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8 août 2018 3 08 /08 /août /2018 10:32
Cette ombre dans le gris

        Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

   Cette ombre dans le gris. Fallait-il se résoudre à ne percevoir que ceci de vous ? Le temps, lui aussi, était gris, comme le sont les jours d’Octobre. La lumière se perdait dans le ciel. Les toits de zinc, qu’une première brume visitait, se mêlaient aux fibres de l’air dans une drôle de symphonie abstraite. La nuit était une longue dérive parmi l’insu des choses. Le jour une navigation à l’aveugle. Partout, au coin des rues, sur la vitrine d’un bar, à l’angle d’un parc, la mélancolie faisait ses taches poudreuses, ses pointillés sibyllins. Rien ne tenait que l’impalpable, rien ne proférait que le vertige du silence.

   Entre deux écritures mes pas me conduisaient près du Canal Saint-Martin, cette douce mer intérieure, cette eau plombée où ne se reflétait, parfois, que l’ennui sans fin de la ville, où se levait l’insignifiance des errances, où les feuilles d’automne dérivaient sans but sous les poussées hésitantes du vent. J’aimais ces métaphores temporelles d’une eau enfermée dans ses quais de ciment, sa belle langueur, son immobile visage interrogeant le souple écoulement des nuages. Je passais de longs moments à regarder tourner le pont de la Grange-aux-Belles - peut-être en saviez-vous l’ineffable lenteur ? -, ou bien observant les mouvements indolents des écluses des Récollets - peut-être en goûtiez-vous le rythme si peu visible, tel l’amour qui poudroie autour de la tête des amants ?  Ils n’en perçoivent même pas le frimas, tout occupés qu’ils sont d’eux, exilés de tout sauf de leur commune passion.

   C’est un matin de brume. Le jour, sur Paris, fait son halo triste. Les grains d’air sont serrés, fibreux, tel un coutil qui se serait épandu au-dessus des immeubles. Des fumées au ras du sol. Des clartés usées qui flottent, ici et là, à la manière d’oiseaux de mer cloués dans leur voilure blanche. On se demande si l’heure aura une issue, si la seconde fera tourner ses rouages, si l’eau poursuivra son chemin vers la Seine, vers la mer, là-bas au loin, pareille à une fable se perdant dans l’innommé, peut-être du côté de Brighton ou d’Ostende, ça va si loin un fluide, ça a une telle liberté !

   Je suis sur la passerelle de la Grange-aux-Belles - c’est si beau, ce nom, si ouvert aux caprices de l’imaginaire -, je fume lentement. De minces filets gris, ils oscillent de souris à lin, à peine un camaïeu, montent vers le ciel, se fondent et disparaissent. On les croirait inventés, posés tels un lavis à peine affirmé, une esquisse de peintre, un voile dans le clair-obscur d’un bosquet. En face, pareil à une peinture du Douanier Rousseau, l’Hôtel du Nord avec sa banne verte, les lettres bien sages de son enseigne, les souvenirs de cinéma qui le hantent. Tout en haut, au troisième étage, une seule fenêtre est éclairée dans la lumière de laquelle vous êtes. Soudain je ne sais si je dois soutenir la vue que vous m’offrez. Il est si indécent d’observer quelqu’un qui se croit seul au monde, libre de ses mouvements.

   Partir serait une dérobade, demeurer une imposture. Je choisis la seconde, non pour des raisons de commodité ou bien de faiblesse, seulement pour donner droit à cette fascination dont vous êtes l’irrémissible centre. Je ne suis qu’une marionnette que le destin aurait décidé de placer en ce lieu, en ce temps, afin que quelque chose soit accompli. Je crois que vous m’avez aperçu, à la dérobée, ce qui accroît d’autant mon trouble. Accepter ma présence est m’inviter dans votre intimité.

   C’est à peine si vous sortez du gris des murs. Vos cheveux s’y confondent. Vos jambes s’y perdent dans le genre d’une écriture effacée sur la dalle d’une ardoise. Seul, au centre, un bouillonnement blanc, une irisation, la montée d’une buée sur l’immobile d’un lac. C’est étrange, tout de même, cette nudité offerte que renforce cette gaze illisible. Que penser de cette posture, si ce n’est que la mienne ne saurait se justifier qu’au prix d’un voyeurisme ? C’est sans doute double plaisir que d’être voyeur : regarder une première fois au seul motif que les yeux balaient un champ disponible, regarder une seconde fois avec le redoublement de la surprise, de l’effraction, la satisfaction d’une solitude infiniment habitée.

   Maintenant vous êtes dans la rue, cintrée dans un tailleur qui libère la plénitude de vos formes, déplie l’amphore de vos hanches, donne à vos longues jambes gainées de soie l’attitude altière d’une personne de race. Je vous suis à distance respectueuse dans le double désir de n’être pas démasqué, de persévérer dans cette filature avec le bénéfice d’un acte gratuit. Vous aborder serait un geste annulant le charme en même temps qu’il m’assignerait à la dépossession. Seulement quelques minutes dans l’ombre de votre présence et me voici lié par un étrange serment.

   Vous vous engagez sur la passerelle. Quelques hommes vous y accostent avec lesquels vous n’avez qu’un court échange. Puis vous descendez en direction de la Rue Dieu. C’est vraiment une faveur que d’admirer votre pure beauté, votre galbe parfait, d’apercevoir la double colline de vos fesses flottant sous le tissu léger, de deviner les globes de vos seins animant l’écume de votre chemisier. Un Café à l’angle de la rue. Vous vous installez à la terrasse malgré les morsures de l’air qui sont vives.  J’entre dans la salle, fume nerveusement entre deux gorgées de café chaud. Vos jambes vous les croisez haut, si bien que les attaches de votre sous-vêtement tracent sur la plaine de vos cuisses deux chemins qui se perdent dans la rumeur de votre intimité.

   Une longue limousine noire, aux vitres teintées, se gare le long du trottoir. Le conducteur en descend. Il vient vers vous sans hésiter. S’ensuit un conciliabule à voix basse. Vous ne tardez guère à le suivre, à monter dans la berline. J’en aperçois les sièges de cuir fauve. J’y devine, dans la pénombre, un personnage qui semble vous y attendre. La porte se referme sur mon rêve d’un jour, vous que je n’aurai connue qu’à suivre une grâce infinie, qu’à être la victime consentante d’une hallucination. Je remonte la Rue Dieu en direction de Magenta. Quelques rares passants se hâtent dans l’atmosphère qui frémit. Au sol, les feuilles des platanes font leur tapis d’affliction.

   Bientôt l’hiver sera là avec son immense parenthèse. J’hibernerai, tapi dans ma mansarde, entre les murs de mes livres. Puis viendra le printemps, l’éclosion de ses bourgeons, l’ouverture de ses premières fleurs. Souvent, le soir, j’irai le long du Canal, poser sur les choses les secrets de ma méditation. Serez-vous, Belle d’un Jour, l’hôtesse, à nouveau, de cette chambre anonyme de l’Hôtel du Nord ? Les années seront si longues à passer si vous deviez vous absenter pour toujours !

 

 

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