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14 janvier 2019 1 14 /01 /janvier /2019 13:39
 Amour, désamour

« Nous ne sommes jamais aussi mal protégés

contre la souffrance

que lorsque nous aimons » - Freud

 

Œuvre : Dongni Hou

 

***

 

   Amour, désamour, toujours nous oscillons entre ces deux extrêmes car nous voulons être abreuvés de joie mais, parfois, seule la tristesse montre son visage et nous sommes endeuillés de nous,  du monde. Car nul ne peut vivre sans amour et l’animal de compagnie est désemparé lorsque la main de son maître cesse sa caresse et qu’il s’éprouve telle cette chose inutile qu’on a laissée choir, dont on ne s’occupe plus. Il n’est jusqu’à la modeste fleur qui ne ressente cet abandon. Quand elle n’est plus regardée, elle se fane et s’incline comme pour s’immoler dans cette feuille de terre qui l’attend, à la manière d’une offrande, depuis que le monde est monde. C’est une « donnée immédiate de la conscience » que ce vide qui paraît consubstantiel au geste d’abandon. Cela ne demande pas de travail d’intellection, de compréhension, cela habite le corps et trace en son centre de grands cercles de vide et c’est le bruit du néant qui se fait entendre avec ses étonnants borborygmes. S’insurger contre ceci n’avance à rien, sinon à davantage s’enfoncer dans cet absurde qui nous surplombe et ne rêve que de gommer notre tremblante silhouette.

      Mais plutôt que de disserter longuement sur ce qui ne peut être ressenti que du fond même de l’âme, regardons « Innocence ». Ce sobriquet lui convient, n’est-ce pas ? En quelque sorte un genre de présence si près de son être originel, qu’encore aucune altération n’en a troublé la subtile essence. C’est cela même qu’évoque Georges Bernanos dans son « Journal d’un curé de campagne », à propos d’un enfant :

   « Mon meilleur élève est Sylvestre Galuchet, un petit garçon pas très propre (sa maman est morte, et il est élevé par une vieille grand-mère assez ivrogne) et pourtant d'une beauté très singulière, qui donne invinciblement l'impression, presque déchirante, de l'innocence − une innocence d'avant le péché, une innocente pureté d'animal pur. »

   En réalité un élève dont la grâce irradie bien qu’issu d’une famille dont on eût pu penser que sa néfaste influence risquât de le précipiter dans le premier abîme venu. Son innocence n’en rayonne que davantage. Il se situe avant le péché. Son innocence mérite même la redondance d’une pureté que l’on ne pourrait affecter qu’à l’animal en son comportement sans calcul, sans préméditation. Cette situation, rapportée à l’homme, le situerait sans doute avant qu’une ruse du langage ou bien de la raison ne vienne  troubler son éventuel message. Peut-être un silence et une réserve au travers desquels apparaître à la manière d’un bouton de rose, intact, virginal. Le dépliement, l’ouverture, seront pour plus tard qui porteront, dans les plis de leur métamorphose, les possibles germes d’une malice. Alors l’authenticité serait mise à mal, alors l’on ne pourrait plus se fier aux apparences mais déjà chercher à s’enquérir de quelque mensonge sur le point d’être commis.

   Regardant cette image, nous pouvons sans peine confectionner une vêture romanesque qui n’existerait qu’à combler cette angoisse latente qui nous habite dès l’instant où une situation humaine nous interroge et, nous questionnant, nous place face à notre propre histoire. Disons « Innocence » orpheline, donc esseulée, peut-être recueillie par des gens aimants mais qui, aussi dévoués soient-ils, ne sont pas les parents, ne sont pas l’arbre dont cette infime présence constitue le rameau. Ses cheveux sont en broussaille, son front est blanc qui surmonte deux orbites paraissant, sinon vides, du moins cernées d’ennui. Sa bouche est un arc si effacé et le rouge y est une braise éteinte. L’ovale du visage, poudré de blanc, est celui d’un mime, donc d’un destin tressé de secret, peut-être d’un volontaire mutisme. La robe est de talc ou bien de gypse avec quelques plis qui semblent dissimuler un corps fluet. Les mains sont deux insectes dont le vol a été cloué en plein ciel. Les jambes sont couvertes de bas, à la manière des enfants d’autrefois. Innocence est dressée sur la pointe des pieds, non à la façon d’une ballerine, mais comme ces enfants autistes qui cherchent à éviter le contact avec un réel trop rugueux.

