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28 août 2020 5 28 /08 /août /2020 08:15
HOMO COITUS

         Jacques-Louis David - Cupidon et Psyché

       Source : Mythes grecs et mythologie grecque

 

 

***

 

 

   Il faut partir du concept d’identité et de finitude avant d’entreprendre un bref voyage en direction de cet Amour Majuscule dont on a tellement dit et dont on n’a rien dit. Identité car, le plus souvent, nous sommes circonscrits à cette unité rebelle à toute domination, à toute spoliation. Nous sommes un corps indivis abritant, en sa citadelle, sa plus effective présence. Finitude car cette dernière joue en écho avec le principe d’identité, en renforce la terrible solitude. Parce que nous sommes seuls, entourés du sable du désert, nous cherchons à nous évader, à rejoindre une oasis, cette autre identité dont nous attendons qu’elle nous apaise et nous ramène au centre plénier de notre être, là où rien de menaçant ne saurait nous atteindre.  

   Les Grands Mystères sont ainsi constitués qu’ils parlent beaucoup pour ne rien dévoiler. Identité et finitude : tension bipolaire qui écartèle aussi bien l’Amant que l’Amante, principes d’opposition dont la béance suppose que les bords de l’abîme soient un jour réunis afin que, de cette jonction, puissent se lever, au moins un bonheur, si ce n’est une joie et, en tout cas, l’évitement d’une perdition. Car c’est bien de se perdre dont il s’agit lorsque la douce onction de l’Amour se dissimule et refuse de nous connaître en tant que l’un, l’une de ses élus. Vivre est simplement laisser se dérouler un métabolisme. Exister est acte de pure transcendance qui nous arrache au néant et à l’angoisse primordiale qui fondent les racines de notre être. Or exister en amour est l’une des vertus dont, parfois, nous sommes atteints au plus haut. Mais nous n’avons ni les mots pour le dire, ni les images qui pourraient en témoigner et les symboles, fussent-ils opératoires, échouent le plus souvent à en décrire l’essence.

   Regardons le tableau de David et laissons-nous aller à une simple lecture phénoménologique. Qu’y voit-on ? Certes pas l’Amour puisque nous avons implicitement convenu qu’il était invisible, intangible, situé hors toute représentation. Que nous reste-t-il alors ? La puissance d’un archétype dont Cupidon et Psyché se font les hérauts. Cette peinture de facture néo-classique, - posant ici un beau Jeune Homme épanoui, une belle Jeune Fille abandonnée -, est censée amener devant nos yeux ce qui, par nature, demeure celé. Certes David ne nous montre pas l’amour dans son acte immanent, car cette vue serait indiscrète, violatrice des droits de la personne, donc insoutenable. Au sens où nous ne pourrions « en soutenir l’épreuve ». On ne tutoie l’indicible qu’au risque d’une brûlure dont s’ensuivra une éternelle cécité. L’Amour, d’obédience divine, ne se montre jamais que dans l’expérience de l’éblouissement, dans la travée du vertige, dans l’accomplissement d’une métamorphose dont seront atteints notre corps, notre âme. Autrement dit, ne se donnera qu’un rapide flamboiement, ne fera phénomène qu’un brasillement dont l’intensité nous ôtera toute possibilité de le poser, l’Amour,  devant notre conscience, comme nous le ferions d’un objet. C’est au regard de cette instantanéité, de cet éclair, de l’irruption de cette foudre que nos lèvres seront scellées aussi bien avant la possession, qu’après. Avant, après : site d’une multiple dépossession dont toujours nous souffrons à défaut de pouvoir en repérer les signes explicatifs.

   Ce tableau, censé nous apporter toute la félicité dont il devrait être l’acte fondateur, nous comble-t-il au point que tout souci périphérique serait nécessairement dissout au seul motif de sa contemplation ? Non seulement cette représentation ne nous emplit réellement d’une certitude d’échapper aux rets du quotidien, mais elle nous y replonge à même la glaise lourde, opaque, des chemins ordinaires dans lesquels, à loisir, nos pas s’enlisent. Mais qui donc pourrait croire un instant à la vérité de ces attitudes angéliques, si ce ne sont les anges eux-mêmes ? Cupidon-ailé nous fournirait la preuve tangible d’une telle naïveté. En réalité nous avons affaire à une gentille bluette qui nous place dans un cadre de pure extériorité. Non seulement nous ne sommes nullement des voyeurs se délectant de quelque allusion libidineuse, mais de simples témoins de deux solitudes que rien ne pourra soustraire à leur confondante condition. Que Cupidon et Psyché, en leur épiphanie de supposé ravissement, soient avant ou après la copulation nous importe peu.

