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18 juin 2018 1 18 /06 /juin /2018 08:38
Hommes de l’Ombre

                                               Patrick Geffroy Yorffeg

                                                 " Paysage rencontre"

                                          (Dessin aux feutres sur papier)

                                                       Provins 1986

 

*** 

 

[« Paysage rencontre » nous dit le titre. Ici que peut-on y lire sinon un brouillage des lignes et, sans doute, une perte du sens dans le fourmillement du monde ? Toute œuvre non-figurative porte en elle les sèmes inaperçus qui ont concouru à son émergence, signes dont l’auteur lui-même n’a peut-être guère saisi les protagonistes : éléments de la nature, objets, architectures, linéaments divers qui courent, ici et là sur le vierge de la page. Nous regardons et nous sommes inévitablement égarés. Cependant quelque chose s’annonce que nous ne renierons pas : l’incontournable figure humaine (comme chez Gaston Chaissac, chez Jean Dubuffet, une infinie récurrence) cette figure donc projette son ombre à l’horizon de notre vision. Voyez ces images hachurées cernées de noir, qu’ont-elles à nous dire qui serait hors de la condition humaine ? Puisque nous sommes hommes de conscience, tout est nécessairement en nous. Ces figures, cet homme en buste, de dos ; ces autres parutions en pied, ce sont les rhétoriques habituelles qui font leur bruit de fond un degré au dessous de la conscience. Inévitablement elles nous interrogent. Ouvrons-leur la scène d’une méditation.]

 

***

 

   Ils sont là les Hommes de l’Ombre. Ils sont là, gris, hachurés. Ils sont encore habités d’images mouvantes, pliures du rêve, écorces non ouvertes à l’entaille du jour. Ils demeurent dans l’enceinte de leurs corps. Ils y devinent, dissimulés à l’angle des ligaments, derrière la hampe translucide des os, des souvenirs anciens qui flottent tels des oiseaux ivres pris dans l’arrivée du jour.

Mais sont-ils au moins nés à eux ?

Sont-ils des êtres en attente d’une complétude ?

Ou bien meurent-ils à eux-mêmes ?

Sont-ils déjà vivants ou en instance de parution ?

Un feu s’allume-t-il dans le photophore de la conscience ?

Une lueur, fût-elle blafarde, tragique,

se manifeste-t-elle dans le golfe des reins,

dans le dard prolixe du sexe ?

Peut-être n’ont-ils que cette racine primitive

qui les relie à leur tellurique condition ?

  

   Nous avons tellement de peine à les imaginer sur la scène du Monde, bardés du luxe polychrome des vêtures, pleins d’allant, disposés à la rencontre au gré de laquelle connaître le déboulé de l’Autre dans la sombre caverne aux allégories. La sienne caverne,  la grotte de chair qui rugit et s’enclot dans un épais mystère, celle qui piaffe et s’impatiente de connaître. Les Autres aussi, ces « étranges étrangers » qui demeurent dans l’étoffe rugueuse des ténèbres et nous plongent dans une nuit espérée habitée de rêves féconds, privés d’une angoisse primordiale avec son pieu chauffé à blanc. Mais le pieu résiste et, dans notre sommeil, dans notre longue léthargie, sera-t-on au moins assurés de vivre, ne serons-nous pas, déjà, dans l’antichambre de l’outre-temps qui nous convoque à être hors de notre corps, simples buées flottant dans un non-lieu, un espace indéterminés ?

   Mais qu’est-ce qui fera donc sens si ce n’est l’ardent Soleil (réminiscence platonicienne) qui donne acte aux choses, allume dans les yeux des Existants la flamme de la Vérité ? Quoi donc ? Ici, dans le reflux de clarté, dans le boyau couleur de cendre, dans l’inapproché, sont les illusions. Ici les fantasmagories. Ici les étiques desseins que la proximité de l’Enfer alimente, l’Enfer qui souffle sur les braises du Mal, attise le virulent désir, plante dans la chair des Voluptueux la pointe  aiguë de l’envie, de la possession, de la puissance de soi qui culminent dans l’entière Volonté de dépassement de ce qui est, de violence souvent, de folie parfois.

   C’est depuis ce retrait teinté de nuit que se forgent les armes, que se façonne l’arc d’argent grâce auquel seront décochées les flèches en direction de la Terre des Hommes. Celle qui attire, fascine et, en même temps, repousse, contraint à plaquer la grille de ses mains sur le globe incendié des yeux. A demeurer en soi le plus longtemps possible. Douleur vacante du surgissement. Souffrance que de quitter les limbes, leur atmosphère de soufre, certes, mais elles enveloppent, mais elles étendent leurs membranes maternelles, mais elles maintiennent sur le bord du paraître, cette douce attente qui recèle toutes les surprises, les déclinaisons de ce qui, bientôt, sera Réel, tangible, proposé comme seule et unique Voie selon laquelle loger son cheminement, dire son être et le remettre au don du jour.

   Il y a tellement d’hébétude à osciller autour de son axe, pâle soleil qu’un souffle de vent éteindrait, à errer parmi les constellations vacillantes, à chercher la trace d’une possible comète dont on voudrait saisir les cheveux de mercure. Ils seraient chevaux ailés, rapides Pégase nous emportant dans une galopade ivre, bien au-dessus de cet abîme qui rougeoie et nous désespère d’être. Vivre est jouir, s’agripper aux voiles des fantasmes, ronger son frein, veiller sa proie, s’incliner, se soumettre, se rebeller, porter au plus haut son front de marbre, puis s’endeuiller de la feuille morte, se morfondre du trop rapide frimas, bourgeonner au printemps, devenir feu rutilant au plein de l’été.

  

Ô Amantes sur vos lits de braise !

 Ô vertes ambroisies !

Ô jouissives Vierges !

 

   Tous les peyotls, les absinthes, les opiums à la délirante vergeture, toutes les gorges dardées, les aréoles douces ou venimeuses, les failles par où s’appartenir jusqu’au sublime vertige, vous nous crucifiez en plein ciel. Goûter une fois vos ténébreuses puissances et s’ouvrent toutes les geôles, se déploient tous les tentacules sans fin de la libido rubescente, de l’addiction pubescente. C’est comme une tresse de cheveux, de fins rameaux qui nous habitent du dedans, poussent leurs ramifications au bout de nos doigts et seuls des crins de cristal disent le murmure intérieur. Intense, diabolique, arsenic semant son acide dans la demeure brûlante de l’être. Comment sortir de l’aporie autrement qu’en mourant de ne point vous posséder ? Vous les orphiques présences. Ou, plutôt, Absences avec une Majuscule à l’Initiale. Mais, hors le double consentement de la rencontre, de Vous, de Moi, ni l’Un, ni l’Autre ne parviendrons à la pointe extrême de notre être, cette consumation qui abolirait nos globes de chair, nous rendrait semblables à la liberté infinie du pur Esprit. Me reconnaissant, vous reconnaissant, ce double mouvement nous accomplit et nous dépose, solitaires, infiniment solitaires - LE Paradoxe -, hors de nous, là où vous n’êtes plus que la trace d’un souvenir, la douleur d’une rapide étreinte. Où je ne suis plus qu’un bourgeonnement sans éclosion, une résine mourant de sa propre densité. Jamais on n’étreint que du vide. Jamais on ne touche que la brume de l’Absolu. Du monde nous sommes orphelins. De Vous. De Moi. Orphelins !

   Cependant il faut continuer de cheminer. Que voyons-nous ? Un ciel embrasé, un reste de chaos, des parturitions célestes, des déchirures, les tiges des forceps.  Pour le monde, venir à l’être est aussi douleur, consentement à paraître dans la souffrance, tragique détachement de ce qui était connu dont il ne demeure que quelques lambeaux.  Loin est l’ordonnancement d’un cosmos qui sera le premier mot du concert universel. Puis d’étranges tours. Sémaphores qui agitent leurs pathétiques bras dans les lames d’air. Le sol est violenté, boursouflé ; du magma en fusion roule ses eaux rouges tout contre la croûte sur laquelle, quand ils seront nés à leur condition, les Hommes, les Femmes marcheront avec le dos courbe, l’échine raide, les os en fusion, mémoire primitive de cette appartenance à la roche primitive. Nul ne saurait renier sa filiation. De la pierre en nous, du feu, des gaz de soufre, des convulsions géologiques. Comment, autrement, légitimer ces subites danses de saint Guy, ces violentes colères, ces catapultes libidineuses, ces montagnes russes qui nous tirent à hue et à dia, nous écartèlent, nous laissent sur le bord d’une faille alors que la longue tectonique humaine fait son bruit de forge, son bruit de chaînes, son bruit de boulet attaché à nos pieds de forçats ? Voyez-vous, nous ne sommes nullement remis à nos propres décisions. Constamment nous sommes agités par des forces externes, joués par de pervers démiurges, clivés selon des strates que nous n’avons voulues. Qui nous contraignent à notre sort d’autistes. Nous sommes scindés, irrémédiablement scindés. Irréconciliables comme des peuples ennemis qui se fuient à jamais.

   Là, juste en dessous de la frontière, de la limite qui sépare (en théorie, bien entendu) la matière dense, ignée, intensément volubile et le domaine réservé aux Errants, des Formes, simplement des Formes, non esthétiques ou naturelles, mais déjà intensément humaines, dramatiquement humaines.

   A gauche de l’image (de l’allégorie ?), un homme est levé dans la presque totalité de son propre événement, privé de sa main droite, celle qui serre et accueille la main complémentaire, celle qui rassure et caresse, celle qui fait signe et fait parler la statue oblique du corps.

   Au centre une femme attestée par la barbacane de sa poitrine qu’annule sitôt l’absence de visage. Avant que de paraître, l’épiphanie est biffée qui mutile les sens de l’intime présence aux choses : voir, entendre, humer, goûter. Ne lui reste que le tact dont sa peau sera le possible réceptacle. Mais comment toucher sans visage ? Comment toucher ? Le sexe ne suffit pas. Il est un sépulcre.

   A droite, l’avenir de l’homme se termine par cette posture en buste d’un être dont on n’aperçoit que quelques nervures, quelques hachures. Que disent-elles d’autre que cette confondante incomplétude qui paraît le transir dans la nuit encore active du Néant ? Une rature qui n’a nullement trouvé le subterfuge qui en effacera la vénéneuse trace.

 

   Certes cette brève méditation n’a rien de rigoureux. Elle balance entre noir pessimisme (c’est pareil) et projection surréaliste. Etait-ce là le destin de cette œuvre que de recevoir si pathétique empreinte ? Oui et non. C’est selon le Voyeur. C’est selon l’état d’âme. C’est selon la fantaisie. Nous ne sortons jamais de cette contradiction constitutive du réel : nulle objectivité nulle part qui serait comme un Juge de paix équitable, un directeur de conscience rassurant. Embarqués définitivement dans les rets d’une efficiente subjectivité, fascinés par les productions de notre ego - insondables ténèbres -, nous voguons tantôt sur des Monts Joyeux, tantôt nous rampons dans quelque veine de houille noire tels les haveurs de Zola. Nous allons de-ci, de-là, au gré d’une navigation sans qu’il nous soit aucunement possible d’en maîtriser la destination. Notre boussole perd si facilement le Nord que notre progression à l’estime est rien moins que périlleuse. Immensément périlleuse. Telle est notre aventureuse destinée. Parfois des lagons bleus. Parfois tutoiement de gouffres, Charybde et Scylla. Et vogue la galère ! Il y aura bien une mer, une mère ouvertes à l’accueil. Il le faut autrement la désespérance sera notre ultime savoir des choses. Notre ultime !

 

 

 

 

 

 

 

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