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9 août 2020 7 09 /08 /août /2020 07:54
La diagonale du jour

                     Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

   Cela avait commencé avec le jour sourdant à peine de terre, avec les herbes bleues couronnées d’étincelles, la lumière si peu levée, la chute de l’eau dans une gorge de pierre. Tu aimais cette juste émergence des choses, sa marche à pas de velours, la discrétion de l’onde qu’effleurait le vol de verre des libellules. Alors tu devenais visible à toi-même, tu percevais ta naissance tout contre le voile de ta chair. C’était pur bonheur que de te voir ainsi confondue avec ton ombre, différant à peine du luxe de ta peau. Tu prenais de longues gorgées d’air. Il y avait une buée secrète sortant de ton corps, pareille à un secret dont tu n’aurais voulu dévoiler que l’initiale, gardant pour toi le précieux, l’encore inaccompli. Tu me disais : « Ici est la diagonale du jour, cette heure si longue que jamais on n’en connaît la fin ».

   Cela avait continué avec de grandes flammes blanches allumant dans le ciel un genre de lointain incendie. Avec des hallebardes de chaleur qui cinglaient ton  corps subitement alourdi. Avec des criblements d’épingles dans la colline des yeux. Parfois tu mettais tes mains en visière ne laissant plus apercevoir de ton visage qu’un croissant de lune.  Roux, piqué par endroits du chiffre du silence. Etaient-ce des larmes qui perlaient aux angles, traversaient les franges de tes cils, traçaient le double sillon d’une illisible peine ? Je m’évertuais à en deviner le motif. L’accablement de la chaleur ? Une triste réminiscence ? Un vœu ayant échoué au rivage de sa parution ? C’est si étrange cette confluence des émotions, si peu déchiffrable. Mais où donc était ce « ton fondamental » qui était le tien, l’empreinte singulière que tu posais dans l’argile souple de la vie ? Je craignais de te perdre dans ce dédale où le fil d’Ariane se confondait dans la nasse poisseuse des ombres. Tu me disais : « Ici est l’heure zénithale, l’heure de la crucifixion. Les bras sont levés haut qui se perdent dans l’azur ». Je dois avouer, je ne comprenais qu’à moitié cette allusion christique. Y avait-il une mystique qui t’appelait au sacrifice ? Une dette que tu devais à la pratique d’une obscure religion ? Ou bien était-ce simple attrait pour le tragique ?

   C’était, maintenant, le temps des longues lumières, des brouillards matinaux. Ils t’entouraient de la joie sublime de ceux qui connaissent la vérité, s’y plongent comme dans un bain de jouvence. Tes cheveux doucement mordorés avaient la couleur de la châtaigne et de la feuille morte. Ils étaient l’aura dont tu cernais ton visage poli à la façon d’un étain. Le monde s’y reflétait. Parfois, un oiseau distrait venait y cogner comme il l’aurait fait contre une vitre. Ce n’était point douleur, seulement visitation d’un être ailé, peut-être un ange, peut-être une colombe annonciatrice de paix. De regarder tes yeux emplis de douce mélancolie je ne pouvais me lasser. Ils étaient des lacs où s’abattaient des volées de feux presque éteints. Ils battaient en silence sous la douce pulsation des secondes. Y aurait-il eu plus beau miracle que celui-ci ? Je veux dire d’une saison qui t’habillait entièrement de la vêture avant-courrière de l’hiver. Tu étais, en quelque sorte, l’avant-frimas, le frisson du temps en sa languissante complainte. Pareille à un vallon, à une plaine parcourue de la beauté inimitable d’une clarté qui, jamais, ne se reproduira. Si fugace l’existence dans son habit de soie. Longtemps elle faseye dans le vent qui naît, puis chute au-delà de l’horizon, là où s’abîment les rêves. Ils sont des chansons d’enfants se perdant dans le vertige de l’âge. Tu me disais : « Ici est à nouveau la diagonale du jour. Bientôt sera l’heure du nadir. Ses courtes incisions telle l’archet du violon dans le soir qui vient ».

   Souvent, dans l’hiver qui souffle son haleine blanche je passe devant ce banc qui soutenait ton ombre. Tu es, dans la diagonale du jour, cette heure médiatrice qui convenait à ton âme romanesque - ne dit-on ce lieu commun de tes compagnes ? -, tu es si visible que je croirais sentir ta meute de chair tout contre la pulpe de mes doigts. C’est bien toi, là, dans ce pli cendré du souvenir, dans cette posture qui fait penser à quelque souci anticipateur de froidure ? Si loin déjà cet instant qui balançait entre félicité immédiate et tristesse infinie. Ce qu’il reste d’une rencontre, le plus souvent, une fumée grise que le ciel capture, quelques gouttes de pluie bues par la terre, un ris de vent dont on n’entend même plus la parole légère. Oui, tu es bien Celle dans la diagonale du jour. Cette heure qui flotte entre deux eaux et jamais ne s’arrête.

 

 

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