Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
12 juin 2018 2 12 /06 /juin /2018 10:28
Porteuse de Lumière

                       Œuvre : André Maynet

 

 

***

 

 

   Ce qu’aimait faire Porteuse depuis toujours, ceci : se réveiller avant même que l’aube ne teinte de gris les collines, se passer un peu d’eau sur le visage, prendre une collation aussi légère que le nuage printanier, oublier sa robe et son chemisier, pousser ses volets sur le reste de nuit et regarder le noir au profond des yeux afin que son corps, teinté de sombre, s’impatiente de sortir et de connaître la lumière.

   Les rues d’Agathaé sont emplies d’ombre. Nul mouvement qui troublerait l’indolence des ténèbres, nulle clarté qui entaillerait ici la vieille façade rongée d’humidité, là le banc immobile depuis des siècles, ses pieds de fer lustrés de rouille. On dort dans Agathaé car il n’y a rien d’autre à faire dans cette antique cité que ne visitent même plus les noirs corbeaux. Ici est l’en-dehors du temps, le non-espace puisque tout repose en soi comme une cruche accepte l’eau qu’elle recueille sans chercher à connaître la raison de cet abritement. On sommeille depuis des siècles et, parfois, les nuits de pleine lune, quelques Revenants se hasardent au creux des ruelles, les âmes de quelques chats en maraude flottent dans des peaux mitées, leurs yeux scintillant à la façon des émeraudes.

   Autrefois la Ville était prospère, le port industrieux, le marché animé, les étals de poissons brillant de mille écailles. Mais les Mercantiles sont arrivés, ceux aux dents longues, aux mâchoires d’acier, ils brisent tout ce qui résiste et se dresse contre leur volonté. Ils ont asséché les marais où vibrionnaient les nuées de moustiques, dragué les étangs ourlés du bleu des lavandes de mer, abattu les collines de rouge pouzzolane, creusé des chenaux, éventré la terre, hissé les hautes tours de la désolation, convoqué ces marées de curieux qui envahissent les plages dans leurs habits chamarrés, on dirait les clameurs des criquets s’abattant sur les champs d’orge ou de mil.

   Agathéa est restée en retrait, pareille à une courtisane que son amant aurait répudiée. Alors elle s’est voilée, alors elle a scellé son sort de silence et de longues heures que le soleil brûlait de son inépuisable ardeur. On a tiré le grillage des moustiquaires, entrecroisé les lourds volets de bois, baissé les rideaux métalliques à l’aplomb des devantures, rangé les terrasses des cafés, biffé d’un trait les conciliabules au coin des places. On s’est immolés dans un immémorial sommeil. On est devenus aussi vivants que les momies sont grises et austères. On attend l’inattendu qui jamais ne se produit.

   C’est un matin comme bien d’autres avec le balancement, dans le terne, des écorces plâtreuses  et  vert-de-grisées des platanes, feuilles en carton qui résonnent du vide ici présent. On en éprouve la sourde attirance. On leur ressemble depuis les cubes immobiles des chambres où l’on est gisants de pierre pris d’éternité. Ce qu’on entend, là, ce glissement sur la dalle de ciment, c’est le pas léger de Porteuse, (nul cependant n’accède à cette réalité-là), son esquisse de cendre à l’horizon des mots. Un simple chuchotement, un ébruitement des lèvres, une peau de soie qui s’ouvre à la neuve clarté de l’heure.

   Ce que l’on voit, ici, au travers des fentes des contrevents, un phare avec sa boule de lumière blanche qui fait ses oscillations et ses éblouissements. Juste au-dessous, cela ressemble à une effigie humaine, à une Nubile à la recherche de son promis. Mais, on le sait bien, il n’y a plus nul vivant, ici, c’est sans doute une hallucination, une fascination de l’esprit, la grâce de quelque fantaisie. C’est plongé dans la brume, c’est diaphane, ça a la consistance de la chair, sa pulpe doucement gonflée, sa teinte de mastic Tout en haut, vers la tache de lumière, c’est drôle, on dirait un bras - sans doute un sémaphore qui indique aux marins la route à prendre -, puis, plus bas, deux boutons tel des aréoles - ce ne sont que des signaux ? -, puis une graine tel un ombilic - une mince ouverture par où voir la mer ? -, puis un genre de meurtrière - la porte par où entrer ? -, puis deux étais - on dirait des jambes reposant sur la semelle des pieds.

   Au-delà des digues qui canalisent la Rivière, là où la mer est rejointe, la plaque d’eau étincelle, allumée par la simple présence de Porteuse. Sa lueur est si vive qu’elle exulte et inonde la coupole du ciel. Des scories ignées retombent, des boules incandescentes traversent l’air porté au rouge. Des éclairs sillonnent les nuées. Des zébrures à la teinte de cuivre font leurs étonnantes déflagrations. Dans les hautes casemates de ciment, dans les cellules de béton, dans les ruches qu’habitent les Drogués du sable, les Adeptes du culte solaire, les yeux se révulsent, rentrent dans leur boule de chair, connaissent l’ombre absolue de la cécité. Leurs plaintes on ne les entend même pas tellement elles sont prises sous la juridiction impitoyable de l’auréole lumineuse. Lentement, doucement, inexorablement les pyramides hissées par les Mercantiles à coups de dollars, se lézardent, se fissurent, entrent en poussière. Cela fait une onde furieuse qui crépite et monte au zénith telle la trombe dans l’œil du cyclone. Bientôt, de la glorieuse « Odysséa », ne subsistent plus que gravures prétentieuses et icônes consuméristes flottant parmi  gravats et graviers, sables et limons. Les marais ont regagné leur place d’antan. Les moustiques distillent leurs chants aigus. Les lavandes de mer s’inclinent vers le sol avec souplesse. Les billes de pouzzolane ont reconstitué leur rouge tour de Babel. Les roches noires du Cap, nettoyées de leurs édifices prétentieux, montent en plein ciel pareilles à des menhirs d’obsidienne.

   C’est le soir maintenant avec la brume qui tombe sur la mer, le crépuscule aux teintes mauves, les touffes des bougainvillées qui éclairent de magenta le fond des ruelles. Partout où passe Lumineuse se révèle ici une tache de couleur, là quelque chose qui avait été oublié dans les arcanes de la mémoire. Les Momies se sont réveillées de leur longue léthargie. Encore un peu de poussière sur les traits du visage, encore une lointaine fatigue qui assombrit les yeux, encore une nostalgie d’avoir connu le calme et la paix infinis de ceux en partance pour le prolixe et fécond inconnu. Les rues étroites qui entourent le marché sont le lieu d’une belle agitation. On déplie des bancs où rutilent les poissons, on s’invective, on vante sa marchandise, on interpelle le chaland. Derrière les fenêtres grillagées on entend bruire le souffle des Revenants. Ils sont tout à la passion de leur nouveau regard. Ils emplissent leurs yeux de tous les mouvements, l’éclat de talc d’une robe, les sourires bordés de lèvres cinabre ou cardinal, une joie qui ruisselle, un bonheur qui fait son tintement clair, une promesse qui fuse d’une bouche à la manière d’un jeu d’enfant. Partout où passe Lumineuse, c’est comme une traînée d’or et d’argent qui poudroie. Les façades s’habillent de teintes de fête, les réverbères aux yeux éteints depuis la nuit des temps font leurs flocons de givre, les vitrines brillent à l’unisson, les boutiques font tourner leurs joyeux manèges.

   C’est en direction de l’Allée des Platanes que Porteuse dirige ses pas. Celle qui a connu son enfance, cette comète trop rapide qui ne laisse au souvenir des hommes qu’une tresse brillante puis tout s’éteint qui entre en silence. Cela bruit sous les larges frondaisons des arbres séculaires. Des enfants joyeux jouent à chat en se houspillant, en lançant dans l’air les trilles de la surprise, en faisant claquer les paumes de leurs mains sur l’épaule de celui qui, à son tour, sera chat et ainsi à l’infini comme si rien ne pouvait arrêter cette folle farandole. Sur le sol de boue séchée les boules d’acier des joueurs de pétanque font leurs rapides soleils, se choquent, s’écartent, se rejoignent dans la rumeur tendue des éclats de rire. On était consignés depuis si longtemps dans les boîtes oblongues des demeures vides, on piaffait d’impatience, on voulait la brûlure du jour, le pollen jaune du Casanis dans les verres qui suent. On voulait l’amitié, ses nattes ourdies au métier de la fidélité. On voulait le bonheur simple de vivre et voici que maintenant il bourdonnait à la façon d’un essaim de guêpes. Il y avait plénitude et tout le reste n’existait que par défaut, loin, très loin, bien au-delà du dôme bleu métallique de la mer, peut-être dans un pays qui n’existait pas.

