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2 août 2018 4 02 /08 /août /2018 15:29
Ceci qui ouvre la nuit

                        Route d'Aubrac -06-

                   Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

   Le jour est levé quelque part sur la Terre. Il fait ses éblouissement, ses étoiles de givre, ses vrilles de cristal qui cinglent le dôme du ciel, creusent leur puits de lumière jusqu’à l’encre des abysses. Le jour est inépuisable. Il s’alimente bien au-delà du réel, il vient du plus loin du temps, il ne connaît nulle limite. Il allume dans les yeux des hommes les paillettes brillantes de l’espoir, dans ceux des femmes les phosphorescences d’une confiance infinie dans le destin du Monde. Le jour, dès qu’on l’a vu, on ne peut l’oublier. Il a planté ses vivantes banderilles au plein de la chair, il court sous la batiste de la peau, il fuse dans l’ouate blanche des os, il s’étoile dans la résille des nerfs, cette arborescence parcourue des éclairs de la vie. Le jour est beauté. Pour cette raison il ne peut se détacher de nous, perdre la profondeur de son éclat. Sinon, c’est l’existence même en sa glaise fondatrice qui serait atteinte, modelée selon les mains d’un artisan dément, une pliure qui n’aurait plus de nom, un nom qui n’aurait plus de sens, un sens épuisé au seuil du paraître. Clarté est plain-chant du vivace et du toujours renouvelé. En venir à bout, l’épuiser, est décret mortel qui connaîtrait le tissu serré de l’absurde, le corridor étroit du néant.

   Très haut, le ciel est bistre, boucané, comme s’il sortait d’une étuve. Il est menace qu’un heureux miroitement dissout sous une douce insistance, une bienveillante pression pareille à la main amie qui rassure et donne l’impulsion déployant le futur. Il est telle la respiration en son oscillation : un dépliement qui dit le rayonnement, un retrait qui porte au bord de la syncope. Heureusement son essor est infini, on n’en voit nullement les frontières, seulement les caravanes de nuages qui en parcourent la vaste étendue. Il est habité des mérites de l’illimité, paré des grâces de l’absolu. Nul homme à l’horizon qui pourrait en toiser la vastitude. Comme s’il y avait danger à se mesurer à lui, à oser tutoyer sa puissance.

   Plus bas, à l’horizon des Eveillés, seule la boule infime de l’arbre, seule la modeste maison osent cet affrontement. Combat singulier. David contre Goliath. L’infiniment grand contre l’infiniment petit. Une ligne blanche court au ras du sol, semblable à une portée musicale avec les boules noires de ses croches. Une petite musique de jour que la nuit effacera, diluera dans ses coursives d’ombre, plongera dans ses golfes ténébreux, Ceci ne voudra nullement signifier que toute beauté sera abolie, seulement remise au jour de demain, veillée par les yeux des étoiles, ces fées mutiques mettant en sûreté le précieux, l’ineffable essence de toute chose. Le plus souvent nous en oublions le don inépuisable, la capacité perpétuelle d’émerveillement. Nous ne sommes que des hommes.

   Le haut plateau est parcouru de souples ocelles. Ils sont le regard du Soleil, de la Lune, des elfes qui sans doute peuplent les larges avenues de l’espace. Un langage si clair que nous devrions en percevoir les harmoniques au sein même de notre corps, dans la déchirure de notre conscience. Mais nous sommes des êtres de l’immédiat et le cosmos est trop lent, trop loin, trop énigmatique. Alors nous fixons notre regard  sur ce tapis d’herbe rase, sur ces rives avec les avancées de ses isthmes, les retraits de ses baies, sur cette plaque d’eau brillant à la manière d’une lame, sur ce rocher qui émerge de terre, nous disant sa vérité, la profondeur de sa nature. Ciel, herbe, nuages, plateau, éclats de lumière, autant de mises en acte de cette beauté que toujours nous cherchons au loin, dans le complexe et l’artificiel alors qu’elle est en nous d’abord, auprès de nous ensuite dans le simple, le discret, l’immémoriale libéralité de la Nature. Tout est corne d’abondance, surpuissance, pluralité de signification. Il suffit d’aiguiser ses pupilles, de tendre les paumes de ses mains, de fouler ce sol qui nous est familier et porte notre empreinte comme l’azur fait naître l’oiseau.  Une simple continuité, une évidence, l’éclosion d’une source dans le tapis de mousse.

   Jusqu’à présent nous n’avons rien dévoilé de ce lieu pareil à une terre originelle. Nous disons simplement Aubrac et la pureté surgit là-devant, comme par magie. Ceci ouvre la nuit de l’inconnaissance. Voici le jour. A nous d’en saisir les singuliers reflets !

  

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

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