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12 octobre 2018 5 12 /10 /octobre /2018 18:50
Alba couleur pastel

                          « Pour te faire rire »

                        Œuvre : André Maynet

 

 

***

 

 

   Ce n’est pas qu’Alba détestait les couleurs. Non, en réalité elle ne détestait rien, sauf  l’incurie des hommes qui, parfois, dépassaient la mesure. Sa vie durant, Alba avait été en souci de la pureté, de la blancheur qui en était le symbole, du silence qui en ornait le bel épanouissement. Toujours elle avait trouvé refuge dans quelque lieu monacal où son corps d’androgyne s’ajustait à la juste dimension  des choses. Alors, lovée en elles, disponible au moindre signal qui allumait les signes de la joie, elle flottait infiniment entre deux eaux, pareille à une feuille d’algue que lissait la souple ramure des gouttes. Elle était comme en sustentation et rien ne trahissait la vie sauf le lent et appliqué mouvement de sa respiration. Sur les murs du songe elle déposait des feuilles vierges que de fugitives  images venaient caresser de leur empreinte légère. On pouvait y voir des photographies cernées de flous hamiltoniens, jeunes filles en fleur, blondes, dans un ruissellement de linge blanc ; des paysages chinois de facture Shanshui avec des poudroiements d’arbres, une jonque aux voiles abattues, un pêcheur immobile à sa proue ; une reproduction de « Galatée » de Gustave Moreau, cette nymphe à la peau nacrée, soyeuse, reposant sur un fauteuil fleuri, mythologie païenne ourdie d’une esthétique de l’effleurement.

   Oui, « effleurement » était son mot, le sésame au gré duquel le monde lui apparaissait à la façon d’une corne d’abondance, tout en plénitude heureuse, en douceur infiniment, telle celle teintée de vermeil qu’Hadès tient de son bras gauche où lait, miel et fruits diffusent une lumière délicate, irréelle. Elle était une fille des falaises immaculées - d’où son nom -, des hauts glaciers de cristal, des nuages aux ventres gris, des herbes fouettées par le vent, des plages de galets, la clarté y rebondissait en mille étourdissements.  Mais nul vertige à ceci. Une impression de haut ciel où glissent les vents alizés, où planent les grands oiseaux aux rémiges solaires, où se perdent les rêves des hommes dans un idéal qu’on ne pourrait même pas nommer. L’effleurement comme une éthique. Ne nullement violer l’intimité du réel. Être en osmose avec lui. Le laisser proférer à bas bruit l’éternelle complainte de l’univers.

   Ce avec quoi Alba, sans être en délicatesse cependant, avait du mal à trouver des correspondances, tout ce qui appelait à l’exagération, à l’amplitude incontrôlée, à l’opulence sans fin. Ainsi les plumes vives, rouges et bleues des aras ; les ocres sanguines du Minas Gerais ; les muletas tachées de tragédie écarlate, les eaux lourdes et sombres des abysses ; le ciel d’encre avant que n’éclate la tempête ; le tumulte coloré du Carnaval ; la luxuriance chromatique des caméléons ; les barres bariolées des néons de fêtes foraines ; les vêtements chamarrés des camelots et des saltimbanques. Toutefois Alba n’était ni dépressive, ni mélancolique. Son humeur était plutôt joyeuse bien qu’en touches subtiles. Son bonheur tout intérieur qui, parfois, exsudait d’elle à la façon dont une résine s’écoule de l’arbre à bas bruit sans que nul ne s’en préoccupe.

   Ce matin d’automne le ciel est uniment gris pâle, couleur de perle, à peine une parole s’élevant du silence alentour. Rien ne fait signe en direction d’une humeur plénière et cependant Alba étincelle d’allégresse contenue. Une eau de fontaine prête à jaillir qu’elle retient à la façon d’une révélation sur le point de se dire. Dans les plis de son corps elle sent que tout se dilate et veut se manifester avant que la bise d’hiver ne sème sa désolation. Cela bourgeonne, cela stridule au plein du bouton du nombril, cela fait ses joyeux brandons sur la pointe des aréoles, cela s’allume dans le golfe des reins, cela rougit dans l’amande serrée du sexe. Soudain, sur la toile de fond où paraît Alba, en lettres de craie, à peine visibles, nous devinons le mot « CIRCUS », mais il semble si léger dans l’air qui crépite pareil à une soie. Sur sa peau d’albâtre naissent, tels des losanges dessinés par un enfant appliqué, des motifs qui évoquent l’habit d’Arlequin. Mais des motifs pastel dont on penserait qu’à tout instant ils pourraient s’évanouir et regagner le lieu de leur origine. La chair « d’Arlequine » ? Une scène de la commedia dell'arte ? Le bout du pinceau cubiste du génial Picasso ?

   Nous sommes tellement déroutés par cette furtive apparition. Serait-ce nous qui aurions rêvé, projetant la pudique Alba sur l’écran de nos fantasmes ? Déjà la couleur l’érotise, la place sous la lampe de notre désir. Elle nous semble plus incarnée, plus saisissable, presque une amante venant à nous sur la pointe des pieds. Ce bustier roulé autour des reins ne nous dit-il la venue d’un futur plaisir ? Et ces mains érigées en chandelier - pose caractéristique de son Modèle -, ne sont-elles les signes avant-coureurs d’une fête de la chair ? La pulpe est là qui se cabre et exulte. Les cheveux sont de cuivre fouettés par le feu des idées. Nul retrait qui nous interdirait de nous approcher de cette vitrine luxueuse, d’y deviner nos songes de grands enfants, d’y projeter nos souhaits les plus secrets.

