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27 mars 2020 5 27 /03 /mars /2020 09:03
Dénuement de la lumière

                       « Vienne la lumière »

                        Œuvre : Eric Migom

 

 

 

 

                         Le 2 Mars 2018

 

 

 

 

                       A toi mon Eloignée.

 

 

   Février finissant, Mars commençant. C’est étrange ce basculement du temps sur lequel nous glissons sans même nous en apercevoir. Une gelée arrive qu’une douceur apaise, une rigueur se montre que les beaux jours infirment. Constamment nous sommes ces objets inconscients offerts aux changements, ces dessins que la nature modifie, ces bourgeons qui explosent sans même que nous ne nous posions de questions quant à ces intimes bouleversements, parfois à ces raz-de-marée dont nous ressortons hagards, mains vides, cœurs battants. Mais voici de quoi méditer longuement.

   Ici les terres blanches du Causse craquent doucement sous les premières tiédeurs comme si le prochain printemps s’annonçait depuis le couchant des racines, le peuple des radicelles se parant des gouttes qui seront, bientôt, la sève courant sous l’écorce. C’est le seuil d’une joie que d’en ressentir le battement, quelque part dans le golfe du corps, d’en éprouver la subite renaissance après un hiver si ambigu fait de pluies à verse, de vent, parfois de soudaines fraîcheurs et, en certains endroits, les plaques de neige sur le sol glacé. Mais je me rends compte combien il est vain et presque impudique de parler des atteintes du frimas à une habitante des terres du Nord. Fais-tu du ski, chausses-tu des bottes pour randonner ou bien ces étonnantes raquettes qui font aux hommes la démarche pataude des ours ? Aucune motivation de rabaisser ton élégance. Là où tu passes les branches s’inclinent, les oiseaux se taisent, les sources bruissent avec leurs gouttes cristallines.

   Le sujet du jour sera une toile peinte dont le sujet si mince, la retenue au bord d’une parole, l’économie des moyens, ne peuvent qu’attirer l’attention d’un esthète, ou pour le moins, d’une personne sensible à ce qui se donne avec la belle générosité du simple. Mais voici la « scène », si ce terme, cependant, n’est trop « théâtral ». Imagine donc une pièce claire, dépouillée - aucun meuble n’en dissipe l’harmonie -, ses murs de plâtre patiné pareils aux moirures de quelque marbre antique, deux cadres de fenêtres dont un sur la perspective de gauche, alors que l’autre est en situation frontale, une porte vitrée ouverte sur ce qui semble être un couloir. Voici, tracée en quelques traits minimalistes, la possibilité d’une « existence ». Déjà accomplie ? D’anciens occupants sont partis. En voie de se réaliser ? De futurs habitants y trouveront bientôt la halte nécessaire à leur repos.

   Vois-tu, ce qui sonne à la façon d’une énigme, le vide de ces murs, une relative désolation du cadre, l’immobilité, voici que tout ceci, à tout moment, peut s’inverser et figurer au contraire l’accueil du passant, le refuge du nomade trouvant site à sa convenance. De cette constatation ne peut que se déduire la constante ambiguïté des choses, sa valeur relative, son visage à double face tel Janus ce dieu du panthéon romain regardant à la fois le futur et le passé. Car oui, nous sommes d’abord des êtres du passage, tout comme cette pièce dont le motif successif consiste à accueillir et à voir s’éloigner ses hôtes. Ils ne sont que fumée, vapeur, brume flottant dans la fraîcheur du vallon. La peinture, ici, est cet entre-deux, cette médiation, ce suspens qui ne décide de rien, se laisse aborder comme le fléau de la balance, cette neutralité qui paraît éternelle, cette décision remise à plus tard, cette halte du temps, ce franchissement du gué qui choisit le milieu de la passée et semble vouloir y demeurer tel l’amant dans l’antichambre qui le conduit à l’aimée.

   Et, à bien observer cette unité sans partage, voici que mon esprit s’est déjà évadé du côté de chez toi, dans les hauteurs scandinaves, plus précisément dans une image prélevée à l’intérieur d’un magazine de décoration. Il y est question d’un appartement suédois, si modestement et exactement présenté, qu’il pourrait apparaître comme la métamorphose - discrète -, de cette pièce que je viens tout juste de décrire. Le mobilier : un guéridon de verre, un miroir entouré de brun bistre, une méridienne de cuir noir, une œuvre au mur : un cadre à double filet, une grande toile de teinte ivoire monochrome avec quelques discrètes incisions, quelques traits presque inapparents, des angles brou de noix qui jouent en écho avec cette surface si étonnamment apaisante et d’une si voluptueuse esthétique. Mais tout dans le silence, l’accord juste, le vocabulaire tissé avec pertinence. Je t’imagine assez bien, Sol, toi au teint si lumineux, aux cheveux auburn, à l’allure si élancée, dans cette ambiance sereine, telle une feuille d’automne dans son immuable écrin.

   Me voici, soudain, pris d’un genre de remords. Ne suis-je pas allé trop loin dans ma rêverie ? N’ai-je pas troqué cet élément de réalité au profit d’une seule vision personnelle ? Certes toute énonciation singulière est recevable, à condition seulement, qu’elle n’introduise un élément perturbateur dont l’image aurait à souffrir. Car, devais-je dépasser cela même que l’artiste proposait dans le genre d’une nudité ? Bien des expositions dans le dénuement ne demandent aucune fioriture, aucun ajout qui serait le début d’un récit. Parfois vaut-il mieux laisser le germe dans son hébétude originelle plutôt que de vouloir le contraindre à se lever, à entreprendre le long voyage vers ce qui s’annoncera en tant que le futur de sa croissance. J’ai déjà meublé, inscrit dans l’espace de ce lieu protégé les stigmates - fussent-ils légers -, qui en obèreront le sens. Sans doute, en conviendras-tu à l’aune de ma rapide et elliptique description, le destin de cette œuvre était-il de demeurer enclos dans cette forme à peine esquissée, brute de tout bavardage, se suffisant à elle-même, tout comme la branche éolienne dans le vent d’Irlande ne saurait avoir d’autre présence que la sienne propre. Solitude en tant que solitude.

   Aurais-tu aperçu cette toile en son humilité, sa disposition au libre, au non-ménagé et tu aurais souhaité la confier à cette évidente limpidité qui était le profil unique de son essence. Sais-tu, j’ai omis de te signaler ce qui faisait sa mesure la plus remarquable, à savoir cette lumière qui la traverse de part en part à la façon dont un cristal rend visible ses multiples facettes. Sans doute une clarté venue du levant, basse, peut-être la coulée d’un soleil blanc, donc hivernal, et la pièce qui aurait pu sombrer dans de bien tristes teintes d’ombre, voici qu’elle se met à rayonner, son gris naturel se décolorant en larges bandes affirmées, douées de plénitude, dont le lieu entier est investi à la façon d’un luxe immédiat.

   Quoi de plus beau, pour toi l’amoureuse de la Sainte-Lucie, que ces couronnes de bougies portées par de toutes jeunes filles lors du premier jour d’hiver où le soleil se couche plus tard que la veille. Cette symbolique t’atteignait-elle déjà enfant, le regard sans doute perdu en même temps que fasciné par tous ces cercles de flammes qui disaient, en paroles de feu, la célébration du jour succédant à la nuit ? Cette nuit dont je pense qu’elle doit être éprouvante pour tous ceux qui redoutent les ténèbres et ne souhaitent que leur trouée. La clairière - la bien nommée - est toujours préférable aux couverts des immenses forêts où ne règnent que le froid et le visage fermé de l’obscur.

   Le croiras-tu, ma tour cerclée de pierres blanches, se laisse entendre comme cette solitude monacale que rythme le fauve des maroquins sur des étagères de bois. Une lumière identique y pénètre par la croisée, lustre le sol de tomettes rouges qui se décolore à son passage. Ôterais-je mon bureau, mes collections de livres et il s’agirait d’un identique dénuement, d’une même géométrie du simple si ce n’est que mes murs sont arrondis au lieu d’être à angles droits comme dans la toile dont il est question. Assurément ces ambiances sont celles propices au recueillement, tout comme le sont les espaces fermés que la lumière féconde de ses rayons : cryptes, sanctuaires, météores, abris troglodytiques, bories de pierres.

   Vois-tu, j’ai besoin de ce retrait du monde, de cette sensation d’abri, de cette immersion dans une grotte visitée de la palme douce du jour afin que mes idées puissent rejoindre quelque clarté. J’ai aussi besoin de toi, dans le loin du septentrion que tes yeux visitent de cette grâce juvénile qui est encore et sera toujours la tienne. Tout est toujours question de lieu à investir, de lumière à connaître, d’amour à éprouver. Ce sont là les indices par lesquels l’exister se manifeste à nous dans l’exception qui est la sienne, que la nôtre redouble de sa propre présence. Dis-moi, Sol, habiterais-tu cette pièce si ouverte à la poésie, tu n’en changerais rien, n’est-ce pas, sinon y laisser se déplier l’éclat de ta nature ? Je te sais si attentive aux choses et aux formes pures.

   Dis-moi, dans ta prochaine lettre, la beauté du Grand Nord. Elle est déjà si présente ici et là où l’inaltéré se donne comme la plus évidente ressource. Dis-moi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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