   Aussi bien Innocence, aurions-nous pu la baptiser « Souffrance », ce dont témoigne, à l’évidence, la totalité de son étrange posture. Mais de quoi donc souffre Innocence, si ce n’est d’un amour qui lui est, par essence, inaccessible ? La chair dont elle procède est ce massif éloigné qui se dilue dans le tain trouble du souvenir. Peut-être même n’a-t-elle connu ses parents que sur une photographie. Alors quelle désolation de ne pouvoir rejoindre ce territoire devenu étranger à force de n’être jamais qu’une illusion s’estompant  à mesure que la mémoire tente d’en saisir quelques bribes, quelques mailles dont il faudrait reconstituer, avec patience, le long et difficile tressage.  Vis-à-vis de ses parents adoptifs, elle ne peut nourrir les mêmes sentiments d’abandon puisqu’elle les aime aussi mais perçoit qu’ils sont des substituts, non cette source directe à laquelle, depuis toujours, elle rêve de puiser force et énergie. Parfois, lorsque quelque chose comme un sourire commence à s’ébaucher sur ses lèvres, ses camarades de classe ne manquent jamais d’en atténuer l’éclat, lui rappelant l’esseulement dont elle est le réceptacle dont, jamais, elle ne pourra effacer les pesants stigmates. Son affliction est à la mesure de la faille qu’elle ne pourra nullement combler, un abîme qu’elle essaie de franchir, mais ses jambes sont trop courtes, son élan insuffisant.

   Oui, ce que dit Freud est juste, atrocement juste. Jamais nous ne sommes affectés par le manque de considération de nos ennemis. Au contraire, cette absence ne peut que justifier à nos yeux la nature du dédain dont nous sommes porteurs à leur encontre. « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé ! », affirme le poète Lamartine. Et ce SEUL ÊTRE est l’être aimé par lequel sa propre vie signifie et trouve sa place dans l’immense concert des choses universelles. Ce maître du « lyrisme romantique », à la recherche d’une communion avec Dieu ne pouvait que cultiver de sombres méditations métaphysiques. Aimer Dieu, cet à jamais insaisissable, cette buée qui se fond dans le cristal céleste, c’est s’exposer au tourment le plus dangereux qui se puisse concevoir. Aimer Dieu, c’est aimer dans la souffrance pour la simple raison qu’il ne sera jamais cette « nourriture terrestre » à laquelle le croyant aurait rêvé de sculpter la matière de sa joie. A mesure que ses prières montent en direction de l’Eternel, l’Eternel recule et se dissimule derrière les nuées. « Deus absconditus », il demeure inconnaissable à la raison humaine, laquelle se heurtant au mur du secret  ne revient jamais de son périple que les mains vides et le cœur meurtri.

   Situation en miroir : Innocence cherche à capter ce qui, par la force des choses, n’est plus qu’une image. Son Dieu à elle, en quelque sorte. Or le statut de toute image  est bien sa mutabilité, sa variabilité et, en définitive, sa vacuité, ce que semble bien confirmer l’une de ses valeurs étymologiques : « apparition, vision au cours d'un rêve ». Aimer un rêve, peut-être s’agit-il là du sort d’Innocence, du sort de l’humanité en son ensemble ? Aussi pouvons-nous comprendre le désarroi qui est le sien en ces temps d’indigence.  Nous aimons et nous souffrons, telle est la loi sous laquelle nous vivons dans l’étrange juridiction de l’humain. Oui, bien étrange !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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