Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
28 avril 2020 2 28 /04 /avril /2020 08:07
En voyage vers soi

                    Œuvre : André Maynet

 

***

 

   Toujours en fugue, en exil de soi, ceci Utgående (traduisez « en partance »), le savait au creux le plus intime de son être. De cette déchirante réalité du « passage » elle était traversée depuis sa plus tendre enfance. Il y a bien longtemps, alors que sa mère Gunhild l’appelait par son diminutif « Utgå », déjà elle savait que toute existence est coupure à vif dans la chair, que la peau n’était qu’une outre emplie d’un vent qui, un jour, s’en échappera. Cependant, sur quelque latitude que ce soit, jamais l’enfant n’est triste, seulement occupé de questions qui outrepassent son entendement. Certes, en son univers intérieur, il ressent parfois la montée de sourdes vagues et il n’est pas rare que des chapelets de larmes ne se hissent jusque dans les globes des yeux, larmes qu’il retient parce que la pudeur lui dicte qu’il ne faut porter à l’extérieur les motifs de son propre désarroi. Ce qui dessine le profil de l’enfance se reproduit à l’identique lors des convulsions adolescentes qui ne sont jamais que les résurgences de la période de latence au cours de laquelle tout devait être tu dans les mailles d’un corps asexué. Seulement voilà, plus on dissimule le sexe, plus il demande à se manifester. Soit dans la mesure outrancière de l’indécence, soit dans la forme du retrait qui, le plus souvent, n’est que l’image d’une malice ayant retourné sa peau.

   Chez Gående (son sobriquet d’adolescente), rien de ceci ne s’informait qui eût fait signe en direction de quelque vice dissimulé. Non, Gående était droite, authentique à souhait, ce dont sa belle physionomie témoignait avec une belle constance. Son profond regard bleu-acier était sincère, sans nuages qui vinssent en ternir le brillant. L’ovale parfait de son visage - il faisait penser à une manière d’œuf originel -, était, en quelque sorte, le signe même de la perfection. La lanière de ses cheveux roux se partageait en deux lames dont celle de droite était plus ample que celle de gauche ce qui, étonnamment, n’entraînait nulle dissymétrie. C’est le privilège des âmes  loyales que de métamorphoser tout chaos en cosmos. Son cou, pareil à une fragile porcelaine, donnait accès à la plaine neigeuse du buste qu’éclairaient les deux billes rouge pâle des timides aréoles. De ce beau paysage se dégageait une impression de sérénité qui confinait à l’idée que l’on peut se faire de l’éternité si seulement cette abstraction parvient à se rendre symbolisable.

   Mais il faut d’abord dire la blancheur. Utgående (« en partance » donc, ne partait d’elle que pour y mieux retourner), habitait ce pays de légende du Grand Nord, aux abords de la ville de Skulsfjord, dans un de ces superbes petits chalets peints en rouge, tout au bout d’un chenal aux eaux limpides où se reflétaient des collines d’herbe, la courbe lumineuse du ciel et, au fond, des montagnes qui se perdaient dans les mouchetures du silence. Ce qu’elle aimait par-dessus tout dans ce pays du froid, c’étaient les longues et claires journées d’hiver où tout se noyait dans une indistincte nappe blanche. Les bras d’eau gelaient, les collines semblaient de gros éléphants de mer échoués sur le rivage ; quant aux montagnes, leurs crêtes scintillaient au soleil telles les facettes d’un diamant. Des journées durant, sur des raquettes en peau, elle parcourait ce vaste domaine où rien ne vivait qu’un dais immense de solitude. D’Utgående à la nature il n’y avait nulle distance. Une blancheur sur une autre dont nul n’eût pu percevoir où commençait l’une, où finissait l’autre.

   Plus qu’un faible, elle avait une véritable adoration des oiseaux, ces faucilles qui surgissaient du ciel tels des éclairs et s’y fondaient l’instant d’après comme s’ils n’avaient été que de rapides visions dont nul n’aurait pu dire la provenance, pas plus que la mystérieuse destination. Des heures durant, accroupie sur le moignon d’une souche qu’elle recouvrait d’un tapis de mousse, elle observait le blanc trajet des mouettes, admirait leur belle chorégraphie lorsque du bout du bec, dans un jaillissement de gouttes, elles prélevaient un peu d’eau pour étancher leur soif. Elle suivait du regard le ballet des sternes, leurs rémiges qu’allumait la lumière. Elle se réjouissait de voir les boules de plumes des bruants des neiges, l’œil de jais du lagopède, leurs pattes chaussées de fourreaux, leur bec telle une épine foncée.

