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17 octobre 2018 3 17 /10 /octobre /2018 15:34
Née de rien

                           « Märchenland »

                       Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

   Un marbre patiné

 

   C’est pareil à une flamme sortie d’un rêve. On l’aperçoit dans la brume nocturne, On en devine les contours. On demeure dans la grise partie de soi, dans l’incertitude, dans l’informulé qui fait sa sourde vibration. On voudrait être rassuré, toucher le réel de la pulpe de ses doigts, tracer la forme d’un être dont on n’aurait plus qu’à dessiner, sur la trame de sa conscience, l’inaltérable esquisse. Mais tout se donne dans la manière d’un sortilège. On en sent le trouble dans le vif de la chair. Voyez-vous, belle Inconnue, vous ne m’apparaissez qu’à vous ramener au jeu subtil des métaphores. Vous êtes tel un marbre patiné qu’on aurait oublié dans la remise en demi-teinte d’un monde antiquaire. Vous êtes un feu, un cerne de sanguine qui dit l’épreuve, peut-être, d’un événement qui vous dépasse et vous déporte de vous. Hors votre citadelle, quel destin s’offre-t-il donc à vous ? Je vous verrais volontiers sous les traits d’une Promise que son Amant a délaissée pour une autre aventure, une autre terre.

  

   Corps infini

 

   Votre corps est un infini, un long étirement, un cri lancé à cet autre qui vous déchire et vous remet au forceps, à la braise, à la rouge incantation au centre de laquelle brûle votre sacrifice. Peut-être êtes-vous une offrande faite aux dieux, à la nature, à l’étrangeté qui, s’emparant de vous, vous isole dans la camisole de force de la folie ? Mais comment devient-on fou ? Par la privation d’un don dont on se croyait l’unique possesseur ?  Par la détresse d’un amour à qui on a ôté l’exercice de sa passion ? Par la solitude qui vous étreint et vous confine à ne vivre que dans  un univers aux comètes vides, aux étoiles éteintes ?

 

   Qu’une onde de vent

 

    Mais bougez donc ! Mais parlez donc ! Que ce langage se lève de vos lèvres, qu’il fasse ses ramures dans l’air attentif. A défaut, qu’il surgisse de votre sexe, tel le jet d’eau qui murmure son rythme de cristal. Que votre poitrine menue, ces deux boutons de rose, crépitent du feu de la joie. Ce monde bleu qui tapisse votre pièce est tellement semblable à une plainte océane auprès de laquelle vous cherchiez refuge. Seriez-vous un genre d’Ophélie attendant des flots une réparation éternelle ? Ou bien êtes-vous « cette enfant de douze ans si seule qui passait en sabots d'un pas sûr dans la rue liquide, comme si elle marchait sur la terre ferme ? Comment se faisait-il... ? ». Cette enfant dont parle Jules Supervielle dans « L’enfant de la haute mer », cette perdition au large d’elle dont la silhouette même se dissout dans la brume du fantastique ? Un songe seulement ayant abrasé toute matérialité. Il ne demeure dans l’esprit qu’une onde de vent qui, longtemps, fait ses lointains tourbillons, si bien qu’on ne sait s’ils ne sont les fictions que nous avons inventées dans le dais de nos têtes perdues.

  

   A la pliure des choses

 

   Du secret où vous êtes, toutes ces pensées aussi étranges qu’immotivées dont je reçois la révélation, ne sonnent-elles à la façon d’un tocsin qui annoncerait sa propre mort ? Toujours, nous les vivants, lançons des grappins en direction d’un trépas qui vibrionne au loin, fait son feu falot, signe avant-coureur d’un futur qui nous échappe. Une lumière qui décroît, quelques crépitements et une braise éteinte au bord de quelque Léthé enchanteur. Oui, enchanteur, car, savez-vous, nous ne rêvons que de nous absenter définitivement de nous, la seule voie d’une liberté dont nous peinons à entrevoir la claire image. Mais qui nous effraie tant elle est de nature inconcevable, puisque jamais éprouvée. Plein et vide. Attrait et répulsion. Fini et infini. Nous sommes à la pliure des choses, sur ce fil si étroit qu’il requiert de nous une attention de tous les instants, qu’il exige une marche à l’estime sur la marge étroite de quelque précipice.

  

   Ce qui résiste et se tait

 

    Mais voici que je m’éloigne de vous, vous éclipse derrière les lieux communs de la généralité. Peut-être, d’ailleurs, n’êtes-vous qu’un être du Néant ? De l’Absolu ? Peut-on trouver notions plus abstraites qui se fondent dans le ciel éthéré des concepts ? A vous observer ainsi, moi tapi dans la pénombre, vous dans la pleine lumière, je ne prends aucun risque, sinon celui d’échafauder de fallacieuses hypothèses. Que penseriez-vous de moi si vous aperceviez les deux boules scrutatrices de mes yeux ? Voyeur ? Sondeur d’âmes ? Enquêteur ontologique voulant mettre à nu ce qui ne peut se dévoiler, l’être en sa polyphonique splendeur ? Penserez-vous que je déraisonne, que je ne fais que broder les fils mêmes de ma propre inconséquence ? Et puis, au juste, suis-je autorisé à entrer dans cette confidence qui est vôtre, à tenter de décrypter ce qui résiste et se tait ?

  

   Distanciation ? Dérision ?

 

   Je relis, en ce moment, « Le livre du rire et de l’oubli » de Milan Kundera. Un vrai régal intellectuel, une finesse d’analyse, une capacité d’introspection sans faille. Mais retenons le titre seulement. Vous ayant placée sur la planche de l’entomologiste, voici que je me suis livré à une sorte d’inventaire, disséquant ici une pièce, là une autre, avec la curiosité de celui qui aborde un secret. Mais croyez-vous que quelqu’un ne découvre jamais plus que ce qu’il porte en lui ? Nous cherchons des justifications, des confirmations. Nous posons une thèse sur les choses dont nous attendons qu’elle se révèle vraie, incontournable, comme s’il s’agissait de ratifier les bases de notre propre architecture. Mais revenons à Kundera. Oui, j’aurais dû prendre plus de recul, pratiquer l’art de la distanciation, celui, sans doute, de la dérision. J’aurais pu rire de vous, de cette attitude si profondément académique qu’elle aurait suggéré un Modèle posant pour des étudiants des Beaux-arts. Ou bien d’une courtisane s’essayant à livrer d’elle son esthétique la plus flatteuse. Ou bien encore d’une fille de joie se délassant après une étreinte. Ou bien j’aurais pu décider, sur-le-champ, de vous oublier, de vous congédier de la mansarde fantaisiste de ma tête. Mais ma torture sera grande de ne point être amnésique, de ne pouvoir effacer votre trace comme on le faisait autrefois des dessins sur les ardoises magiques. Rire, oubli, deux stratégies pour une peine identique : vous perdre et n’avoir plus d’horizon que celui de la tristesse. C’est déconcertant, malgré tout, cette infinité d’esquisses mentales à la seule vue d’un être, ces infinies projections dont nous habillons choses et circonstances, personnages connus ou bien quidams surgissant devant nos yeux !

  

   Partage des chairs

 

   L’essentiel m’apparaît, en définitive,  de vous laisser libre de vous. A vous seule appartient votre mode de donation. Et puis, que faisons-nous d’autre que de jouer une infinité de rôles successifs, d’endosser tous ces habits chamarrés qui nous trouvent un jour savant aux cheveux fous, un autre collectionneur d’estampes ou colporteur déambulant sous le poids de sa charge ? Le problème, le seul, c’est que nous manquons d’une unité qui nous définirait de telle ou de telle manière. Alors nous pourrions être connus, investis de prédicats qui cerneraient le domaine de notre essence, contribueraient, d’une manière décisive, à tracer notre indéfectible profil. Toujours nous sommes dans le principe indépassable d’une appartenance commune, d’une visibilité réciproque. « Je ne suis moi que parce que tu es toi ». C’est comme un partage des chairs, une habile synthèse qui ne me fait être qu’à la hauteur de la conscience que vous avez de moi. Belle Inconnue je vous laisse à la trace singulière de votre destin. Le mien m’appelle qui me convoque à être. Oui, à ÊTRE ! Que faire de plus qui ne ressemble qu’à une aimable parodie ? Je serai moi pour toute l’éternité qui me sera accordée. Vous serez vous pareillement. Au moins, à ceci, serons-nous en confluence. Peut-être la seule qui soit !

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