   Ce qui aurait valeur d’enlèvement à notre propre modalité existentielle, ce qui libèrerait nos chaînes d’hommes aliénés, serait qu’avec eux, les amants, nous fusionnions dans cet acte indescriptible, iconoclaste, hautement subversif - il défie la loi d’airain des dieux -, que donc nous nous déportions de nous pour ne plus nous connaître qu’en tant que pures virtualités en ce lieu hors tout lieu, en ce temps sans temps, en cette manière d’absolu dépourvu de buts et de fins, l’acte en tant qu’acte au plus haut de soi. Il n’aurait plus guère d’attache signifiante pouvant le déposer dans l’orbe de la quotidienneté. Il flotterait dans une sorte de brume diaphane ressortissant d’une angélologie, diraient les croyants ; dans un air empreint d’ésotérisme diraient les mystiques ; dans une bruine métaphorique diraient les poètes.

   Alors comment ne pas éprouver, au centre de sa chair, le comble du dénuement des amants abandonnés, sur leur couche de tissu précieux, à la misère la plus déconcertante du genre humain ? Icône dépourvue de son contenu religieux, cet exhaussement de soi vers son Dieu qui appelle et console, car, ici, le dieu est absent, l’Amour est quelque part dans un passé proche, un futur hypothétique et le présent n’est qu’attente d’un événement qui tarde à venir, qui, peut-être, ne pourra trouver à s’actualiser. Ici, il convient de se déporter vers les éclairages de la linguistique, de les mettre en relation avec cette subtile lumière de la volupté qui figure au centre géométrique de l’être, à savoir le rôle prééminent de la copule dans l’organisation de tout énoncé, fût-il réduit à sa plus simple expression. Incertitude et nécessité de la copule, cette liaison entre sujet et prédicat, comme dans la proposition « le ciel est bleu », où le « est » chutant, ne demeureraient que « ciel »  (Cupidon ?) puis « bleu » (Psyché ?) dans leur totale nudité, leur désarroi foncier, leur irréductible identité, leur fixité solitaire. Le « est » = « Amour » qui relie et reliant donne sens et direction à l’aventure humaine. EST ; Amour  =  le Même, puisque tous les deux sont doués d’une essentielle valeur ontologique : ils disent le lieu nécessaire de l’être dont, jamais, l’on ne peut brader les vertus. Alors, comment pourrait-on encore s’étonner que la copule, par familiarité, « copulation » se décline étymologiquement en  « lien, union », « lien moral », « union dans le mariage » ? Car l’union est lieu de fusion au gré duquel peut s’éprouver la dimension unique de la totalité.

   Avant notre naissance, après notre mort, seuls lieux d’une totalité, d’une infinie virtualité à laquelle rien ne saurait nous soustraire. En-deçà du cosmos, au-delà du cosmos, nous sommes d’illimités chaos auxquels l’on ne peut rien retrancher, rien rajouter, sauf l’étincelle créatrice qui présidera à notre venue, nous arrachant à l’illimité pour nous remettre aux forceps du limité : forceps du corps, de l’esprit, des actes qui nous consignent dans une étroite geôle. Car, jamais, existant, nous ne sommes libres de nos choix, de nos orientations, de nos décisions. Une étoile au-dessus de nos têtes fixe le chemin de la destinée. Comment pourrions-nous en différer la cruelle loi ? Au regard de tout ceci, l’homme est habité de cette nostalgie antéprédicative au gré de laquelle il était cette essence libre de soi, ce trajet sans origine ni fin, cet événement sans fondement, cette traversée entre des rives hypothétiques. Il n’était nullement aliéné. Le désordre était sa voie. Dès lors où l’ordre - de la naissance -,  s’institue comme seule condition de possibilité offerte à l’esquisse humaine, il lui est enjoint d’en suivre l’irrémissible trace.

   L’acte d’amour est le seul par lequel rejoindre cette mythique androgynie, cette dyade fusionnelle entre Soi et ce qui n’est pas Soi, c'est-à-dire créer un monde dont on est, tout à la fois, le centre et la périphérie. L’acte manducatoire de la mante religieuse n’a d’autre signification que de reprendre, par le biais de l’oralité, cette totalité qu’elle a un instant connue : principe mâle fusionnant dans le principe femelle. Syncrétisme des tendances centrifuges, jonction dans un identique nucléus d’un divers éparpillé qui consent enfin à découvrir la puissance assemblante du germe, de l’origine, manière d’alpha et d’oméga en dehors desquels tout n’est que confusion et perte d’horizon humain.

   De deux solitudes fondées sur le socle de « l’Homo egoïtus », la copule - cet extraordinaire médiateur -, métamorphose ce dernier Homo en « Homo altruitus » ou « Homo androgynus », ce nouvel être ubiquitaire qui EST (copule), ici et là, en l’Amant, en l’Amante, une seule et même réalité. La copule « EST » a accompli ce que rien ne saurait mener à son terme, cette ambivalence, cette équivoque qui trouvent dans l’union l’effectivité de leurs propres ressources, tout en un, cette nostalgie de l’être primitif que nous fûmes, loin là-bas, dans ce fourmillement indéchiffrable du chaos originel, où tout principe se donnait tout uniment mâle et femelle indistincts, un feu y était inscrit de toute éternité qui allumait notre propre cosmos. Oui, c’est bien cela, l’Amour EST ce convertisseur qui exile de Soi en l’Autre afin qu’une liberté et une vérité soient connues. L’Amour n’est que ceci, liberté, vérité ou bien n’est qu’un simulacre, un miroir aux alouettes ivre de son propre mouvement. Le coït, en son éclair, est cette révélation qui ouvre un ciel. Alors, l’espace d’une brève éternité, pouvons-nous dire : « Le ciel EST bleu ». Aussi bien aurions-nous pu énoncer : « L’Amour EST beau ». Mais, ici, nous nous heurterions aux limites de l’expression, destin de toute tautologie ! Ambiguïté de la condition de l’homme, de la femme, condition qui ne trouve son accomplissement qu’à ignorer le sol propre de sa constitution. C’est toujours un ailleurs qui fait signe depuis le nom d’Amour. Un chant de Sirène.

   Comment conclure sans en appeler à Spinoza et à sa formule célèbre : « Post coitum animal triste », que l’on traduit habituellement par : « Après la jouissance vient la tristesse », ce qui semble indiquer qu’à tout état paroxystique atteint dans la volupté succède un blues post-coïtal qui semble constituer le fondement abyssal de toute affliction durable. L’accablement serait donc directement proportionnel au degré du plaisir atteint dans le processus à son acmé. Cependant si cet adage mérite notre reconnaissance, reprochons-lui d’occulter une partie du problème puisqu’il fait mine d’oublier « l’ante coitum », l’avant-coït qui en est le logique pendant. Peut-être même l’avant-coït serait-il plus marqué de l’empreinte d’une profonde mélancolie pour la simple raison, qu’à l’encontre du post-coït, il ne peut se référer à un souvenir qui viendrait, jusqu’à lui, apporter des fruits déjà cueillis. L’ante-coït porte en plus le poids indéfectible d’un acte à venir entouré du mystère des choses inconnues. Belles ou inquiétantes. (Je pense, écrivant ceci, au tableau « Les muses inquiétantes » de Giorgio de Chirico. Ces muses aux têtes oblongues sans yeux ni bouches - ces antres du désir -, aux robes longues et marmoréennes - ces nobles projections libidinales -, qui dissimulent peut-être une sexualité congelée.  Je songe au vide métaphysique, à la géométrie abstraite selon lesquels ces personnages féminins se donnent à voir. Comment ne pas avoir « la chair de poule » dans le mouvement même d’un désir anticipateur de supposées voluptés ? Sur des « falaises de marbre » ?)

    La seule temporalité qui conviendrait à la prolongation indéfinie d’un état de jouissance serait celle uniquement du « per coitum », à savoir d’un acte maintenu bien au-delà de la conscience humaine, suspens s’alimentant à sa propre source sans que jamais ne s’obombrent les nocturnes angoisses d’un avant et d’un après. Nous sommes des êtres du présent ! Sans doute la seule vérité. Là est la demeure de la copule EST. Présence du présent. Avant : néant. Après : néant !

 

 

 

 

 

 

 

 



 

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