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10 août 2018 5 10 /08 /août /2018 19:21
Pourquoi tout blanc-seing est-il  espace polyphonique ?

"LE BLANC-SEING »

 (LA SIGNATURE VIERGE)

René Magritte

Source : ART Brokerage

 

 

***

 

 

« Tiens, mon petit, emporte ça, dit-il, et commence à travailler.

Blanc-seing, tu as blanc-seing ».

 

Druon - Les Grandes familles

 

 

***

 

 

   « Tu as blanc-seing ». Y aurait-il plus belle phrase qu’un enfant puisse entendre venir à lui, adressée par un adulte ?  Déjà ce mot composé est pur mystère qui emporte au loin, bien au-delà de soi. C’est là la force d’attraction des mots, leur étrange puissance, leur incomparable pouvoir d’aimantation. Nul mot n’est inerte qui nous déposerait dans l’enceinte de notre être afin que nous y demeurions rivés pour l’éternité. Le mot est captateur, infiniment mobile, doué des prestiges les plus éminents. Il suffit d’en prononcer un, inattendu et étonnant en cela, pour que la magie opère, que le songe nous enlève aux prescriptions mondaines et nous transporte en un ailleurs qui semble n’avoir nulle limite. « Blanc-seing », simplement énoncé en deux frappes successives, en deux coups de gong nous invitant au passage. Passage, ici est l’essentiel de ce qu’il y a à comprendre. Le mot est un médiateur qui, à l’énoncé de ses seuls sons, nous fait l’offrande d’un nouveau monde. Avant le mot : attente. Après le mot : manière de temporalité originelle d’où surgira l’irremplaçable palme du sens. Tout mot convenablement envisagé dans son essence nous invite à la métamorphose. Imaginez donc cet enfant des « Grandes familles » entendant, sans doute pour la première fois, la sublime déclaration : « Tu as blanc-seing ». Mais possession de quoi ? « De l’entière liberté d’être selon ta propre condition ». La transposition dans la forme  synonymique : « tu as carte blanche » joue dans un identique registre de pure signifiance. Sur le lisse et le non-accompli de la carte blanche (du blanc-seing), désormais pourra avoir lieu l’adéquation d’un dessein d’enfant avec l’ouverture radieuse d’un destin sublimé,  orienté vers l’infinie latitude d’une figuration de ses intimes ressources.

   L’espace autonome inépuisable de la polyphonie, c’est celui qu’octroie cette disposition à soi, plurielle, toujours ressourcée, dans le champ libre des significations. « Blanc-seing », deux notes, deux coups d’archet sur les cordes d’un violoncelle si bien accordé que son rythme, sa cadence, ne semblent avoir de conclusion qu’en deçà de la perception, qu’au-delà, car la surprise est de l’ordre d’une échappée de l’être en dehors des conventions habituelles. Par le mot qui fait signe depuis l’étrange il faut être troublé jusqu’à en éprouver un vertige. Chaque mot est doué, en sa constitution plénière,  de cette capacité à nous évincer de l’ordre naturel des choses. Alors nous sommes remis à nous-mêmes et, le plus souvent, nous doutons. Combien il est plus aisé d’user le langage à des fins ustensilaires. « Marteau », par exemple, dans sa densité univoque ne saurait servir qu’à enfoncer des clous. Il n’invite à nulle échappée dont l’auréolerait une vivante polysémie. Son rayon sémantique se confond avec son énonciation.

   Par simple effet de contraste, « blanc », « seing » se voient gratifiés de paysages vallonnés, de haies traversières, de buttes et de dépressions comme si, dans leur belle façon d’exister, ils nous convoquaient devant un genre de topologie karstique faite d’avens et de vallées sèches, de résurgences soudaines, de dolines où court la lumière. Bien évidemment ces métaphores géologiques sont insuffisantes à décrire les passions implicites de la langue qui sont la surabondance même. La preuve : l’infini cercle herméneutique au sein duquel nous place la parole, chacune de ses actualisations faisant écho sans relâche avec toutes les formes jaillissant d’un substantif, d’un verbe, d’un qualificatif. Le recours au dictionnaire en est l’illustration la plus exacte. Evoquer l’aube, c’est lui attacher la cohorte sans fin des analogies : aurore, seuil, origine, principe, source, fondement, la liste ne s’épuise jamais qui, par glissements successifs, ouvre toujours une nouvelle dimension du symbolique et du réel sur lequel il prend appui.

