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26 juillet 2018 4 26 /07 /juillet /2018 10:08
Difficile venue à soi

                      Nuée

        Œuvre : Dongni Hou

 

 

***

 

 

 

   Combien cette jeune existence est troublante en son dénuement ! Quel voile d’inconnaissance fait-il donc son siège ? Ce dont nos yeux voudraient être les témoins : de la trace de son âme à même son corps. De la tache claire de son visage. Nous y verrions deux billes de verre aux reflets mordorés traversées de l’éclat noir de la pupille. Nous y devinerions la tige du nez humant avec délicatesse la rose ou bien le chèvrefeuille. Nous y apercevrions le double bourrelet des lèvres, cette gourmandise faiblement purpurine close sur le poème des mots. Nous y discernerions la presqu’île du menton que, sans doute, ponctuerait la douce dépression d’une fossette.

   Alors, Regardeurs d’une belle réalité, nos esprits seraient comblés de tant de grâce. Le visage est si important dans la venue de l’être. Ce dont nous ne pouvons être maîtres, nous l’inventons, nous en hallucinons les silhouettes, nous plions l’invisible au fer de notre volonté. Car tout devient aussitôt insupportable qui ne peut être décrypté, qui se réfugie au-delà de notre propre espérance. Car, du monde, nous voudrions tout saisir et poser devant nous l’entièreté des choses de la présence qui s’occultent les unes les autres. Il y a tellement de fourmillements, de divers, d’emboîtements de formes gigognes, d’illusions, de fuites et de ricochets sur les vitres infinies du labyrinthe où nous habitons tels des insectes pris derrière la paroi d’un bocal de verre. A la vérité, nous ne supportons pas qu’échappent à nos désirs, cet arbre à l’horizon, ces nuages  pommelés en haut du ciel, cette femme sur le quai opposé qu’un train, bientôt, dissimule à l’intempérance de notre désir. Nous sommes toujours en dette du monde, en dette de nous et de nos semblables qui, tels nos miroirs, participent au jeu infini d’une intangible complétude. Le puzzle n’est jamais terminé car il s’abreuve à trop de sources à la fois. C’est comme si, palpant les territoires de notre anatomie, en supputant la riche existence, nous découvrions quantité de dépressions et d’abîmes, de failles, de déserts et de mesas arides que parcourrait le vent de l’intranquillité. Vraiment c’est l’orbe du saisissement qui fait notre siège.  Alors que nous pensions trouver une totalité, nous ne découvrons que le clairsemé, le disséminé, le discontinu.

   Visant cette jeune existence nommée Nuée, c’est moins elle qui apparaît en sa fragilité que la nôtre qui nous saute au visage et nous incline aussitôt à la modestie. Certes nous nous inquiétons de cette attitude de soumission ou bien de tristesse dont elle constitue, en quelque sorte, l’emblème. Ce halo cendré qui l’entoure semble bien être le contraire d’un naturel scintillement, plutôt le renoncement à figurer sur la scène mondaine. Une manière d’affliction primitive qui la retient enclose en son immobile demeure. Prise dans un tourbillon fuligineux dont on ne sait plus s’il vient de loin à sa rencontre ou bien s’il émane d’elle à la façon d’une irrémissible langueur, nous sommes pris dans les mailles serrées d’une incompréhension existentielle.

   Nous ne savons plus où commence l’intime tragédie de Celle qui nous fait dos, où s’arrête la brume de nos projections inconscientes. Une personne se donnant dans la détresse est-elle maîtresse d’en tracer les limites ou bien est-ce nous qui fomentons à bas bruit les limites de cet invisible et tourmenté territoire ? Ici, il ne s’agit nullement de perception, bien plutôt d’un problème éthique. Voyant l’altérité, introduisant en elle les flèches de nos interprétations, ne sommes-nous en train de lui ôter toute liberté ? L’image de cette fillette nous arrive tel un récit inachevé dont, à tout prix, nous voulons compléter la trame. Comme si, emplissant l’autre d’un possible, le nôtre s’en trouvait justifié, accompli pour parvenir à son terme. Toute recherche, de soi, de l’autre  est édifiée sur un sentiment d’incomplétude. Toujours, hors de nous, ce mot qui manque et nous porte au seuil du silence. Langage en tant que vacance de l’être. C’est lui qui habite cette zone grise où le corps du réel s’abîme. Aussi bien le corps de chair. Donnons aux mots leur essor. Ils sont nos assises les plus sûres. Qu’adviendrait-il sans eux ?

  

  

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