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9 août 2018 4 09 /08 /août /2018 08:48
Jamais la même eau

 

                            Fluid Water...

                 Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

« ON NE SE BAIGNE JAMAIS DEUX FOIS DANS LE MÊME FLEUVE. »

 

 

***

 

 

   Cette sentence d’Héraclite qui énonce l’existence changeante du monde, l’impermanence de toute chose, la fuite en avant du temps, sonne à la manière d’un irrépressible destin ourlé de tristesse et de mélancolie. L’instant est toujours précédé ou suivi d’un autre instant, ce qui en constitue l’essentielle trame insaisissable. Nous sommes en notre mortelle condition ourdis de ces fibres soumises à la corruption qui font la grandeur de tout homme en même temps que sa fragilité. Le temps est sans doute le talon d’Achille dont nous sentons l’étrange et constante présence à la manière d’un vertige dont, toujours, nous tutoyons la verticale vérité. En quelque manière « perdre son temps » revient à « perdre sa vie » mais aussi, mais surtout, à laisser s’échapper cette beauté qui plante dans notre chair l’aiguillon du manque, la lame outrageuse d’un deuil que nous avons à consentir à la vue du rocher, de la faille de terre, de l’étendue marine, de la plage immense du ciel traversé du souffle des nuages. Nous les voyons mais, déjà, ils sont en partance pour ne plus revenir.

  

   Jamais deux fois la même eau.

 

   Quelque part, à l’abri des regards, dans le doute incertain du jour, dans la fraîcheur neuve du passage, un ruisseau fait son cours léger, son ébruitement de fontaine dans la joie pure d’un clair-obscur. Cet événement aussi simple que singulier a son infinie réserve de surprise, son inestimable qualité d’étonnement. C’est la première fois que nous lui prêtons attention, alors tout est plénitude qui fait son chant immaculé. Le sentir est posé là, telle la libellule sur le mince rameau, dans l’attente de la parution à venir. Or qu’est-ce qui hésite au seuil de la donation, si ce n’est le dépliement de la beauté ? Temps et beauté sont coalescents, leurs êtres inséparables, leur devenir chemine dans la gémellité. Si, soudain, nos yeux éblouis archivent la pierre noire tapissée de lumière, les filets d’eau semblables à des lianes d’argent, le bonheur immédiat de la pénombre, c’est en raison de cet instant non reproductible qui s’efface à mesure de sa révélation. S’il n’y avait de temps, il n’y aurait de beauté. Sans doute rétorquera-t-on, avec esprit de logique, que son absence coïnciderait identiquement avec l’extinction de la douleur, l’abolition de la tristesse. Certes. Mais la joie ineffable dont la beauté nous fait l’offrande resplendit à l’infini sur la margelle de la mémoire, ce dont la douleur est incapable puisque remise, sitôt éprouvée, dans quelque oubliette qui en gommera l’insupportable épreuve.

  

   Jamais deux fois la même eau. Jamais deux fois la même beauté.

 

   Nulle beauté n’est reproductible puisqu’elle ne fait jamais qu’actualiser une essence unique, singulière. Un visage cerné de grâce aperçu dans un éclair sur un quai de gare ou dans l’ombre d’un musée pourquoi en conservons-nous le souvenir à la manière d’une gemme brillant au creux même de notre chair ? Le visage était précieux, l’instant qui le portait et le fécondait était le tremplin majestueux de son effectuation. En lexique de tissage et de métaphore cette fraction insigne du temps était la navette qui donnait lieu aux fils de trame et de chaîne au terme desquels quelque chose comme une soie éblouissante trouvait le lieu de son être. Le lieu n’est nullement un endroit, seulement un existential qui arrache au néant sa charge d’entière négation, de perdition à jamais. C’est ceci la beauté, un sens infiniment accompli qui éclaire l’âme et incline à l’entière dispensation du monde. La ressource est magique pour peu que l’on se dispose à en chercher les voies sans doute secrètes, profondes. Les eaux souterraines sont un cristal, celles de surface s’éteignent parfois dans la brûlure d’une trop vive lumière.

  

   Jamais deux fois la même eau. Jamais deux fois la même beauté. Jamais deux fois la même surprise.

 

    En effet, c’est à être surpris, à être « ravis » au sens étymologique de se trouver en « extase » que se donneront cette tresse d’eau blanche, le flanc poli du rocher, la branche usée qui flotte au-dessus de l’onde. Plus que d’un simple événement, il s’agira d’un avènement, autrement dit d’une « royauté » qui nous sera allouée le temps d’une ivresse. Evénement/avènement. Sublime valeur sémantique de la paronymie qui affecte à deux sosies le même coefficient de signification. Tout est si ontologiquement présent dans la plurielle richesse de la langue, ce miroir sans égal de toute esthétique, de toute réalité. Pour cette raison les poètes ont toujours été des demi-dieux. Leurs épopées nous émeuvent tout comme ce modeste microcosme de la nature au gré duquel nous pouvons goûter aux joies simples d’un regard authentique. Ceci énonce la vérité dont toute beauté est dépositaire, que le temps porte à son dénouement. Toujours nous souhaitons être les observateurs privilégiés de cette triple nervure, beauté, vérité, temps. Elle ne fait que nous dire le site à occuper. Sans doute y sommes-nous déjà lorsque l’œuvre décide de nous sans pour autant nous ôter notre liberté. Le pur rayonnement est à ce prix. Nous l’arrimons à notre être. Il fait signe à la manière d’un absolu.

 

 

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