   Lumineuse est parmi la foule des Joyeux. Son trajet de clarté est presque inapparent, son corps est cette vitre claire sur laquelle s’inscrivent les signes d’une félicité immédiate. Nul ne la voit, l’éprouve seulement dans le genre d’un frisson qui fait lever ses éminences sur le coutil de la peau. Maintenant Porteuse est assise à la terrasse du « Café des Allées », juste en vis-à-vis du Vieux Jo qui se confondrait presque avec sa façade, éternelle cariatide soutenant de sa légendaire bonté l’épreuve laborieuse du jour. Nul ne passe sans le saluer. Nul ne passe qui ne soit salué par l’ancien Pêcheur, celui qui est rentré au port, celui qui roule tranquillement ses cigarettes entre ses doigts jaunis. Il fume lentement, consciencieusement. Peut-être chaque bouffée est-elle une réminiscence du passé, tel jour de mer avec ses paniers regorgeant de maquereaux aux teintes d’acier, de sardines que le soleil allumait comme des lames de canif. Parfois la fumée lui fait cligner les yeux et des larmes coulent sur ses joues. Il ôte ses lunettes réparées d’un bout de sparadrap, il essuie la buée d’un revers de main, il assure à sa vielle casquette une assise plus confortable. Coulent ainsi les jours - c’est sa femme qui s’occupe du bar -, dans une belle continuité, sans hiatus, face aux ocelles qui jouent dans les rais de poussière blonde. Parfois, lorsque la Tramontane prend du repos, que le temps vire au beau, Jo prend son vieux bateau, va poser quelques filets en mer. Là est le lieu de son entière liberté, sans doute celle qu’il rejoue, sirotant son verre d’Anis dans la lueur composite du jour.

   Voici, Odysséa l’usurpatrice a disparu. Elle n’est plus qu’un mauvais souvenir dans le réseau usé des têtes chenues, un genre d’abcès qui aurait violenté la peau puis se serait dégonflé, ne laissant de trace que celle d’une brûlure, d’une démangeaison. Agathéa a ressuscité. Le grand parallélépipède de lave noire de la cathédrale fait entendre son bourdon tous les midis. Les fleuves joyeux des passants s’coulent vers la basse ville dans des habits de fête. Tout en haut, dans la nasse étroite du quartier gitan, on a retrouvé ses chants, ses coutumes, les robes bariolées qui virevoltent au son aigrelet de la guitare. Partout est la vie qui fuse, rayonne, s’enlace à la moindre touffe de centaurée pourpre, aux étoiles bleues des dentelaires, aux boules semées de piquants des panicauts. La nuit, bientôt, sera là trouée par la résille blanche des étoiles. Il sera l’heure pour Porteuse de Lumière de ranger sa boule de clarté, d’habiter sa couche avec le luxe de ceux qui ont œuvré pour le bien commun. Loin, dans la complexité douloureuse des grandes villes, les Mercantiles déroulent des rêves semés de labyrinthes, s’ouvrant sur de profonds abîmes. Ils ne trouveront le sommeil qu’avec le jour, ses balafres blanches, ses pièges aux gueules grand ouvertes. Ils dériveront longuement au-delà d’eux-mêmes ne sachant même plus le lieu de leur être. Ils n’auront plus d’amarre à jeter en quelque crique salvatrice. Plus de marais à combler, de tour à édifier. Seule la vue d’une immense désolation comme si le monde, encore, n’avait jamais existé. Demeure virginale du rien.

  

 

 

Partager cet article

Repost0

commentaires

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher