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7 juin 2018 4 07 /06 /juin /2018 16:07
Seul le Désert

                   Rivages03

        Photographie : Hervé Baïs

 

 

 

 

                                                        Le 4 Juin 2018

 

 

 

 

   A Toi qui vis en silence.

 

   As-tu, toi aussi, éprouvé la multitude étroite du jour ? Oui, je sais combien les termes paraissent contradictoires. La multitude, habituellement, convoque l’espace, demande son expansion, requiert son ouverture. Ceci dans l’ordre physique, certainement. Tu le sais, il en va tout autrement du lieu où évolue le psychisme, où confluent les affects, où vibre la lame de l’émotion. Alors le multiple, le divers, l’assemblé, tout ceci devient si dense, si cotonneux, si emmêlé que le sentiment que l’on éprouve devient proche de celui d’une claustration. Nous sommes assignés à résidence. Les murs blancs de la geôle sont ces parois de talc qui menacent de s’écrouler, les barreaux de l’imposte sont si étroits qu’ils font comme une haie infranchissable que le regard a bien du mal à percer.

   Partout sont les mouvements bigarrés, les piétinements sur place, les bruits qui enfoncent leur braise vive dans les tympans. Et les yeux sont débordés de toute cette lumière qui fait son étrange glu. Les yeux voudraient voir mais ils sont soudés, tels des bourgeons que la résine occulterait. Pourtant on sait le réel, là tout devant, à saisie de main, à saisie de parole mais les poings sont révulsés, mais la voix s’entoure de filasse et les sons se retournent et d’étonnants borborygmes résonnent dans la ruche de chair. Oui, c’est éprouvant toute cette profusion, oui cela taraude l’âme. Il n’en demeure, parfois, que quelques copeaux. Parviendra-t-on à les assembler de nouveau, à voir l’existence selon d’harmonieuses perspectives ?

   L’effacement du monde. Je te l’accorde, combien il est sidérant de proférer cet écroulement des choses, cette dissolution de tout et occuper le centre de sa vie sans qu’elle-même ne se réduise à un tas de gravats ou bien à l’éphémère de la cendre. Tabula rasa et plus rien ne paraîtrait que l’essentiel : l’arbre au sommet de sa colline, le ruisseau dans son lit de gravier, la Lune au plein du lac nocturne, la boule de feu du Soleil avec sa couronne vermeil.

   Certes, je n’ai nommé ni l’ami, ni le chemineau de passage, ni l’étranger qui demandent accueil et tendent au devant d’eux leur destin en forme d’énigme. Je n’ai nullement convoqué l’homme. La raison en est toute simple. Ce dernier est bien trop présent avec son fardeau d’affectivité, son commerce amoureux, les lianes invasives de son altérité. Trop d’autre. Il amène trop de vacuité et ne se présente, le plus souvent, qu’à être comblé de son attente. L’Autre, son regard te traverse et tu n’es plus libre de toi, tu es en dette. Comment ne pas entièrement disparaître dans le réseau de mailles qu’il tisse tout autour de toi ? Il te capture Sol, il te ravit, il te marque au sceau ineffaçable de sa quête infinie. Celle-ci : jamais il n’est en son entièreté. Toujours lui fait défaut cette partie douloureuse, toi en l’occurrence, moi, la communauté des autres, dont l’absence creuse en lui le vertige inouï qui le désespère et le dépose dans sa totale nudité au loin de son être.

   Car se trouver sans vis-à-vis, sans parole qui fasse écho est la porte grande ouverte à la folie. L’homme le sait qui s’accroche, lance ses filets, ouvre la nasse dans laquelle tu nageras comme si tu étais poisson dans un aquarium. Grande beauté, Sol, que cette aliénation qui se nomme Amour, te porte à la transcendance en même temps qu’elle te prive de tes mouvements. Tu seras à demeure, là, dans l’orbe du foyer, tu veilleras le feu des sentiments afin que, jamais, ils ne s’éteignent. Comprends-tu combien ceci est éprouvant : ne jamais parvenir à sa complétude sauf à lancer ses tentacules, se saisir d’une proie, en faire le mot qui te manque pour que le monde t’entende et consente à t’accueillir. Alors, vois-tu combien notre « amour » qui n’a nullement trouvé le lieu ni le temps d’un accomplissement véritablement charnel nous a sauvés de nous-mêmes, car, nous mettant en situation d’accepter notre solitude nous avons gagné une infinie liberté. Sans doute faut-il que l’être élu devienne cette virtualité au ciel du monde pour que, accédant enfin à la simplicité du réel une émancipation nous atteigne et nous mette à l’abri. Nous n’aurons plus à chercher puisque, d’emblée, nous aurons trouvé !

   Seul le désert. Puisqu’il faut parler en image, voici ce qui se donne à voir. Le ciel est haut, très haut, immensément déplié. Les nuages sont des voiles si légers qu’ils semblent venir d’un autre continent, peut-être d’une autre planète, lointaine, onirique, hors de portée en tout cas. Juste au-dessus de l’horizon, une ligne plus blanche qui pourrait figurer la crête de montagnes, mais ceci est pure illusion, nul mont n’habite ces flots du lointain qui sont de hautes solitudes, des balancements hors du temps et de l’espace, seulement des exhaussements des abysses. Puis l’étendue de la mer, une masse sombre ourlée de courtes vagues. Puis une grande déchirure blanche, là, sur le rivage où la plaque d’eau le dispute à la vaste plaine de sable. La lumière naît de cette rencontre, elle se réverbère, fait ses éclats, jette ses écailles sur ce chemin qui ne semble avoir pour terme que l’illimité, l’ouvert, la mesure inintelligible de l’infini. Puis encore des bandes de sable qui viennent à nous, rythment ce non-lieu de pleine solitude.

   Sans doute auras-tu aperçu, dans la nappe de clarté, la seule présence qui soit. Double présence : de l’animal, de l’homme qui se balance à la  lente cadence de sa monture. Comme si, soudain, le regard, le temps avaient fusionné en un même instant magique, celui du surgissement du sens au plein de l’irréel, de l’illusion, à la limite d’une perdition des yeux dans la brume du doute. Oui, nous doutons du paysage, de l’oiseau qui se fond dans le gris du ciel, du moutonnement de l’eau. Nous doutons même de notre existence puisque rien ne saurait en attester si ce n’est cette impression vague de faire face à l’immensité, d’en être la trace presque invisible. Percevras-tu, Sol, combien nous sommes exclus de cette scène, combien nous lui sommes étrangers, simple buée flottant à l’horizon des choses ? C’est la mesure des grands espaces que de nous gommer, de nous mettre à la taille de l’infinitésimal.

   Observant ce qui fait face, n’as-tu pas l’impression d’être métamorphosée en Voyeuse, de transgresser la loi du silence ? Dans les rencontres essentielles que l’homme fait avec le monde - celle-ci en est une -, il y a une telle fusion, une telle  osmose que tout élément rapporté - toi, moi -, est évincé à la manière de corps étrangers. Car rien ne saurait s’immiscer entre l’être de l’homme-nomade et l’univers qui l’accueille comme l’un de ses fils. Tout, ici, vient dans le naturel d’une donation sans reste. Il y a homologie évidente des éléments, symbiose du ciel, du nuage, de l’eau, du sable, de la bête, de l’homme dans une identique corne d’abondance dont l’autre nom est celui de « plénitude ».

   Nulle faille qui s’inscrirait à l’horizon, nul cri qui déchirerait l’air, nul mouvement qui perturberait l’agencement des choses en ce subtil cosmos. Tout est si lisse qui n’admettrait le commentaire superflu, la pièce rapportée, le détail devenant vite anecdote. Tout a la grâce du galet, sa teinte de cendre, son arrondi pareil à l’envol de la dune, à l’épaule de l’Aimée accueillant la caresse du jour. Rien n’est de trop qui affecterait le parfait équilibre. Tout repose en soi qui se dit à la manière d’un poème. Entier, sphérique, accompli. Prenant acte de tout ceci nous demeurons en confiance et gagnons l’abri où notre être sera en repos. Nous ne profèrerons de son, ne dirons de mot, n’esquisserons de geste qui mettraient en danger l’architecture de ce fragile équilibre. Autrement dit, nous n’ajouterons rien qui produirait de l’écart, de la différence. « Différence » que tu auras traduit par « altérité ».

