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6 décembre 2018 4 06 /12 /décembre /2018 10:43
Lieu d’une pure présence

                     « Vision du Salagou »

 

                   Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Voir le monde. On ne peut être ici et là en même temps, avoir la falaise au bord de la Manche, les hautes steppes du Kazakhstan et cette nappe d’eau du Salagou qui fait sa lumière plombée, on dirait un métal,  sa lueur d’aube si étrange qu’on serait tout au bord d’une fable antique ou bien d’un conte fantastique, en tout cas dans une manière d’étrangeté. On ne peut avoir le tout du monde, procéder par sommations et posséder ce qui, toujours, se fond dans l’universelle profusion. Bien au contraire il faut effacer tout ce qui pourrait distraire notre attention, tout ce qui pourrait atténuer les phénomènes présents. Les paysages de ce type, les bords de l’océan lorsque baisse la lumière, la plaque sourde des lagunes, les rivages de la Mer d’Irlande avec ses amoncellements de granit gris, ces paysages, donc, sont de purs foyers de fascination. Ce qui veut dire que, lorsque le regard s’est posé sur ses grappes de lourds nuages, sur ses collines au loin pareilles à l’échine d’un squale, sur le bouquet d’arbres au sein de son ilot minuscule, sur la nappe d’eau parcourue de frissons de lumière, sur le rivage découpé à la diable, plus rien ne compte que cette intime liaison de soi à ceci qui n’est nullement soi mais ne saurait tarder à le devenir.

   C’est la force mystérieuse de ces lieux d’infinie solitude dont la présence rime avec beauté que de happer notre vision, gommant tout ce qui, du divers, du multiple, pourrait venir éparpiller notre intérêt. Soudain la totalité du monde est là recueillie dans cet étroit microcosme. Nulle autre signification extérieure ne saurait en amoindrir le caractère singulier, hors du commun. Par définition, ce qui reçoit ce prédicat étonnant de « hors du commun », nous entraîne inévitablement à sa suite, nous ôte toute référence qui ne serait celle de ce lieu, nous exile de tous les temps, de tous les espaces qui ne deviennent que de pures virtualités à l’horizon de l’être. Voir le monde est voir ce monde-ci que mon regard crée, dont il renouvelle sans cesse l’infini mystère.

   Mes yeux sont aimantés, ils lancent leurs rayons en direction de tout ce qui, ici, crée les conditions d’un fabuleux biotope. Un havre de paix pour celui qui entretient un dialogue avec la nature, parle à l’oreille des arbres, communique avec le poisson, vit dans la nacelle des nuages, glisse le long des racines jusqu’au socle de la Terre. Alors, devant ceci, que reste-t-il d’autre à faire qu’un genre d’inventaire à la Prévert, autrement dit de faire se lever une poésie écologique, peut-être même donner site, l’espace d’un instant, à une vision panthéiste de la Nature, ce prodige qui n’a nul égal, que nulle mimèsis ne saurait approcher d’un iota. Nous, les hommes, sommes entourés de dieux et ne le savons pas. Notre marche est trop hasardeuse, notre regard trop voilé, nos motivations trop matérielles.

   Mes yeux, regardez donc ces fiers peupliers, les pièces d’or de leurs feuilles, leurs écorces rugueuses parfois couvertes de blanc, ils ressemblent aux majestueux bouleaux, leurs souples racines qui plongent dans le limon humide, courent au fond de l’eau pareilles à de longues lianes. Regardez les saules aux feuilles argentées, les frênes, l’or de leurs parures en automne. Voyez les touffes d’iris des marais, leur forme d’animal exotique, leur jaune éclatant qui se reflète dans le miroir de l’eau. Mes mains, enlacez-vous au tapis des herbiers, glissez-vous parmi les tiges sèches des roselières, éprouvez le rugueux têtu des lichens, cueillez l’arôme généreux des coussins de thym. Mes jambes, frottez-vous aux étoiles piquantes des chardons, avancez parmi les panicules blondes des avoines, éprouvez le piquant des aiguilles vertes des genêts d’Espagne, laissez-vous illuminer par leur efflorescence solaire. Mes pieds, sentez la douceur de la fleur du coquelicot, son tissu si soyeux, on croirait une peau humaine.

