ne pourrait surseoir à l’embellie des enchaînements des causes et des conséquences. Pieux ou théocrates, nous formulerions « Dieu est la mesure de toutes choses ». Marxistes, « La Lutte des classes est la mesure de toutes choses ». Libéraux, « Le Capital est la mesure de toutes choses ». Vois-tu, la liste serait infinie des prétentions humaines à fonder « en raison » toutes les hypothèses les plus fantaisistes afin que, justifiés par rapport à leur  propre vouloir, les Existants puissent se donner des allégations d’existence et continuer leur progression sur des chemins dont ils pensent qu’ils sont les seuls qu’ils puissent emprunter.

   En réalité, ce que cette belle image nous autorise à dire, c’est ceci : « L’être est la mesure de toutes choses ». Tu auras remarqué, « l’être » je ne l’ai nullement doté d’une majuscule, ainsi : « L’Être », ce qui aurait immédiatement ouvert la porte à toutes les fantasmagories possibles quant à la possibilité d’une mystérieuse entité supérieure, suprême, démiurgique dont nous ne serions que les faibles rejetons. Non, « l’être » est la forme simplement verbale, celle dont le dictionnaire nous dit : « L'existence en général », autrement dit toi, moi, le nuage, le ciel, la colline à l’horizon, l’île avec son boqueteau d’arbres clairs, l’eau d’où sort la lumière puisque, chaque chose ramenée à son être n’est que pure lumière s’enlevant et prenant fond sur ce néant que la factualité renvoie toujours à son rien. Ici, nous sommes dans le règne de la pure immanence, c'est-à-dire de la « présence par mode d'intériorité », c'est-à-dire encore que toute chose n’est redevable que de sa propre présence, tout comme l’on dit à propos de la prérogative accordée à la conscience, la réflexion, qu’elle est « l’acte par lequel elle fait retour à soi ».

   Ici et maintenant, car le présent est le temps par excellence de cette image dépouillée, visant au plus vif du réel, le nuage ne fait retour qu’au nuage, la colline à la colline. Seule une image au plus haut de sa maturité peut prétendre à cette visée autarcique (l’absolu n’est qu’à une coudée !), à cette force monadique qui lui restitue toute sa puissance de monstration. Nul besoin d’aller chercher ailleurs les sèmes éparpillés qui pourraient contribuer à la manifestation de son sens. Tout est ici en tout et l’unicité, l’harmonie, le parfait équilibre sont les évidents prédicats dont se dote cette juste vision d’un paysage qui devient, par le mode de son traitement, une singularité, une parole essentielle, un poème. Eh bien vois-tu, Helka, que pourrais-je dire de mieux que n’aurait dit cette image ? Tout mot serait surnuméraire. Toute phrase bavardage.

   Pyhäjärvi, Inari, Lokka, Saimaa, Suontee, Salagou, de multiples noms pour une unique cause, celle  de la beauté !

 

 

 

Partager cet article

Repost0

commentaires

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher