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4 mai 2020 1 04 /05 /mai /2020 08:37
Qu’apprenait donc ton corps de la lumière ?

         Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

   « Les détails qui font « soir » sont les yeux très faits avec plusieurs couches de mascara. Beaucoup de brillant à lèvres par-dessus le rouge. Et des touches de fard « accroche-lumière » sur le front, les pommettes et l'arcade sourcilière.»

 

Le Point - 18 oct. 1976

 

**

 

   Toi que je vois dans la levée du jour. Toi dont je perçois une manière d’écho. Toi qui ne me regardes point puisque privée de regard. Tu surgis, là, tout près de moi dans l’indécision de la saison. Eté se termine alors que, déjà, Automne est là avec sa belle parure prête à éclater, cette profusion de jaunes à l’infini. Soufre appelle sable qui ouvre la porte à auréolin, cette teinte plus affirmée avant que les frimas ne colorent de blanc les branches dépouillées. Oui, tu as bien entendu, j’ai dit « dépouillées », comme l’on dirait « modestes », « retirées », « dissimulées » à l’entaille de la curiosité humaine. Car je dois te dire le luxe que tu offres à ma vue : dépouillement, retirement, dissimulation, cette façon de triptyque dont tu fais le don à ceux qui « osent » t’approcher. « Osent » pour pointer la détermination dont il faut se saisir afin de t’estimer dans tes plus hauts mérites.

   Vois-tu, parfois, lorsque lassé de trop d’écriture - cette lassitude qui sonne comme un reniement -, je décide d’aller faire un tour dans les magasins - ces univers de la dérobade et de la supercherie -, eh bien je me poste à l’angle d’une coursive et observe les allées et venues de ces femmes de la bourgeoisie - elles ressemblent à des mannequins avec leur taille fine, leurs hauts talons, leurs cils pareils à des ailes d’insectes -, et je n’y vois que des ombres humaines, du clinquant, de l’apprêté, du sur-mesure à offrir aux regards qui se voudraient inquisiteurs. Ou même seulement désireux d’approcher qui n’est pas eux, dont beaucoup sont en quête comme de leur part manquante. Cette mince fable de la mondanité, que je viens de tracer, a simplement lieu à poser un contraste, à initier l’aube d’une comparaison. Tu es, toi, la Dénudée, l’opposée de ces phénomènes consuméristes qui ne sont jamais que des miroirs aux alouettes, des conventions du paraître, des déclinaisons serviles de la mode.

   Mais il me faut sortir de ce constat qui sonne à la manière d’un compte-rendu d’entomologiste penché sur le sexe des insectes, décrivant leurs mœurs avec un bel instinct clinique. Mais, sais-tu, toi la Sincère, d’autre approche plus poétique de cette réalité qui nous environne et nous prend dans les mailles communes d’heures si contingentes qu’elles semblent n’avoir nulle fin ? C’est de toi dont il va être question dans l’instant qui suit, délaissant ce vaudeville, ces jeux de dupes dont on nous promet qu’ils sont confectionnés à la mesure de notre bonheur.

   Alors, comment dire le germe d’une beauté simple lorsque celle-ci s’abreuve à une eau si limpide qu’on n’en perçoit plus l’écoulement ? Parfois un jaillissement de pluie dans l’air de cristal. Certes l’ovale de ton visage est tronqué mais j’imagine ce qui, ôté à ma vue, n’en revêt que les plus belles significations. Oui, tes lèvres sont peintes, non dans la provocation ou l’exaltation d’une sensualité, juste le débordement de la vie mais retenu, esquissé, pareil au rougeoiement  d’un fruit dans le secret du feuillage. Et tes bras levés comme pour recevoir l’ablution du jour, à moins qu’il ne s’agisse simplement d’une imitation christique, ne disent-ils ta disposition à l’ouverture, à la révélation d’une réalité sans fard, sans duplicité, tout comme le ciel est bleu, l’eau transparente, le sourire des enfants gracieux ? Aperçois-tu combien il m’est précieux de décrypter en toi ce que d’aucuns considèrent tels de laborieux détails, sinon des faiblesses affirmées ?

   Toujours il est requis, pour être dans l’exactitude d’une visée, de débusquer ce qui, sous l’artifice, résiste et ne se donne, en définitive, qu’à l’examen réfléchi, à la patiente prospection, à l’élaboration alchimique de phénomènes si inapparents, cependant les seuls à constituer un inventaire de ce qui, nécessaire, édifie le socle indéfectible de toute présence humaine. Comme moi, sans doute, as-tu blêmi souvent de n’apercevoir chez les autres que des desseins fortuits qui privilégient l’accident au détriment de la substance pure. Je reconnais, toute exigence d’existence droite est redevable d’une éthique, ce qui suppose volonté et affermissement de l’âme. Et, sans être stoïcien ou bien casuiste, il nous arrive parfois de tutoyer cet espace libre qui nous appelle en tant que lieu de notre propre vérité. Alors plus besoin d’intermédiaires, d’images sophistiquées, de « couches de mascara », d’empreintes de khôl, de rouge cinabre ou bien rubis pour faire briller ses lèvres, tout s’annonce de soi dans l’indicible de l’être.

   Toi dont je ne verrai jamais que l’esquisse colorée sur une toile de lin, toi l’Inaccessible devenue soudain la seule réalité qui m’importe dans cette durée sans nom qui fond sur moi comme la seule perspective possible, voici que tu es en moi, pareille à mon souffle, à mes battements de cœur, à mes sensations les plus intimes. De distante que, logiquement, tu aurais dû demeurer, te voici plus vivante que ma mémoire, plus animée que ma songerie, plus manifeste que le moindre de mes gestes ne pourrait l’être dans le recueil du présent. Ta chevelure noire, cette longue tresse d’eau, cet écoulement vers l’aval de ton corps dont je n’avais guère aperçu l’énigmatique trajet, voici qu’ils m’apparaissent à la façon de la Toison d’Or, et, pareil à Jason, je voyage dans un au-delà empli de mystère qui n’est que le lieu de ma métamorphose dont, peut-être, je rapporterai la vision d’une immortalité.

   Ce que tu m’as apporté, cette dimension d’utopie qui manquait à ma vie afin qu’elle devienne une sorte de mythe - l’homme est toujours en recherche de ceci, n’en discernât-il les lignes de force sous-jacentes à son vécu -, mythe en raison même de notre essence fictionnelle dont le langage est la forme la plus visible. Avançant de concert avec toi - autre mythologie -, je serai devenu, l’espace d’une brève éternité, ce flottement du temps désarrimé de toute servitude. Ainsi dérivent les songes les plus fous, parce que les plus beaux, dans la vacuité  entre  Ciel et Terre, dans la fente prolixe de l’innommé, dans l’intervalle de silence qui sépare deux mots. Demeure en cette viduité qui ne procède encore à ta forme accomplie. Le temps est en toi, hors toute compromission, et s’il devient cet « accroche-lumière » qui fascine tant tes aimables congénères, modèle-le selon les vertus de ton âme, elle seule connaît le chemin de la vérité. Tout autre parcours est d’avance condamné à l’errance. Ce que ton corps apprenait de la lumière : la clairvoyance qui, elle seule, te dispensait de faire la cruelle épreuve de l’in-signifié. Cette chute à jamais !

    

 

 

 

  

  

 

 

 

 

 

 

 

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