   « Blanc », ce mot est sans doute l’un des plus disposés à l’essor, relativement à ses valeurs qui, toujours, ricochent et découvrent des esquisses jusqu’alors inaperçues.  Tout est dit de ses potentialités à seulement évoquer quelques uns de ses équivalents lexicaux : pur, vierge, vide, nu. Mallarmé en appelait au « vierge, vivace et bel aujourd’hui » pour tenter de dire l’inépuisable corne d’abondance du jour qui vient. « Aujourd’hui », ce surgissement temporel, lumineux, existentiel, d’où tient-il son issue si ce n’est, précisément, de la force expansive de ce blanc qui l’habite comme unique lieu de jaillissement. Imaginerait-on « aujourd’hui » prenant figure dans le noir, l’ombre, le pli de ténèbre ? Bien évidemment non car il y aurait inadéquation des mots à se loger dans l’orbe du réel. C’est parce que « blanc » contient en soi toute la gamme des actualisations qu’il joue ce rôle de pivot abondant, fertile, intarissable. Du blanc, toujours une autre couleur peut se lever, car il est le ton fondamental au gré duquel tout peut avoir lieu. Rouge fait sa tache sur du blanc. Noir fait sa figure sur du blanc. Jaune rayonne sur du blanc. Toute teinte déjà marquée des stigmates d’un prédicat (le sang carmin, le noir bitume, le jaune solaire), ne le pourrait. Noir, rouge, jaune sont déjà trop engagés dans l’existence pour garder souvenir de leur incorruptible essence.

   Et puis, du blanc, ne peut surgir que la palme souple de l’irréalité. « Neige » ne dit rien, efface le paysage, contraint la vie à se dissimuler sous une taie immobile. Blanc infiniment silencieux qui ne profère rien sinon la vacance de son être. Comment une parole pourrait-elle tresser les cordes de son sens dans le « bruit et la fureur » ? Il lui faut le retrait, l’effacement, la présence infiniment inaperçue du vide, le tremblement imperceptible du rien, la rumeur illisible du néant. Oui, c’est vraiment déconcertant le recours à la trilogie vide-rien-néant, c’est alogique, c’est fondé sur le principe de contradiction et, pourtant, tout mot prononcé, lu, écrit, procède de ces entités cachées qui ne livrent les figures de la manifestation qu’à constituer le fond à partir duquel elles ont droit d’émerger. Les peintres, les écrivains  se sont toujours heurtés facialement à cette contradiction. La toile est blanche dont ils doivent tirer les contours de leur art. La page est muette dont il faut extraire les mots.

   Lorsque Cézanne peignait jusqu’à l’obsession la venue à lui de la montagne Sainte-Victoire, il ne faisait qu’actualiser, sur le châssis, le vide qui l’habitait et le torturait, le convoquait à créer. Ce blanc du néant trouvait de plus en plus refuge dans les réserves du papier. Comme si sa résurgence manifestait l’origine de la donation. Néant s’agrippant à l’absolu, n’acceptant d’être maculé qu’à l’expresse condition de paraître en maints endroits afin que l’homme, informé de ces silencieuses contrées, se souvienne de l’immense fragilité de ses assises. « Le carré blanc sur fond blanc » de Malévitch n’a nulle autre mission que de rappeler cette impossibilité de figuration de l’indicible, l’abstraction ne gardant des couleurs que cette trace originelle de la valeur pure devant laquelle, tous, nous demeurons interdits, le vide étant l’inconcevable en sa plus tragique effectivité.

   Conséquemment, la force du non-figuratif est de nous placer devant l’abîme dont tout un chacun se défendra en projetant sur la toile de son imaginaire les milliers de tournures qui habitent le ciel de notre conscience ou bien la terre lourde de nos archétypes. René Magritte, à sa manière singulière de surréaliste, fera de son œuvre intitulée « Blanc-Seing » le site d’une confluence plurielle. Ici la métamorphose touche nature, paysage, animal, humain en transcendant les habituelles esquisses de la représentation. Déflagration de l’imaginaire qui mêle dans le convertisseur unique d’un même creuset la physionomie d’un réel habituellement figé. Dès lors le chant est multiple, la symphonie libre de parcourir les hautes plaines de l’esprit auxquelles plus rien ne s’opposera dans leur conquête de liberté. Le blanc-seing remis à l’artiste sera venu à bout des contingences et des ornières au sein desquelles la condition humaine chemine avec, sur les épaules, le poids aliénant de la servitude. Le blanc en sous-œuvre aura été l’opérateur de cette énigme. En quoi le « seing » apportera-t-il son obole ? C’est ceci qui reste à découvrir.

   « Signe blanc » ou bien « cygne blanc » ? L’homophonie est cette étrange configuration qui nous met en demeure de comprendre et de saisir avec adéquation ce qui se propose au trébuchet de notre jugement. Sans doute la légendaire Léda avait-elle à jouer les deux partitions du « cygne blanc » qui la déflorait, lui donnait la mesure de sa présence, la contraignait à abandonner sa virginité (on ne s’oppose pas à la volonté de Zeus), afin que quelque chose d’une création puisse initier son mouvement, mais aussi partition du « signe blanc » qui se donnait en tant que signification à trouver dans la conduite de sa propre existence. Merveille des merveilles que cette quintessence des mots qui porte en elle la pluralité qui nous manque pour parvenir à une inatteignable complétude. Bien entendu le langage, surtout en sa stance poétique, se configure en baume, en vertu cathartique. Lire Hölderlin ou bien Rilke, ces poètes ultimes, c’est combler le vide immense qui nous sépare de l’entièreté de notre être.