   Mais voici que l’heure tourne, que la lumière vacille. Là-bas, sur la lagune, les masques du Carnaval ont été rangés. Arlequin a ôté sa rutilante vêture. L’acteur enlève son masque de noir de fumée. Il est en justaucorps blanc maintenant. Ses traits sont tirés. Ses yeux cernés. A présent seulement il est redevenu l’homme vrai, celui qui ne joue plus, celui que, bientôt, le quotidien reprendra dans ses mailles abrasives. Combien il est éprouvant de donner le change, d’offrir aux spectateurs curieux cette image brillante, gaie, colorée dont ils voudraient qu’elle soit leur constante effigie. L’homme est insatiable qui ne pense qu’à l’apparence qu’il destine aux autres, qu’il veut irréprochable, brodée d’or et enluminée de lettres chamarrées, complexes, telles des caractères gothiques. Autrement dit une pratique de l’excès.

   D’Arlequin l’on nous dit qu’il possède des origines diaboliques, qu’il ne s’attache qu’à satisfaire ses besoins primitifs : boire, manger, faire l’amour et dormir. Et c’est bien ceci que le Voyeur, s’identifiant à l’Acteur, cherche à rencontrer. Dans l’obscur et l’anonymat de la salle, il peut tour à tour endosser tous ces rôles, être un bouffon, briller par son peu d’intelligence, se donner comme crédule et paresseux, se livrer à mille facéties, en un mot être libre d’endosser bêtises et absurdités sans qu’une fâcheuse conséquence ne vienne ternir ce moment d’insouciance juvénile. Nul n’a-t-il un jour forgé, dans l’enclume oblong de sa tête, le souhait de n’en faire qu’à son caprice, être émir ou bien vizir, porte-faix, balayeur, tenancier de maison close, apothicaire, magicien, de se vautrer dans la soue tel le porc, de faire la roue comme l’orgueilleux paon ? Un genre de Cour des Miracles où devenir tantôt Jean Valjean, tantôt les Thénardier, tantôt Esméralda aux yeux de braise ? Condition si proche du caméléon aux facettes multiples qu’elle nous ôte nos chaînes et nous conduit sur les rives de la folie, celle peinte par Erasme dont l’éloge consiste à la métamorphoser, cette folie, en art de vivre, d’en faire un violon d’Ingres. En quelque manière se livrer à la critique de la toute puissante Raison dont les jugements souvent erronés conduisent à l’état d’inquiétude et aux approximations qui faussent toute vérité.

   « Pour te faire rire », déclare Alba, afin qu’avertis de son projet, nous ne nous méprenions sur la nature qui l’anime en profondeur. Peut-être, tel un jour radieux d’automne, dans l’espace heureux d’un dernier soleil, avant que les brumes hivernales ne posent sur nos yeux une taie contraignante, souhaite-t-elle nous inviter à la gaieté ?  Alba est-elle réellement sortie de son habituel quant-à-soi, se donnant à voir à la façon d’un personnage de cirque ? Mais, à l’évidence, d’un cirque métaphysique poinçonné à l’aune du tourment. Si elle adopte la posture d’Arlequin ce n’est qu’à titre provisoire avec, en arrière-plan, quelques questions fondamentales sur l’exister qui la ramènent à ses propres fondements. Alba n’est ni Cosette, ni Fantine, ni Eponine, ni qui que ce soit, pas plus qu’elle ne saurait endosser l’habit d’Arlecchino, ni de l’un des autres personnages de la commedia dell’arte. Alba est bien trop dans une posture de sincérité pour se livrer à une quelconque compromission au terme de laquelle son essence aurait à souffrir. Telle qu’en elle-même le temps la façonne pour nous la livrer nue. Oui, NUE. C'est-à-dire VRAIE. La voir autrement qu’en cette cariatide qui soutient l’Absolu serait la priver de son âme, substituer à la profondeur un bien pathétique flux de surface.

   Contrairement à Arlequin dont les empiècements sont vifs, clinquants, cousus d’hypocrisie et reprisés à la diable, la vêture symbolique d’Alba se pare des douceurs et langueurs d’une arrière-saison du corps, d’une climatique d’un esprit infiniment présent à lui-même. Des camaïeux d’alezan et d’ocre ; des bleus-dragée, horizon ; que jouxtent dans la paix des gris-étain, argile claire, dos de souris. Avec ceci l’on ne crée nullement une rhétorique dispendieuse qui éblouit et ressemble aux propos suffisants des sophistes. Il n’y a nulle fuite de soi, nulle attente d’un salut situé sur une scène, fût-elle adoubée par un large public. SOI EN SOI et les amers sont posés qui permettent la justesse de la navigation. Avec ceci, qui se dit dans la pudeur et la réserve, l’on brode l’exact lexique qui colle à soi et unifie dans les épreuves dont l’être a à souffrir, qui sont ses propres quadratures. Oui, Alba nous t’aimons telle qu’en ta simplicité. Demeure en toi. Ne t’égare pas dans la semblance. Les miroirs aux alouettes sont partout qui crépitent et rendent fous ! Mais d’une folie dont on ne revient pas.

 

 

 

 

 

 

 

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