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7 avril 2018 6 07 /04 /avril /2018 12:48
L’unique trait de couleur

   "Sans titre", acrylique sur toile, La Mézière 2003

                  Œuvre : Marcel Dupertuis

 

 

***

 

 

Trait rouge attend trait rouge

Trait rouge reçoit trait rouge

Unique trait couleur

Simple être-monde

 

*

 

 

   Une question de lexique

  

   Afin d’entrer de manière adéquate dans cette œuvre exigeante, il faut se dépouiller de soi. Ce qui suppose, corrélativement, de ramener le langage à sa « présence nue » (H. Maldiney). Or, qu’est donc cette mystérieuse présence, si ce n’est d’avoir affaire au langage en lui donnant pour appui le Plein et le Vide des mots ? Oui, car les mots, selon leur ordre, se relient à l’entière densité expressive ou bien s’en retirent. Le lexique, malgré son unité, n’est nullement monolithique, taillé dans une forme qui, partout, serait indivisible. Le lexique est polymorphe et pourrait se métaphoriser sous l’espèce d’un relief karstique avec ses meutes de rochers blancs, ses chaos de lapiés ruinés, ses émergences mais aussi ses dolines et ses avens, ses réductions. Toute une dialectique, du creux et de la saillie, de la présence et de l’absence, de la donation et du retrait. Comme si l’enjeu était de jouer en écho avec l’apparition et la disparition, l’être et le non-être,.

   Mais occupons-nous maintenant du minuscule quatrain placé à l’initiale de cet article et donnons-lui une ampleur énonciative dont, à première vue, il paraît privé. Une réécriture donnerait approximativement ceci :

 

Le trait rouge attend le trait rouge

Le trait rouge reçoit le trait rouge

Un unique trait de couleur

Comme simple être-au-monde

 

   Si les variations peuvent sembler infimes, pour autant elles ne doivent nullement nous abuser. Un simple réflexe logique attribuerait plus de sens à cette deuxième forme en raison d’un accroissement lexical. Mais, en réalité, y a-t-il gain sémantique corrélé à  la multiplicité des signes ? Loin s’en faut et il s’agit, ici, de démontrer en quoi l’économie langagière décuple la force du quatrain.

   Le vocabulaire peut se scinder en deux : d’une part les mots qui seront qualifiés de PLEINS (substantifs, verbes, adjectifs) et les mots VIDES (déterminants, prépositions, conjonctions de subordinations, le plus souvent désignés sous le terme de « mots-outils). Bien évidemment, avoir affaire au Trait, au Rouge, à l’Unique, au Simple, au Monde s’investit d’autres valeurs perceptives et conceptuelles que la rencontre avec Le, Un, De, Comme, Au. L’on sent bien, avec cette dernière catégorie des « mots-outils », combien le dénuement se fait sentir, l’expression demeure pauvre. Ce ne sont que des mots-orphelins qui appellent et font signe en direction de mots-parents, de mots-racines qui les irriguent de toute la puissance de leur nomination. A eux seuls, les mots vides ne prédiquent le réel que par défaut. Ils sont dans « l’in-signifiance ».

 

   Une question de retrait en direction de l’essence

 

   Ce détour par le langage était nécessaire de manière à saisir le geste pictural en son essentielle décision. Entourons-le d’une fiction dont il pourra tirer le principe de son fondement. Le jour est à peine levé, enveloppé dans sa parure d’aube. L’atelier est ce plein mystère au sein duquel rien encore n’émerge. Sauf des virtualités logées au sein de l’ombre. Sauf des lignes potentielles celées dans le clair-obscur. L’artiste s’est habillé d’un vêtement dont la simplicité, l’austérité, font volontiers penser à la vêture du moine ou bien de l’adepte de quelque art martial, cintré dans son kimono blanc. Il n’y a pas de bruit encore, ils sont dans la réserve du monde, quelque part au loin, bleuissement d’une longue attente. La toile blanche est posée au sol, traversée d’une lueur originelle. Elle émerge tout juste de la terre qui la retient en son opacité, en son illisible rumeur. La pièce où va naître ce qui est en attente, ce qui depuis toujours existe et va faire effraction, la pièce est au secret, réservant son dire, retenant sa parole dans la teneur de son germe. Rien ne s’y anime que l’esprit du peintre cherchant l’esprit de l’œuvre.

La couleur est en attente.

Le pinceau est en attente.

Le geste est en attente.

 

  Triple suspens qui actualise un ancestral désir, celui d’être-au-monde dans la plus grande exactitude, dans l’authentique venue à soi du phénomène qui encore s’obscurcit, cherche la voie au terme duquel il sera objet singulier parmi les objets de la mondéité. Ce qui vient dans le recueil est toujours nimbé de sacré. Le poète, le peintre, l’aède en sont les intercesseurs. Cela vient de si loin, bien au-delà de l’Histoire, bien au-delà des civilisations fussent-elles égyptienne ou mésopotamienne, cela vient de la mince lueur pariétale qui fait sa vibration à Pech-Merle ou à Lascaux.

 

C’est un simple trait de sanguine qui porte en sa trace

l’éveil de la première conscience humaine.

C’est un trait d’ocre qui dit le combat pour la vie.

Ce sont des points au charbon qui sont les prémisses de l’art.

 

   Tout créateur réactualise l’entièreté de cette étonnante genèse dans le geste qui va maculer la toile, y poser le destin de l’être-humain ici, en ce lieu unique, en ce temps non reconductible, en cet acte qui sera pareil à une nouvelle naissance des choses.

 

Toute picturalité est éclosion :

 

d’elle-même d’abord en son surgissement,

de l’artiste ensuite qui en est l’initiateur,

du regardant qui la portera à sa complétude,

du monde enfin qui la recevra

 

   en tant que ce signe éminent qu’est toute empreinte décisionnelle, cette ouverture dans la nuit du néant. C’est seulement cela et tout cela. C’est l’humain en sa plus haute signification, en son mouvement touché de transcendance. Effusion de la chose muette en son éclaircie. Exhaussement de l’être de l’homme vers l’absolu. Réel qui pare sa cimaise d’un éclat nouveau venu.

  

Là, au foyer de ce qui va advenir, tout a procédé par effacements successifs.

 

La nature n’est plus,

la société une vague brume à l’horizon,

les compagnons de route des effigies sans nom,

les allées et venues des vivants une manière d’exténuation.

Le lointain est loin.

Le proche est loin.

Le sujet est loin dont la pierre de touche

s’est dissoute à même son projet.

 

   Là, au centre de la pièce nue, seule la rencontre d’un Da-sein avec son propre, avec sa plus haute possibilité, faire advenir ce qui demeurait voilé, autrement dit déceler l’hermétique, lui donner sens, y inscrire la lumière d’une vérité. Toute entreprise hors de cette exigence n’est qu’une façon d’anecdote, dispersion d’une existence renouant avec le crépuscule de l’indicible.

 

   Courir après un spectre.

  

  Être humain c’est parler-lire-écrire. C’est tout aussi bien peindre, façonner un vase, dresser un mégalithe qui regarde le ciel. Non avec les yeux vides des moaïs, ces étranges énigmes de pierre dont la vue se retourne vers le corps pour y connaître son sépulcre. Non, des yeux ouverts, immensément ouverts à la compréhension de ce qui est, à commencer par soi dont il faut sonder l’altérité - l’autreté selon Antonio Machado -, avant d’éprouver celle qui se déploie alentour et vous restitue l’entièreté de votre être. Quiconque a regardé son image dans un miroir - je pense au stade éponyme chez Lacan -, a vu son autreté et la poursuit comme cette ombre qui, constamment lui échappe, dont il voudrait qu’elle soit captive.

   Mais que font donc les artistes sinon courir après ce spectre ? L’actualisent-ils dans une œuvre qu’ils n’ont de cesse d’en éprouver à nouveau le saisissement dans une autre œuvre. Ils marchent sur un Ruban de Möbius, genre d’éternel retour du même où leur propre figure déroule son anneau tantôt de cette manière, tantôt de cette autre alors que l’unicité de leur être y est inscrite de toute éternité. Peut-être, nous les hommes, cherchons-nous ce qui depuis toujours nous a rencontré, cette énergie qui nous anime et vibre selon les changements du temps, les fantaisies de l’espace.

   Sans doute l’angoisse naît-elle de cette constante mouvementation qui nous fait perdre la face, qui nous « dé-visage » au sens strict, à tel point que notre image spéculaire se montre sous l’effet dévastateur d’un étrange clignotement. L’être qui nous habite est à demeure. C’est l’exister en sa facticité qui nous prive de sa perpétuelle « monstration ». Aussi nous enquerrons-nous d’en faire lever le phénomène dans ce qui, le plus souvent, ne sont que de pathétiques gesticulations. Parfois le Ruban fait-il halte pour nous délivrer l’éclat de son chiffre. Alors l’œuvre s’y dévoile en tant que marqueur insigne de toute présence, participant à l’emplissement de cette béance que nous pensions vacuité à jamais. Alors du Vide naît le Plein. Alors nous sommes comblés.

  

   Eclair de la donation.

 

   La lumière  est levée maintenant dans l’atelier, mais dans le rare, dans l’attentif. Elle est cette blancheur qui attend l’heure de sa délivrance. Car il faudra une couleur, car il faudra un signe qui inverseront l’ordre des choses. L’espace un instant clos trouvera son rythme. Le temps un moment suspendu se déplacera selon la scansion de l’œuvre. Ni localité, ni temporalité ne sauraient trouver l’aire où s’accomplir sans cette subtile métamorphose faisant basculer le quantitatif dans le qualitatif.

   Soudain l’éclair de la donation  est là qui frappe et inscrit dans la toile la marque indélébile de son destin. Trait rouge attend trait rouge - Trait rouge reçoit trait rouge - Unique trait couleur - Simple être-monde et voici une forme qui dévoile le monde selon l’une de ses nervures, jusque là inaperçue. Cette forme est maintenant autonome, concourant au soutien de son être dans la vastitude des choses. Cette forme est, à proprement parler, à soi, comme l’on dirait de sa propre voix qu’elle est à soi, voulant par là affirmer son double statut ambigu, d’identité avec elle-même, la voix est voix de soi ; d’altérité, la voix est autre, souvent ressentie comme une étrangeté car elle m’habite à mon insu sans que je puisse faire différer la nature de son être.   Parfois même, enregistrée, ma voix me revient-elle en écho sous le signe de l’insolite, de l’inouï au sens propre.

  

   Vibrato de l’être.

 

   Pour la simple raison que l’être est accordé au phénomène comme le revers de la pièce l’est à son avers, toute venue au jour porte en elle les traces d’une stupeur. L’être est toujours l’être de l’étant. Le vibrato d’une voix n’a d’autre explication que cette invisible présence. Au travers du chant, c’est l’être qui nous atteint en plein cœur, la modulation vocale n’est que le dévoilement de ce voilement. Nous sommes toujours à l’intersection des deux dont nous n’apercevons jamais que la partie émergée. L’essentiel se dissimule sous la ligne de flottaison de la conscience qui n’est nullement l’inconscient mais son contraire, la vigilance ouverte à ce qui doit être interrogé comme étant le plus digne d’intérêt, à savoir l’être.

   Ma voix me marque de sa singularité. M’en passer serait amputer mon exister de l’un de ses tons fondamentaux. Cet « à-soi » est le double visage qui fait tenir les choses debout. Je ne suis à moi-même que dans « l’à-soi » de ma propre parole qui vient y surgir et tracer la modalité qui me détermine. Car je suis langage par lequel rayonne l’essence de tout homme. La forme picturale, identiquement, se rend visible par la voix qu’elle profère alors que son être demeure en retrait. Occulté. C’est pour cette raison que son apparaître se donne tel l’éclair traversant et illuminant la nuée. Trait Rouge était en réserve de soi et  voici que son décèlement est cette surprise qui se nomme œuvre, qui se nomme art.

  

  

   Un trait du réel.

 

   Ce trait rouge n’est nullement une fiction, une projection de l’imaginaire mais un Trait du Réel avec sa propre consistance, sa tension par rapport à l’espace, son inscription dans le flux temporel, toutes significations au gré desquelles il dévoile les contours de son éclosion. Que des regards - du peintre, du regardeur, du quidam de passage - viennent s’y poser ou bien s’y soustraire n’en affecte nullement le coefficient de vérité puisqu’en son effectivité elle est cette indépassable évidence qui la tient à l’abri des vicissitudes de tous ordres. Elle est parce qu’elle est. Ainsi le recours à la tautologie, en dernière instance, vient nous sauver de bien des écueils. Comment, en effet qualifier ce qui, par nature, est inqualifiable ? Toujours sa valeur nous échappe à mesure que nous tentons d’en appréhender l’obscur phénomène.

   Son statut apparût-il contingent à des visions distraites, ce trait n’en conserverait pas moins le don d’une transcendance, cette beauté qui le fait rayonner à partir de sa propre assise. Le feu en détruirait-il la matérialité que rien ne serait changé quant à son degré de présence. Toute œuvre parvenue à son dénouement s’enquiert d’une irrépressible liberté. Elle demeure par le simple fait que son « événement-avènement » (H. Maldiney) est hors s’atteinte car aucune objectité n’en entame l’harmonie. Pas plus qu’une subjectivité - cet excès d’anthropocentrisme de la modernité -, ne pourrait en revendiquer la possession, en pratiquer le rapt. Elle est à elle indivisiblement. Tous les ustensiles de la vie quotidienne ont valeur d’usage, raison pour laquelle ils sont infiniment préhensibles. Bien évidemment Trait Rouge se situe ailleurs en une contrée où les entités se sustentent elles-mêmes, sans qu’aucune chose ne soit nécessaire à leur existence.

  

   D’une absence à une embellie de la présence.

 

   Il n’y avait rien à l’origine. Maintenant il y a, tout, simplement. Nul n’ignorera l’allusion à « l’unique trait de pinceau » dans la manière taoïste d’envisager l’univers, de lui donner forme. « Shitao ramène la peinture à sa forme la plus élémentaire et la plus humble un simple trait de pinceau ; mais un simple trait de pinceau est aussi l'Unique Trait de Pinceau, mesure universelle de l'infinité des formes, commun dénominateur et clé de toute création.» (Les textes chinois cités par Lacan).

L’unique trait de couleur

Shitao

Source : Wikipédia

 

 

   De Shitao à Marcel Dupertuis en passant par Pierre Soulages et Franz Kline, une seule et même exigence, tirer à soi ce Trait qui toujours se refuse et ne consent à paraître qu’au terme d’un combat. Le surgissement de l’œuvre est cet éclat qui déchire le monde, en modifie le flux tranquille, en perturbe la trame au long cours. Ne ferait-elle ceci, l’œuvre, procéder à un jaillissement, et alors son énonciation serait si basse, si voilée qu’elle se glisserait dans la cannelure du quotidien sans en affecter la trop immobile topique. C’est du sein même du Trait pensé en son essence que quelque chose de nouveau peut naître. Créer est introduire un coin soucieux dans les certitudes  paisibles de la matière mondaine. Créer, c’est se déranger soi-même et troubler l’ordonnancement des jours et des heures des autres, ceux qui verront et seront questionnés. L’art introduit une réalité distincte de l’arbre, de la colline à l’horizon, du nuage qui suit son cours dans la limpidité du ciel. Avoir rencontré une œuvre en son « avènement », c’est être marqué à jamais par sa présence.

  

   Incise confidente.

 

   Je me souviens avoir été atteint au plein de mon être par la toile de Picasso « Confidence » dans une salle du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris. Etrange présence, soudain, qui gagne le cœur de votre être. Je me sentais regardé par l’œuvre, en quelque sorte « possédé » par la force de ces yeux au travers desquels je devinais ceux de Picasso, ce regard noir du génie qui vous foudroie, dont jamais vous ne vous remettez. En évoquer le souvenir est encore, bien des années après, de l’ordre du « trouble », du « frisson » comme si un nouveau paradigme de l’espace-temps s’était immiscé en moi, atteignant le centre pathique où tout résonne à la hauteur d’un accroissement ontologique.

 

   Réduire l’œuvre au trait.

  

    L’unique trait de couleur, l’unique trait de pinceau, un cri jeté au-devant de soi afin que s’ouvre la brume et se déclose l’éternel mystère de l’exister. Ek-sister : « sortir du néant » étymologiquement. Il n’est jamais question que de cela. Tous les autres projets n’en sont que les hypostases les plus visibles, sinon les plus pathétiques. Réduire l’œuvre au trait c’est s’assurer de l’essentiel afin qu’il rayonne, ce trait,  et profère à la hauteur de ce que nous en attendons, être sauvés, au moins provisoirement. D’un naufrage.

 

Trois conditions sont nécessaires à cette recherche :

 

le silence,

la solitude,

le simple.

 

   Pierre Soulages, ce connaisseur des vastes plateaux immobiles et silencieux du causse, dans son atelier de Sète, a fait édifier un mur derrière lequel se dissimule le vaste horizon de la Méditerranée. Peignant dans le plus exact recueillement il donne forme au monde selon ces traits de lumière qui l’habitent, qu’il fait jaillir du noir avec la force d’une chose révélée. Le lexique est simple qui nous fait penser à « Unique trait couleur ; Simple être-monde ». Pour lui la couleur fondamentale est le noir qui est bien plus un « champ mental », selon sa belle expression, qu’une valeur colorée qui ferait signe en direction du réel, de son penchant à la  contingence.

 

C’est une énergie que libère la toile,

c’est un esprit qui s’y dessine en creux,

c’est une âme diffuse qui en parcourt les sillons.

 

   L’ouvrage de l’artiste est toujours animé par le souffle d’une spiritualité. Comment pourrait-il en être autrement ? Car, s’il n’y avait ce souffle, de quelle manière différencier l’œuvre d’art de la simple exécution artisanale, laquelle pour remarquable qu’elle est, s’abreuve à des qualités techniques, à des apprentissages, à des actes mimétiques infiniment recommencés ?

   Le simple, le discret, le modeste, tous termes synonymes sans lesquels l’œuvre risquerait de sombrer dans le convenu, le lieu commun, l’ordinaire d’une vision usée à force d’être confrontée aux mêmes scènes. Tous ces prédicats d’une économie des moyens transparaissent dans la plupart des parcours esthétiques. Lesquels s’originant dans le figuratif et la multiplicité des teintes, aboutissent à une austérité dont l’abstraction constitue, le plus souvent, l’ultime pointe du langage pictural.

  

   Expressionisme abstrait.

 

   Le travail de Franz Kline est exemplaire à ce titre lui qui, parvenu au faîte de son art, à ce qu’il est convenu de nommer « expressionnisme abstrait », ne se réfère plus qu’à des figures quasiment géométriques jouant sur le seul clavier du noir et du blanc. Combien ces sèmes fondamentaux jetés sur la toile sont convaincants. Combien ses expériences plus tardives, mêlant des couleurs à cette exigence d’une bichromie, perturbent l’image, la conduisant à un inutile bavardage. Ce que le minimal portait à son acmé, voici que l’ajout, la surimpression, le lui retirent et la toile perd son bel ascétisme, et la clameur colorée obère la rigueur conceptuelle à l’aune d’une extériorité qui lui est infiniment préjudiciable.

  

   La vérité d’une rencontre.

 

   Sans doute faut-il avoir atteint, dans l’espace de la création contemporaine, la profondeur de la méditation taoïste d’une Fabienne Verdier pour manifester cette sorte d’état de grâce au terme duquel le " principe qui régit toute chose" se montre dans le filigrane de la toile comme son phénomène le plus patent. Peinture-calligraphie qui porte en ses traces l’empreinte même de l’être de l’artiste, tellement le souffle vital qui y sinue ne saurait guère différer de celui de sa créatrice. L’énergie qui y est actuellement présente et qui y demeurera est celle d’un corps inclus dans son œuvre, immense Rorschach disant en encre la vérité d’une rencontre, l’originelle, subjectile imprégné d’humain, humain traversé de cette présence autant ineffable qu’ineffaçable. Témoin d’un temps qui n’eut lieu qu’à se prolonger à partir de l’instant qui en actualisa la forme vers un intemporel qui l’attend et en reçoit le don.

 

   Un cercle qui revient à Trait Rouge.

 

   Il y a là comme un « cercle herméneutique » pour utiliser un terme cher aux phénoménologues. Un cercle où se fondent en un même creuset les sens éparpillés du réel. Comme si les vécus pluriels des artistes, partis de la périphérie, trouvaient à se manifester en un sens commun, là, au centre, identique temporalité dont leurs œuvres seraient la mise en ordre. L’exister humain est si partagé par tous (c’est un truisme que d’énoncer ceci) qu’il semblerait toujours y avoir des points de convergence qui en assemblent les expériences multiples et parfois divergentes. Une manière de sol indivis à partir duquel rayonner, émettre des significations, donner au monde une sorte de vision unitaire. L’énonciation « Trait rouge attend trait rouge » laisserait supposer l’existence de deux traits distincts qui n’attendraient que l’instant de leur fusion. En réalité c’est d’un seul et unique trait dont il s’agit, dont on perçoit l’origine alors que sa fin nous échappe tout en haut du cadre.

   Serait-ce ici la métaphore du destin dont la première borne nous est connue - fût-elle floue et lointaine -, alors que la dernière n’est nullement en vue puisque nous en ignorons le terme. Si cette interprétation est l’une des possibilités de l’œuvre, il faut bien lui attribuer la puissance d’une question existentielle à la limite du dicible.

   Le seul trait de pinceau. Autrement dit, si nous consentons à en accentuer les forces latentes, l’unique en son retrait, le seul en sa sublime et inquiétante autarcie. A partir d’ici les substantifs ne désignent plus que des choses sans contour, les verbes perdent leur forme d’action, les déterminants fonctionnent à vide, les prépositions et conjonctions ne coordonnent plus rien. Il ne demeure plus, sur la vaste plaine de basalte de la vie, que : UN, UNE, l’Indéterminé en sa fuyante esquisse. Image en acte de la troublante déréliction : UN seul trait de pinceau, UN SEUL !

 

 

 

 

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