   Voici pour les poètes mais, tout aussi bien on aurait pu dire sur les littérateurs, les artistes, les magiciens, les joueurs de fifre, les saltimbanques, tous magnifiques prestidigitateurs de l’âme, créateurs de cette marqueterie complexe qu’est toute conscience en voie d’elle-même. Cependant il faut avancer, cependant il faut dévoiler, associer « seing » à « blanc » afin que quelque chose paraisse qui légitime cette rencontre. Voici : blanche est l’immense étendue du Salar de Uyuni sur l’altiplano bolivien, cette éblouissante plaine d’eau et de sel, ce miroir réverbérant l’immense puissance du ciel. Rien de plus beau, de plus majestueux que cette immensité requise à la vue à l’aune de sa seule beauté. Au début on n’y voit rien, sauf un infini scintillement dans lequel sa silhouette se dissoudrait pour peu que l’on prolonge la fascination, qu’on lui prête corps. C’est comme un intense fourmillement qui parcourt l’espace, entre par tous les pores de la peau, allume dans les mailles serrées de la chair ses braseros et ses mille feux fusant jusque sous le dôme de la peau. On chausse ses yeux de vitres noires, fumées, à la limite du noir total. Alors se donne à voir le prodige. La surface que l’on croyait parfaitement unie, dépourvue de la moindre ride, voici qu’elle éclate et fulgure selon des milliers de motifs polygonaux qui dessinent la trame du réel, là si près du mystère d’un horizon sans limite.

   Ces polygones, ces figures géométriques, sont simplement le « seing », la signature patente de la blancheur sous-jacente qui leur a insufflé la forme de leur émergence. « La signature vierge » nous dit le sous-titre du tableau de Magritte. Or, fût-elle blanche, virginale, tendue à la manière de la corde d’un arc, qu’est-ce qu’une signature si ce n’est l’écriture s’extrayant du néant, langage instaurant la fécondité de sa trace. Toute signature est nervure de l’être, mise en forme de cet insignifiable qui toujours nous échappe dans la manifestation anarchique des étants divers dont nous ne rencontrons jamais qu’une face, l’avers de la médaille, son revers demeurant celé dans un pli du temps et de l’espace qui nous est inconnaissable. Certes, interprétation en termes symboliques mais avons-nous d’autres moyens humains que les mots pour faire apparaître une beauté, préciser une réalité, donner essor à une vérité ? Il faut donc se résoudre à s’assumer en tant qu’hommes de langage et, ne le ferions-nous, la force de l’évidence nous contraindrait à en endosser l’indispensable vêture. Certains l’appelleraient « habit de lumière ». Vivre est toréer avec le réel. Mais il faut arrêter là les références à la dramaturgie, chaque vie en est, à sa manière, l’aire de représentation.

   Donc « seing » joue avec le néant sa charge de monstration. Que cette dernière soit renforcée par les multiples homonymies, nul ne pourra en douter, tellement les connotations sont riches. A commencer par « sein » qui évoque le geste originel, le geste donateur de vie. Qui évoque la douce lactescence, cette blancheur native du « bel aujourd’hui » mallarméen, naissance à nulle autre pareille de ce qui est à extraire de la mutité du monde. Ensuite « saint » pour accentuer la dimension sacrée de toute signature, de toute épiphanie qui prétend exhumer du silence et du non-figuré une écriture qui témoigne de la venue d’une essence au jour de son paraître. Enfin « ceint » dont l’idée d’espace clos ne saurait que faire référence aux limites assignées à toute parole, à toute graphie qui, pour figurer, doivent nécessairement se doter d’un corps et jouer le lieu de leur affleurement.

   Ainsi, par la juxtaposition des chaînes lexico-sémantiques transitant depuis le site primitif d’une blancheur, passant par le carrousel infini des figurations artistiques, pour finir par celui des qualités propres ressortant au domaine des homophonies, se dégage cette immense liberté du blanc-seing que nous avons nommée « espace polyphonique » de manière à lui donner ouverture dans le cadre d’une prose concertante qui a pour nom « poème ». Toute forme consciente de son accomplissement, laquelle procède de l’incise originelle du blanc et du vide pour s’inscrire en tant que signe patent dans la signature du monde est entreprise de néantisation du néant, autrement dit pure présence. Peut-être n’y a-t-il que ceci à entendre de cet étrange mot composé. Son étrangeté est la manière au gré de laquelle il nous atteint. Offrons-lui cette carte blanche sur laquelle il apposera sa signature. Rien d’autre à attendre que le jour qui pointe !

 

 

 

 

 

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