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8 mars 2018 4 08 /03 /mars /2018 09:57
Opercule du silence

                     Zone sensible - Etude - plume, graphite

                              Œuvre : Sandrine Blaisot

 

 

 

 

                                                                             Le 7 Mars 2018

 

 

 

 

                    A toi qui es en silence.

 

 

   Sais-tu, Solveig, au hasard de mes rencontres, à la confluence de mes rêves, ceci : une forme ovale, une ellipse parfaite, une lunule en laquelle inscrire plus d’une joie, plus d’une perte aussi. Je suis si sensible - mais je sais notre commune disposition -, au clin d’œil des affinités. Souvent bien peu s’en soucient alors qu’elles nous déterminent en notre fond le plus secret. Espace de la rencontre. Comment mieux l’éprouver que dans les salles claires d’un musée, comment en sentir la nécessité ailleurs que dans une œuvre d’art ? Nul ne peut éprouver la qualité d’une toile, d’un dessin,  qu’à y figurer en tant que l’hôte attendu, fêté. Ce qui coïncide avec notre être, ce qui en éploie la membrure, ce qui s’affirme à la façon d’une quintessence, c’est bien notre proximité avec les choses, notre souci d’immédiateté, le plain-pied qui se donne comme notre prolongement naturel. Alors c’est le sans-distance qui tisse les fils grâce auxquels nous sommes en osmose. L’œuvre fait partie de nous comme nous lui appartenons. L’œuvre nous appelle, nous requiert, nous participons d’elle et elle ne vit qu’à être placée sous le régime de notre regard.

   Oui, tu auras remarqué la connotation à dominante visuelle : « clin d’œil », « regard » et ce serait tout de même étrange qu’il n’en soit pas ainsi. D’autant plus que l’étude dont je te parle est une évidente métaphore de la sphère oculaire, Tout y est placé sous le signe de l’optique et de ses corrélats qui ne concernent pas tant le donné des phénomènes que le ton fondamental selon lequel le réel nous apparaît, dont notre « vision du monde » s’empare de nous, parfois à notre insu. Cependant nos comportements en attestent la trace, nos actions en découlent.  Nous sommes déterminés bien plus qu’on ne le croit et les soi-disant détenteurs d’une liberté devraient être plus circonspects.

   Ce qui est à prendre en considération, dans ce travail à la plume et au graphite, c’est d’abord une esthétique, ensuite y deviner une métaphore qui mélange, dans un minutieux tracé, notre propre présence en tant qu’hommes, mais aussi celle de la nature. Le titre « Zone sensible », délimite avec exactitude ce qui appartient à l’une et se retrouve en l’autre selon un genre d’écho. Tu le sais bien, Sol, nul ne peut se détacher d’un paysage : celui qui lui fait face, cet autre qui est le sien propre, à savoir les tonalités qui l’habitent et le font ce qu’il est.

   Ce que l’on remarque en premier, ce jaune qui hésite entre un Nankin et un Paille, en tout les cas une teinte chaude, solaire, qui vient vers nous, se donne avec la nuance d’un bonheur souple. On pourrait s’imaginer au bord d’un lac dans lequel se reflèterait une île de faible dimension que coifferait une végétation, arbres et arbustes, sortes de lianes arachnéennes, le tout figurant une paupière close sans doute attentive à ne pas déranger le destin harmonieux des choses. Donner un autre titre : « Luxe, calme et volupté », voici qui paraîtrait assez bien convenir. « Luxe » pour cette atmosphère raffinée. « Calme », comment imaginer une aire plus apaisée ? « Volupté » enfin car tout silence, tout repos, en sont les inévitables fondements.

   Mais il me faut te préciser ce qui se passe ici, sur ce si nécessaire Causse (« zone sensible » s’il en est !), l’équilibre dont, pour l’instant, il témoigne encore. Pour combien de temps ? Rien ne servirait de « jouer les Cassandre », mais toute attitude en retrait ne serait guère indiquée. Les terres maigres, calcaires, les buttes frappées par le vent, les affleurements de rochers partout présents, l’habitat fortement disséminé, la faible ressource agricole, tout ceci contribue à préserver ce patrimoine naturel. C’est une des raisons pour lesquelles je suis si attaché à ces terres du peu, arides, presque déroutantes, surtout pour un citadin, ces terres isolées qui ne vivent qu’à être oubliées. Vois-tu, il faudrait de nombreux conservatoires naturels (je veux dire simplement décrétés par la sagesse humaine), où, en toute quiétude, plantes et animaux pourraient retrouver une sorte de paradis perdu, un havre de paix dans lequel nulle décision arbitraire ne viendrait s’opposer à la vie en sa simplicité. Seulement du discret, seulement du disponible aux yeux de ceux qui savent trouver, dans la gariotte du berger, dans le muret de pierre sèche, la forme torse du chêne pubescent, l’empreinte même d’une exactitude de leur être. La beauté du Causse ou son équivalant méditerranéen, la garrigue : images d’une authenticité. Les choses y sont vraies, travaillées par le vent, brûlées par la lumière, trouées par le gel, portées à leur paraître sans qu’aucun artifice ne soit nécessaire.

   C’est un grand bonheur - mais je sais que tu l’imagines sans peine, toi la Fille du Nord -, que de cheminer sur le sentier semé de feuilles mortes, de cueillir ici une orchidée sauvage, là de découvrir un érable en feu, encore plus loin de se piquer aux tiges des prunelliers, de se baisser pour prélever une pierre usée dont on fera un presse-papier. Cependant, au milieu de ces remarques sans doute idylliques, commence à percer une inquiétude. Un des arbustes les plus communs de ces sols pauvres, le buis, est soumis depuis quelques années aux attaques de la pyrale, cette chenille vorace qui ne laisse, après son passage, que quelques tiges sèches pareilles aux brindilles d’un antique balai. Mais, me diras-tu, l’insecte rongeur est bien « naturel », il n’est pas invention de l’homme. Certes mais ce prédateur sème un genre de désolation à laquelle il faudrait bien trouver une solution satisfaisante. Je crois aux pouvoirs de la nature de se régénérer, de combattre ses fléaux, de faire succéder à la flétrissure une nouvelle efflorescence. Tout est en continuelle métamorphose sur terre. De cette constatation se lève un espoir. Sans doute la sagesse devrait-elle souffler aux hommes les vertus innées des choses, leur capacité à renaître, tel le Phénix, de leurs cendres.

   L’art porte en soi nombre de modalités thérapeutiques. S’arrêter devant une œuvre, c’est déjà consentir à se laisser transformer. C’est se confier à elle, en attendre une sorte de ressourcement. Autrement, à quoi servirait-il de fréquenter les toiles, de s’arrêter devant une sculpture, de chercher à deviner le langage caché du vitrail ? Ce à quoi nous nous livrons à porter les œuvres à notre regard, c’est bien à en décrypter, précisément, la « zone sensible », autrement dit le côté vulnérable, non immédiatement visible le plus souvent, ce genre de réserve qui ne s’ouvre qu’au prix d’un lent travail de la conscience. Jamais une proposition picturale ne se donne d’emblée telle la chose qui nous fait voir son être. La réalité de toute création est plus complexe. Comme sur les sites sauvages du Causse, la patience conduira le marcheur devant la racine tortueuse qui lui dira le lent et inexorable travail du temps ; face à la touffe de genévrier piqué de ses si belles baies, on dirait l’œil d’un lapis-lazuli ; le long du plateau de calcaire qu’entaille le profond d’un canyon. « Débusquer », est-ce sans doute l’attitude la plus conforme à cette quête du rare et du digne d’être préservé ? Une visite tout en effleurements, une surprise ménagée, l’attente au gré de laquelle cette doline semée de pelouse rare, parcourue de la laine bise des moutons, devient la clé d’un étonnement, d’un déchiffrement des choses et des êtres. Deux artistes semblent pouvoir contribuer, par la nature de leurs travaux, à notre recherche : Henri Michaux et Zao Wou-Ki.

 

Opercule du silence

Henri Michaux La Fuite, 1959

Source : Mearto

 

 

    Ce qui est le plus remarquable, dans l’encre de Michaux, c’est cette vibration, ce suspens, comme si les signes se tenaient seuls dans l’espace, à la seule force de leur énergie propre, genre de combustion interne invisible mais à la limite d’être saisis. On est immédiatement happés par cette étrange présence qui paraît sourdre du papier même, comme si, de sa chair, naissait une cohorte de signifiants pressés mais contenus, cependant, par le pinceau du maître. Sans doute une habileté pour que, d’une non-figuration, surgissent des entités animées dont on ne saurait dire si elles sont végétales, animales ou bien humaines. C’est bien là, cette fusion des genres, des espèces, ce en quoi se manifeste, le plus souvent, la notion de « zone sensible ». A la façon d’un subtil écosystème qui, pour assurer son destin, doit recourir à l’ensemble de ses ressources, ne nullement succomber à la rupture d’une chaîne qui en assure l’essentiel métabolisme.

   Le Causse ne saurait se concevoir sans ses murets de séparation, sans le cornouiller sanguin et les étoiles blanches de ses fleurs, sans ses « cayrous », ces amas de pierre si caractéristiques qui jalonnent, de loin en loin, son horizon, lui confèrent son âme. Pas plus que l’œuvre de Sandrine Blaisot, ce généreux paysage imaginaire - mi-humain, mi-végétal -, ne saurait laisser introduire dans son harmonie la faille qui en ruinerait l’équilibre. Ce qui est précieux, précisément, cette attention de l’homme qui transparaît dans le dessin, y introduit le souci d’une persévérance à être, d’une continuité du vivant, d’une logique qui en traverse la nature. Toute expérience du lien anthropologie-écologie ne se donne que sous les espèces d’une totalité. Chaque fragment ne signifie qu’à l’aune des autres, chaque fragment appelle et suppose l’autre. C’est toujours en quelque sorte d’holisme dont il s’agit, de vision globale hormis laquelle l’édifice ne saurait tenir qu’au prix de vains artifices.

Opercule du silence

Encre - 2000

Zao Wou-Ki

Source : CRAC

 

  

   L’encre de Zao Wou-Ki  s’inspire du même procédé. Dans le semis de l’abstraction, des formes se laissent deviner : humaines, végétales, paysagères. C’est de cette subtile irisation, de ce tremblement, de cette manière d’astigmatisme (il est ici aussi question de regard) que s’élève le « sensible » qui fait « zone », qui fait site pour les existants que nous sommes qui visons, fascinés, l’image du monde qui nous échoit sans que, parfois, il nous soit seulement possible de nous situer dans le concert des événements du monde. Cependant il nous est requis de le faire, de nous sentir reliés, de faire face au firmament criblé d’étoiles, à la galaxie qui file vertigineusement, au cosmos qui s’ouvre comme le lieu de notre habitation.

   Toute zone questionnante est ce constant poudroiement, cet habituel vertige qui nous conduit aux marges de l’abîme. Nous nous y tenons, tant bien que mal, agrippés à nos minces certitudes. Rien n’est plus apparent que l’inquiétude qui nous taraude lorsque nous perdons nos amers, que notre marche titube. C’est ainsi, nous transitons de « zone sensible » en « zone sensible » en serrant dans nos mains des perches de funambules. L’art, loin d’être « inutile » comme le proférait Ben avec un certain humour, est ce rassemblement des choses en un lieu où leur essence est sauvegardée. Nous avons à persévérer dans notre être, tout comme les œuvres ont à nous indiquer la voie sur laquelle cheminer avec le plus de justesse. Toujours le silence s’enclot de mystère. A nous de lever l’opercule qui libère la parole. Nous sommes comptables de ceci : dévoiler la vérité et la soutenir. Les œuvres sont là qui nous regardent !

 

 

 

 

 

 

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