Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
15 août 2018 3 15 /08 /août /2018 15:48
Si absente à vous-même

         Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

   Ce matin, les premiers frimas de l’automne. Encore dans la discrétion, certes, mais la peau est en alerte qui, déjà, bleuit sous la fraîcheur. Peu de mouvement au début du jour, seulement, dans le duvet du lointain, quelque bruit assourdi, la plainte d’un oiseau, le froissement de la mer, le râle du vent, son glissement tout contre l’anse des rochers. Ce village est si calme, ici, dans le pli des maisons, dans ses rues tortueuses. Il faut éviter les coups de boutoir de la Tramontane, se prémunir des attaques du Grec, de ses lames telles des feuilles sèches qui collent au visage. J’aime les passages ménagés entre les vieilles demeures de pierre, ces arches d’ombre où se fondent les silhouettes des indigènes. On les aperçoit dans le clignotement du jour puis, plus rien qu’une hallucination sur le cercle de la mémoire, ils ont disparu dans la rumeur d’un porche dont, peut-être, jamais, ils ne ressortiront. C’est une peine pour l’âme ces continuelles disparitions. On avait commencé, suivant une forme, à construire une histoire, puis voici que sa fin survient alors que le prologue venait tout juste de poser ses premiers mots.

   Je me suis levé de bonne heure. L’aube n’était qu’une vague traînée gris-bleue à l’horizon. La mer était libre de tout passage. Je me serais cru seul au monde, l’eau étale devant moi, le ciel profond, au-dessus, avec sa claire tache d’infini. Dans ma tête, il y avait comme un bourdonnement, un genre de persistance sourde, l’avenue d’un sentiment étrange. J’étais dans une manière de flottement pareil à celui que l’on connaît sous l’effet d’une légère ivresse. Une étrange impression de mi-distance : d’un connu à portée de la main, d’un insaisissable s’échappant de la pulpe des doigts. Sans doute le jeune enfant ressent-il ceci lors de son réveil, le jouet qui était au centre de sa joie, s’échappant soudain, dans le genre d’un fin brouillard. Le sentier montait dans l’entaille des roches, parsemé de tapis d’herbe rase. La lumière venue de la mer se réverbérait sur les tours génoises. On aurait dit d’anciens moulins à vent privés de leurs ailes. Tout en haut de leurs mâts blancs, les éoliennes brassaient l’air avec la lenteur qui sied aux tâches essentielles.

   Maintenant, je suis au sommet du plateau qui domine toute l’étendue du Cap. Le paysage est beau, infiniment, avec sa teinte pure, son air de lieu originel, ses pierres dénudées poncées par le vent, sa maigre végétation de garrigue, ses quelques hauteurs coiffées des bouquets sombres des pins. Le chemin avance en lacets jusqu’à un bâti de pierres incliné sur lequel se trouve une table d’orientation. Une rose des vents tient lieu de cimaise. Elle énonce la pluralité de l’être, l’inépuisable de sa manifestation. Au-dessous, une carte gravée avec ses noms pareils à des destinations féeriques. Magie de l’orient avec l’essaim d’îles de l’Archipel Toscan puis, sur la terre ferme, l’âme de la péninsule se déclinant en Piombino, Follonica, Punta Ala, ces noms qui font leur brillante constellation autour d’un golfe d’eau bleue ouvert à la libre échappée des hommes.

   Mais d’où êtes-vous donc, vous l’Inconnue qui hier encore, illuminait la courbe de mes yeux ? Êtes-vous une évadée de l’Archipel, une terrestre apparition, une parenthèse dans la dalle continue des jours ? Je me tenais à distance, cueillant ici un bout de bois éolien, là une pierre lustrée de lumière mais toute mon attention, je vous la destinais comme on fait l’offrande de l’aurore au premier chant du monde. Il me fallait être dans la libre disposition à tout ce qui, de vous, voudrait bien proférer : un mouvement, une attitude, le frémissement d’une émotion dont le silence de votre corps était l’infini et troublant réceptacle. Du doigt vous suiviez sur la plaque de céramique les dessins de la présence humaine. Quels étaient donc vos rêves ? Vos passions ? Vos intimes vœux ? Vous étiez si discrète, si énigmatique dans cette suie collée à votre belle anatomie. Votre robe semblait taillée à l’exacte mesure d’une tristesse ou bien à l’insondable d’une mélancolie. Ce noir profond, cette glaçure d’un deuil qui semblait vous tenir là, dans le creux intangible de votre être, sans possibilité aucune d’en traverser la singulière présence.

   Longtemps vous êtes demeurée à laisser votre index voltiger du Cap au continent, du continent à l’Archipel. Dessiniez-vous là le périple d’anciennes amours, esquissiez-vous l’itinéraire d’hypothétiques projets ? Etiez-vous seulement en perte de vous-même, cette errance à jamais qui habite les poètes, désespère les peintres, souffle aux comédiens la posture qu’ils dressent sur scène, tissée des liens de la tragédie ? Etiez-vous tout ceci ou bien était-ce pure déraison que de projeter sur votre mince silhouette l’événement d’une saison qui déclinait, d’une lumière qui baissait, laissant les hommes hagards ? Savez-vous la démesure de ma fantaisie ? Sans doute trop écrire me place en dehors de toute réalité. Nombre de mes amis pensent à moi comme on songe à une fiction, une fumée qui monte puis se dissout sans même donner le nom de sa trace. Voici que dans mon humeur inventive je vous ai remis un nom : « Piombina », cette appellation volontairement féminisée afin qu’elle pût correspondre à la réalité, au moins à un fragment. Nous ne pouvons prétendre qu’à cela : un émiettement du manifeste qui toujours s’évanouit. Tels de comiques culbutos nous oscillons sur notre base, privés de mains et de pieds qui nous diraient les lieux de nos attaches, notre emprise sur les choses, notre empreinte sur la feuille blanche du temps.

   Voici que cette nuit je vous ai rêvée comme si vous aviez été le sujet d’une peinture. Une ébauche cependant. Il était nécessaire de laisser place, de créer du jeu, d’instaurer l’espace d’une liberté. Vous étiez assise sur une chaise aux frêles montants - un écho de votre propre fragilité ? -, tête doucement inclinée vers l’arrière comme si la lumière d’une vérité vous gênait, votre corps si blanc, une porcelaine ou plutôt un biscuit en sa première touche, un bras relevé, teinté d’un vert d’eau, l’autre en col de cygne - disait-il quelque résignation ? -, votre tunique noire au plus près de votre présence, jambes croisées en signe de retrait. Au mur il semblait y avoir un de ces tableaux d’école d’autrefois. Les parois étaient austères qui prodiguaient leur blancheur au cube anonyme de la pièce. Vous étiez si peu réelle, une consistance d’abeille dans le flagelle de l’instant. Pouvais-je davantage m’aventurer dans ce retirement qui était votre propre, non le mien ? Mon regard, fût-il onirique, non doué d’une volonté consciente, me déserta peu à peu, ouvrant mon sommeil à l’entaille du jour.

   Le vent s’est levé qui vient de la mer. Le Ponant arrivant de l’ouest avec ses lames d’air doux, avec sa brise calmement insistante qui pousse les voiles blanches en direction de la côte, vers Portoferraio, Capoliveri. J’ai coiffé mes yeux d’une longue vue. Dans le cercle clair de la vision, sur un voilier aux toiles largement déployées, sise à la poupe, une figure sombre qui pourrait bien être la vôtre. Qui semble regarder en arrière de soi, dans un passé qui s’effrange et ne dit son être qu’à la hauteur d’un chuchotement. Assurément c’est bien vous, cette allure dolente, cette avancée dans le rayon du jour avec un doute inscrit au plein de la chair. Vous n’êtes plus, en cet instant, que cette feuille jouée par des courants contraires.

   Cette nuit, lorsque le soleil aura basculé derrière la ligne d’horizon, sans doute viendrez-vous visiter le ciel de mon lit. Vous y verrais-je en Ilienne, cette condition de celles qui n’ont que leur terre pour reposoir ? Toute sortie de ce lieu est sortie de soi. Demeurez donc en vous, vous n’avez d’autre aire où vous connaître. Le frais, à nouveau. Le crépuscule approche dans ses teintes violettes. Je passe devant la tour crénelée qui surveille la côte. Bientôt le village, ses passages d’ombre. Y aura-t-il un autre jour, une autre lumière afin que je puisse habiter ce lieu désert dont vous semblez ébaucher l’innombrable étendue ? « Piombina », vous êtes un continent aux invisibles limites ! Pour ceci vous êtes désirable. Infiniment !

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

  

Partager cet article

Repost0

commentaires

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher