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10 novembre 2018 6 10 /11 /novembre /2018 14:57
Un territoire où trouver assise

" Brume, or et Mer du Nord"

C'est ainsi: les plages de la Mer du Nord

c'est mon trésor...

comme Aldo, sur le rivage des Syrtes...

 

Photographie : Alain Beauvois

 

***

 

 

   Il faut avoir parcouru beaucoup de routes, s’être arrêtés dans des tavernes, y avoir bu des vins rudes, avoir festoyé, être ressortis ivres. Il faut avoir croisé une Belle - sa beauté rayonnait jusqu’au ciel où sont les étoiles -, l’avoir perdue dans un recoin de l’imaginaire. Il faut avoir usé ses yeux aux vitres du monde, avoir fait de ses doigts de simples bâtons où s’égoutte la pure inanité de la perte. Avoir couru par monts et par vaux, avoir vu des œuvres d’art qui rutilaient et les yeux pleuraient des larmes d’inconsolable essence. Avoir vu le pollen couler des arbres dans le lumineux automne, avoir vu la fuite rousse de l’écureuil dans l’or du couchant. Avoir éprouvé, au fond de soi - cet abîme -, le tranchant cruel de la fuite, avoir lancé les lianes de ses bras dans le vide, avoir éprouvé la verticale solitude et ne même plus savoir si l’on a un être, quelle est sa figure, s’il nous précède ou nous suit, si on est assurés d’exister quelque part ailleurs que dans le massif brûlé de sa propre tête. Tout ceci il faut l’avoir éprouvé jusqu’aux limites du sensible, un pieu fiché dans le corps qui nous dit l’immobile, le silence et peut-être cette absolue voie du néant qui nous appelle et nous rive à demeure.

   C’est bien l’expérience du rien, de la limite, qui nous pousse vers les choses belles, un refuge s’y trouve donné de tout temps qui est notre plus sûr abri. Toujours nous voulons éloigner de nous ce qui ne se montre que sous les auspices du tragique. Et pourtant le tragique nous habite et nous sculpte de l’intérieur. Il est ce par quoi nous exultons. Ce par quoi nous recherchons l’aimée, nous désolons de son absence, nous ravissons de sa présence. Mais ce ravissement porte toujours en son envers les stigmates de notre dette existentielle fondamentale. Nous sommes en sursis et le savons. Même les animaux le savent, dont certains « se cachent pour mourir ». Car honte est de mourir alors que tant de choses nous convoquaient à la fête de la présence. Ici, dans ce que nous énonçons, aucune complaisance avec la douleur, aucune compromission qui ferait de la souffrance la voie qui nous rachèterait d’un hypothétique péché. L’explication est trop courte au gré de laquelle des siècles de judéo-christianisme - cette fable portée au rougeoiement d’une supposée vérité - exigeraient de nous un acte de rémission. La vérité n’est nullement religieuse pour le simple fait qu’un dogme n’en peut décréter l’émergence. La vérité est coïncidence avec sa propre essence et celle du monde, autrement dit sortie de soi en direction des Intelligibles. Le sensible est trop sujet à toutes les apories. Il faut partir de lui, en faire seulement le tremplin grâce auquel un soleil pourra se lever nous disant le lumineux, l’authentique  en leur venue essentielle. C’est pour cette seule raison d’un accroissement de sa propre conscience qu’il faut avoir connu la boue, s’être vautré dans la soue afin que, s’en étant exilés, quelque chose comme une certitude nous atteigne. Non celle d’une icône enchâssée derrière sa vitre numineuse. Non, une esthétique nous conduisant hors de nous vers cette éthique sans laquelle rien ne tient que l’approximatif, l’esquive, le faux-semblant.

  Admirer le beau paysage est déjà chemin qui nous rapproche d’une exactitude. De la nôtre. De cette nature dont nous sommes les rejetons, qui nous appelle à célébrer la fête des épousailles. L’épousée n’est pas l’aimée. Pour la simple raison que notre rencontre n’est scellée - certes au gré de l’amour -, qu’à l’aune du contrat qui en est la convention sociale. Avec la nature notre rencontre est d’une autre facture : nous sommes fragment de nature qui rejoint cette nature en totalité, notre seule justification au monde. Indépassable filiation. Chair de la chair dont nous porterons les stigmates jusqu’au seuil de notre mort. Lien indissoluble. Nous pouvons répudier l’aimée, nullement celle qui est notre génitrice.