   Vois-tu, nous rejoignons notre réflexion d’il y a peu. Nous parlions de l’Autre, de celui qui nous est indispensable mais aussi de celui qui nous distrait du paysage sublime, du don silencieux, de la palme de beauté qui exige retrait, silence et contemplation. Sans doute as-tu déjà éprouvé un sentiment de dépossession lorsque, dans la salle d’un musée trop fréquenté, tu ne pouvais communiquer avec l’œuvre élue que par défaut, par intermittence. Certes son existence te parvenait, mais d’une façon discontinue et son être t’échappait pour la simple raison que la préhension d’une essence est un acte unitaire, homogène, ne subissant nulle altération.

   Un être, le tien, passant au travers de l’être de l’œuvre que tu vises et, bientôt, il n’y a plus de différence mais une unique identité. Tu es devenue l’œuvre qui est à son tour devenue ta propre émotion, le lieu de ta joie, cette partie ineffable qui n’a pas de nom et qui, pourtant, profère haut et fort la gloire d’exister. « Être à l’œuvre » c’est ceci, cette double appartenance du Sujet et de l’Objet qui s’offre au regard dans l’unique phénomène d’une vision duelle. L’œuvre te regarde tout comme tu la vises avec attention car elle fait partie de toi, elle te constitue en cet instant privilégié de la rencontre.

   Mon propos sur l’art n’a d’autre visée que d’inscrire ce Nomade que nous apercevons sur cette belle photographie dans l’expérience commune qu’il vit au regard de l’immensité à laquelle il confie son destin et qui l’accueille sans réserve comme l’une des parties qui le constitue d’une manière indissoluble. Tout joue avec tout sans hiatus, sans brisure, sans souci qui viendraient remettre en cause les affinités présentes. Il ne s’agit nullement d’angélisme, d’attention bucolique ou romantique au monde. Il s’agit bien plus du REEL en son efficience la plus subtile. Seule l’intuition peut en connaître le miel, en apprécier le nectar. Bien évidemment une pensée logico-déductive aurait tôt fait d’échouer à s’emparer de cette évidence esthétique qui est aussi de nature profondément spirituelle.

   C’est l’esprit ici qui nous fait le don de sa belle effervescence au contact du simple et de l’immédiatement remis à la conscience. Le Nomade sur sa plaine de sable est aussi et sans délai la courbure du ciel, le chant des étoiles, le vent au ras de l’eau, le balancement de la plaque liquide, la feuille du nuage où se réverbère le miroir infini des sensations. Le Nomade est à lui-même sa propre altérité. C’est la raison pour laquelle glisse en lui le fluide souple de la complétude. Il n’a besoin de rien d’autre que cet espace uni, que ce temps d’évidence, que cette seconde qui afflue et le révèle comme unique au milieu du divers. Il n’y a nul autre secret. La félicité coule de source ou bien tarit. On ne la convoque pas, elle se donne de prime abord comme la chose qu’elle est : l’ineffable en sa réserve, le chuchotement fait langage intérieur, le subtil faisant son efflorescence de nacre.

 

             Entre toi et moi, Sol, de longues distances à franchir, l’infini ruban de bitume des routes, des forêts de résineux et les tapis de lacs où brille la clarté du ciel mais un unique et imminent chemin. Il nous dit le singulier instant de nos vies. Deux confluences pour toujours. Ce qu’on a connu une fois ne s’efface jamais. Il suffit d’y reconnaître la trace de la vérité.

 

Que ta prochaine nuit soit le lieu d’une beauté. Seul le Désert !

  

  

 

 

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