   On est là, au bord du lac, on en est une manière d’hôte privilégié. Il s’en faudrait de peu que l’on ne se métamorphose en ses habitants anonymes. Alors on serait cette mante religieuse issue d’un bestiaire fabuleux, yeux globuleux en triangle, longues antennes flexibles, pattes ravisseuses repliées en crochet.  On serait scorpion au corps translucide semblable à un albâtre, au dard prêt à piquer.  On serait couleuvre de Montpellier faisant onduler ses ocelles brun-verdâtre dans le labyrinthe des pierres.  On serait brochet à la livrée irisée en embuscade au milieu des herbes aquatiques.  On serait grèbe huppé coiffé de ses plumes roux orangé, œil semblable à un rubis, bec fin pareil à la pointe du fleuret. On serait cormoran aux ailes étendues faisant sécher sa voilure,  goéland au poitrail blanc, aux ailes cendrées se confondant avec les eaux du lac.

    On serait au bord du lac mais aussi dans ses environs immédiats pour la simple raison qu’il ne faut jamais rompre l’unité d’un biotope. Immergé ici, au plein de la généreuse Nature, on n’en diffère pas. On est l’un de ses fils, on est de la famille des roches rouges, ces belles et insolites « ruffes » que l’érosion a ravinées, les transformant en falaises abruptes, en canyons, en gorges sèches que vient effleurer la Méditerranée si proche. Une immense mer intérieure venant jouer en écho avec une autre, plus modeste mais ô combien estimable ! Alors comment ne pas être cette vigne qui donne le vin aux saveurs de « pierre à feu » ? Comment ne pas appeler ces oliviers aux troncs centenaires travaillés par le vent, le soleil, ces arbres majestueux qui produisent les « lucques », ces fruits savoureux lorsqu’ils sont confits et cette huile aux vertus multiples, à l’inimitable couleur entre le vert anisé et le jaune canari ? Et l’amandier, cet arbre si modeste, ses fleurs roses au printemps, ses coques à la peau veloutée, ses fruits si généreux qui craquent sous la dent, on n’en pourrait faire l’économie qu’à ignorer cette terre qui l’accueille telle l’une de ses plus évidentes ressources.

   Et puis, nul besoin d’aller bien loin, demeurer seulement aux alentours du lac avec ses ilots de terre rouge, ses blocs de roches dressées vers le ciel et parcourir la garrigue proche, connaître ses sentes (ici on les nomme des « drailles ») où paissent les moutons, s’initier à une « immobile transhumance ». Pourquoi aller plus loin, en effet, lorsque le tout du monde nous est donné ici et maintenant dans un paysage qui, à lui seul, pourrait résumer l’ensemble des beautés de la Terre ? C’est à ce voyage dans le proche et la survenue du modeste que nous devons confier nos pas. Cheminer dans cette Nature riche de sa nudité, de son authenticité, voilà de quoi réjouir l’âme au plus fort des syncopes qui agitent le monde et font perdre aux hommes les repères dont leur conscience a besoin afin qu’un sens soit possible qui les écarte de l’abîme. « Lieu d’une pure présence » nous dit le titre. Oui, être présent, c'est-à-dire être infiniment disponible à ce qui nous requiert comme le sol où pouvoir affermir nos pas. Ici est le lieu apaisé au gré duquel la longue déambulation humaine trouve image et site à sa mesure. C’est bien parce que la violence de l’érosion s’est éloignée que nous admirons ces tapis de roches rouges, ces touffes végétales qui habillent la garrigue, cette eau si variable selon la lumière du jour, ces rives découpées qui sont comme le rythme du temps.

   Là, voyez-vous, au centre de ce florilège de la Nature rien n’a plus lieu que ce face à face d’elle à nous qui regardons, cette confluence des formes, cette osmose qui pourrait bien être le genre d’une symphonie intérieure, la sienne rejoignant la nôtre. C’est un grand bonheur que d’être là, à l’écart des agitations, de puiser à même l’arbre, la glaise, la pliure d’eau, le frémissement de l’air, l’intime pulsation des choses.  

   La belle image à l’incipit de cet article est traitée en noir et blanc. Peut-être certains s’étonneront-ils de ce parti pris alors que le Salagou est une fête des couleurs. Mais, ici, ce n’est nullement en termes de chromatisme qu’il faut raisonner, mais en termes d’essence. Le noir et blanc, en raison de son économie, va directement à l’essentiel, évite les inutiles bavardages, focalise la vision sur ce qui fait de ce lieu une exception : les lourds nuages traversés de rais de lumière, la colline qui décroît à l’horizon, le bouquet d’arbres, l’ilot presque illisible, la plaine d’eau que travaillent les remous d’air, le rivage qui fuit au-delà des yeux et ouvre les portes de l’imaginaire. Que dire de plus qui accomplirait l’image ? Tout, toujours, s’abîme dans le silence !

 

 

 

 

 

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