   Tous ces oiseaux blancs n’étaient que des déclinaisons de la neige et de la glace, des variations de congères et des reflets de névés. Sans doute s’’identifiait-elle, en son for intérieur, à ces icônes de talc qui portaient en elles l’idée même de la pureté, de la virginité. Cependant, que l’on n’aille en déduire un juste apaisement résultant de ces rassurantes observations. Car si Utgående paraissait aussi innocente que le jeune bourgeon, elle n’en possédait pas moins une vive lucidité dont, sans doute, son regard bleu de glacier témoignait avec une belle acuité. Ce qu’elle savait, à la façon d’une claire certitude, c’est que ces habitants des contrées célestes n’étaient que des formes de passage, autrement dit du temps qui fondait comme les flocons au printemps, du temps qui s’envolait comme la feuille d’automne chassée par les vifs courants du blizzard. Oui, tout ceci fuyait, toutes ces secondes s’écroulaient à la manière de châteaux de cartes. Ce n’était pas triste. C’était un genre de surnaturel, de brume sans origine, sans explication. Cela poissait les yeux, cela engourdissait les mains, cela alourdissait la marche et les raquettes crissaient dans la neige comme si elles étaient les harmoniques de la marche de l’étrange condition humaine.

   Utgående, « en partance », était cette médiatrice du moment qui portait en sa doublure le moment suivant, mais aussi la mémoire du temps antécédent. Utgående était un être du flux et peut-être sa situation, tout en haut du globe, au-dessus du Cercle Polaire, tout près du ciel où fulguraient les eaux vertes et souples des aurores boréales, peut-être sa position donc était-elle augmentée de cette proximité avec quelque chose d’essentiel. Ici, sous la rudesse du climat, sous la mesure étroite du jour, l’on ne pouvait tricher. Tout se donnait dans l’austérité et le vagabond qui se fût aventuré sur ces chemins du silence éternel l’eût payé de sa vie. Jamais nul égaré ici, sauf le lièvre des pôles dont la fourrure est un fragment de nature, non un monde extérieur qui viendrait y plaquer l’audace de vivre. Car il faut respecter les délibérations du vivant, n’en point contrecarrer les desseins. Nous, les « hommes de bonne volonté » qui croyons être « maîtres et possesseurs » de tout ce qui bouge et tremble sous l’horizon, offrons-nous un peu de modestie, ceci est la meilleure façon de nous entendre avec l’univers fourmillant les choses.

   Quand l’hiver enfin consentait à retirer son linceul blanc, que les touffes d’herbe montraient leurs tiges jaunes, que la montagne à l’horizon s’égouttait lentement, Utgående éprouvait comme un sentiment de douce mélancolie. Le blanc au gré duquel son existence paraissait calquée, se dissolvait lentement, mettant à nu les territoires qui avaient longuement hiberné. Sans doute une nouvelle liberté allait-elle surgir qui tirerait des couleurs une possibilité de ressourcement. Seulement, ce qui ne laissait d’inquiéter la jeune fille, c’était la lourde caravane d’oiseaux noirs qui poudraient le ciel de leur vol funeste. On aurait dit la sombre galaxie hitchcockienne. Il y avait les cormorans qui cinglaient l’air dans le genre de coutres acérés. Il y avait les labbes, certes un peu de blanc demeurait accroché à leur poitrail, mais combien les voiles de leurs ailes largement éployées disaient la violence de leur vol, les taches diffusant sur le bleu. Il y avait les corneilles dont les plastrons d’obsidienne luisaient tel le malheur. Il y avait les cris des freux qui vrillaient les tympans, ils semblaient de sombres épouvantails surgis d’une veine de charbon. Il y avait beaucoup de signes qui balafraient l’air, le déchiraient, le scindant en minces bandelettes, cela faisait penser aux antiques momies.

   De tout ceci Utgående ne s’offusquait nullement. S’insurge-t-on d’une loi divine ? Car toute vie en son essence est sacrée, fût-elle teintée d’athéisme et frappée d’incroyance. C’est uniquement pour cette raison qu’elle vaut la peine d’être expérimentée. Utgående, tout comme nous, est un être de l’entre-deux, un simple photophore qui vacille dans son enceinte ouvragée, sa dentelle de métal ou de terre. Elle n’est même pas lampe-tempête dont la vitre la protègerait des vents mauvais. Elle est toujours déjà disponible à l’effervescence de l’être tout comme à l’effacement du non-être. Une simple silhouette grise qui chancelle et palpite entre le blanc de la joie, le noir de l’inquiétant. Tous les Vivants sur la Terre sont ces métronomes qui battent l’air de leurs mouvements syncopés. Ils n’ont qu’une crainte, que le balancement ne s’arrête, que ne s’installe le repos. La vie est au milieu qui fait son modeste rougeoiement. Il faut s’y consacrer corps et âme. Devant nous, toute l’étendue du temps, le blanc lumineux des jours, le noir étincelant de la nuit. Toujours nous sommes des êtres de l’entre-deux !

 

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost0

commentaires

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher