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20 juillet 2018 5 20 /07 /juillet /2018 09:52
Au premier grain de sable

      Sablier en bois

   Source : Wikipédia

 

 

***

 

 

 

   AUBE - On était né un matin à l’aube dans la fraîcheur inventive du temps. Ç’avait été facile de naître, de pousser la porte de chair, d’émettre son premier cri, puis de prendre le sein, d’éructer tout contre la douce colline maternelle, de humer sa gorge couleur de rose. Si facile de vivre, il suffisait de se laisser aller, le temps faisait le reste.

   On avait sauté dans les cours d’école, joué à chat, poussé ses calots sur des chemins de cendres, grimpé à la corde à nœuds, regardé les dessous des filles, lu Anatole France et Joseph Pesquidoux. On s’était abreuvé à la fontaine de jouvence. On avait collé ses premiers baisers sur des joues dociles, joué à la conquête du sexe qu’on n’avait pas, dont on se sentait dépossédé.  Victime à vrai dire. Toujours le manque est cruel. Ô braises natives du désir, ô mille têtes d’épingle plantées dans le vif du corps, ô bulles irisées éclatant quelque part du côté d’un innommable lieu ! Ô vertus juvéniles qui faisaient leur unique flamboiement dans la cage du cœur !

   ZENITH - On avait travaillé dur à faire se dresser tout contre le mur d’azur la maquette de son destin. Car il fallait ne point demeurer dans des ornières terrestres qui eussent contrecarré la flamme de notre farouche volonté de se soustraire aux basques du néant. On avait été Zarathoustra haranguant la foule des rebelles, on leur avait indiqué la voie à suivre pour sauver l’homme de son irrémédiable perte. Soi en premier, bien sûr. On s’était porté au zénith, dans la couronne éclatante du réel, on s’était désigné comme celui par qui la parole était enfin venue à son accomplissement. Les jours brillaient tels les galets poncés par la lumière. Les femmes s’inclinaient et ouvraient tels des fruits mûrs les objets de la luxure. Ô bienheureuse brûlure logée au cœur du turgescent tumulte ! Les humbles se dissimulaient derrière le premier rien venu. Les lucanes cerfs-volants lustraient leurs vêtures de cuir, les caméléons changeaient de couleur, les colibris vibraient à seulement tutoyer l’ombre portée de notre gloire. On était centurion dans son habit de métal et rien ne nous atteignait jamais qu’un étincelant halo de mérite. 

   NADIR - On avait beaucoup voyagé, cinglé des colonnes d’air, sillonné le plateau des mers, connu Les Mille Lieux à Visiter, traversé les dunes du Kalahari à dos de chameau, foncé en 4X4 sur les mers de sel de l’Altiplano, dormi dans des riads à Marrakech, fait l’amour sur la margelle des puits les nuits d’oasis. On avait usé ses yeux à la lecture de textes illisibles, entamé ses mains à d’inutiles travaux, tordu son corps en lui imposant des épreuves qui le dépassaient.

   On était revenu dans sa hutte de branches à Terra Amata, le site primitif, l’appel de l’archaïque, on s’était allongé sur des peaux de bêtes, en chien de fusil. Sur la peau fripée comme celle d’un vieux saurien plus rien ne paraissait que les vergetures de l’exister, puis, bientôt, les premiers stigmates de la peur. Les nuits sans sommeil étaient traversées des premiers attouchements de soie dans l’innocence de l’aube, des déflagrations blanches des écharpes zénithales où se levaient de pulpeuses épousées, des amantes aux yeux bleus de khôl, aux hanches en amphore, à l’ombilic semblable à une gemme précieuse dans la nuit qui gagnait.

   EPILOGUE - Sur sa couche devenue grabat, on s’était soulevé avec précaution. C’est si fragile les os, ça peut se réduire en poudre au moindre effort. La voix n’était qu’un filet, une source presque tarie, il fallait faire avec. On avait gonflé ses alvéoles du peu d’air qui pouvait s’y loger et on avait prononcé la formule dont on espérait qu’elle serait magique, qu’elle nous sauverait du désastre. On avait proféré, presque dans l’indistinction, les trois mots selon lesquels une involution du temps devait se produire : Nadir - Zénith - Aube. Puis, rien ne se produisant on avait recommencé : Nadir - Zénith - Aube ; Nadir - Zénith - Aube ; Nadir - Zénith - Aube. On espérait naïvement de la répétition qu’elle mettrait en marche les grains de sable, oui les précieux grains, si étiques maintenant, à peine un mince fil dans la gorge de verre.

   C’est alors qu’une voix étrange, caverneuse, sans doute venue du plus loin du temps, du profond de l’espace a prononcé la sentence définitive :

 

JAMAIS HOMME INGRAT

SABLIER NE RETOURNERA

 

   Alors on n’a rien dit. On s’est plié sur sa couche tel un ver dans sa spirale de terre. On a attendu le temps qui ne venait pas, le temps qui ne venait, le temps.

 

 

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