   Toute réalité portée à son incandescence, à sa nudité, est vérité en son ultime manifestation. La vérité ne souffre ni confusion, ni polyphonie des voix, elle est événement silencieux parmi la rumeur mondaine. Elle est surgissement dans la pure présence. Toujours nous sommes surpris par sa venue, nous la pensions hors de portée de notre lucidité. Seulement une visée théorétique qui habitait les cimes, tutoyait les monts élevés où règne l’esprit de l’absolu. Mais vérité n’est rien que ceci : nature contre nature. Nature de la divine Nature s’enlaçant à notre propre nature, cette conscience qui ne vit que de sublimes rencontres. Dans le matin qui chante et s’éveille il n’y a plus la césure de l’altérité. Mon ego est l’ego du monde. Je suis cette vague de sable qui émerge des profondeurs de la nuit, en tresse encore l’ombre subtile, cette frange d’inconscient qui en traverse le lent processus. Oui, la nuit est présente dans le jour tout comme le vice se donne comme l’envers de la vertu. Merveilleuse ambiguïté qui tisse tous nos actes, nous faisant diables, nous faisant saints, d’une seule lancée  de ce qui est, nous questionne, se montre cendre, se montre braise.

   Mais ce que je vois, est-ce une plage encore dans le luxe de son demi-sommeil, une dune que lisse le vent du désert, l’océan d’un doute qui se vêtirait de ses plus beaux atours, afin que, distraits de nous-mêmes par tant de beauté nous puissions enfin dire l’espace de cette vérité qui n’est que notre propre figure confrontée à son écho, à son miroir. Je ne suis moi que, présentement regardant l’étendue d’or et de pain brûlé qui, en retour, me vise et me confie le soin de témoigner de l’indicible. Une chose était là en attente de son être et voici qu’elle demeure, là, à portée de la main, intangible dans l’éclair qui la déchire et me la remet en tant que légitime possession. En cette heure désertée d’hommes, vide d’oiseaux, hissée hors de tout bruit, il n’y a que l’unique en sa brève donation. Comment pourrait-il en être autrement ?

   Partout, sur la Terre, sur d’autres continents, dans la lumière verticale, dans les assauts de la blancheur zénithale, sont des vies qui se lèvent, des amours qui s’embrasent, des souffrances qui exultent, des crimes qui se commettent, du sang qui coule en de vains et exténuants sacrifices. Comment ne pas être, avec ce qui vient de loin, ce ciel d’encre, cette toile de scène illisible, cette ligne noire qui tient lieu d’horizon, comment ne pas être en harmonie, être, placé intimement à la jonction des choses, être chose soi-même que le réel sublime afin que soit remise à la garde de notre âme l’infinie beauté qui nous fait hommes sur cette Terre ? Ici, c’est plus qu’une simple dialectique qui s’installe, faisant métaphore, joignant la nuit et le jour, montrant la vie, montrant la mort. C’est de nous, dont il s’agit, interrogés jusqu’au tréfonds de notre être. Beauté est là qui nous dit l’urgence de sa mise à l’abri, en dehors des convulsions et des tellurismes de tous ordres. Il faut faire halte. Il faut ouvrir la paix. Il faut « se faire voyant » rimbaldien et demeurer le temps qu’il faudra sur ce « Bateau ivre » qu’est toute poésie, toute œuvre d’art, qu’est toute image dès l’instant où elle nous arrache à la contemplation de notre propre et démesuré ego. Être soi en son essentialité : s’arracher à soi pour mieux se rejoindre. Ici tout est dit en belles valeurs esthétiques de ce qu’est l’éthique, l’attention à l’altérité en tant qu’exception. Nous serons cette aube infinie qui est le temps d’ouverture par où connaître plus loin que nos yeux le peuvent ! Oui, assurément nous le serons. Qu’adviendrait-il de nous si nous étions tentés de faillir à notre tâche, de ne plus regarder, sinon de devenir de simples âmes errantes ayant perdu l’objet de leur contemplation ? Que serions-nous si le monde-pour-nous, soudain, devenait monde-pour-lui ? Que serions-nous ? Il n’y aurait que la fureur du silence et une attente infinie. Ceci que nous refusons de tout notre être.

  

  

 

 

 

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