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10 mars 2018 6 10 /03 /mars /2018 09:49
Blanc-Gris,  mesure du suspens

" Dans le silence des vignes le temps est suspendu,

un autre royaume semble sortir

de la terre blanche..."

 

Œuvre : Patrick Geffroy Yorffeg

 

 

 

                                         Le 9 Mars 2018

 

 

 

 

               Ma Muse des lointains.

 

 

   Tu sais combien je suis intimement accordé à ces teintes du temps, à ce gris profond qui est déclin de la nuit, juste parution du jour. A ce blanc qui en est le contrepoint, pareil à un ruissellement qui appellerait le refuge d’une ombre. As-tu aperçu cette justesse, cet équilibre, ce genre de mélodie que rien ne saurait interrompre sauf à faire de cette vision l’espace clos d’une polémique, au sens de « combat » ? Or, ici, c’est la douceur d’une clarté qui s’annonce, c’est une fuite arrêtée, c’est l’instant en son diapason d’éternité. Dire la vertu du silence ceci pourrait-il avoir lieu en dehors de cette confluence de la paix et d’une lumière à peine levée ? Sais-tu, cette longue harmonie me fait inévitablement penser à l’origine d’un monde, à une possible ouverture, à une désocclusion du néant mais en attente d’un dire, à l’orée d’une parole qui chercherait les volutes de son énonciation, lisserait la gamme de ses sons, serait attentive à ne défroisser l’être des choses qu’à la juste mesure d’un événement espéré, d’une œuvre commettant sa possible floraison.

   As-tu perçu combien mon expression est circonspecte, presque voilée, avançant à pas comptés ? C’est si fragile une naissance, si empreint d’une grâce en même temps que marqué du sceau d’une gravité. Qu’en sera-t-il de ce qui va paraître ? En quoi consistera son destin ? En son sein se dissimulera-t-il la voie d’une conscience nouvelle, se dépliera-t-il la corolle d’un langage inconnu, se montrera-t-il l’invention d’une civilisation que le monde attendait ? On est toujours sur le qui-vive, c’est la commune aventure des hommes que de se porter à l’extrême pointe de la question, là où, par hasard, pourrait surgir, sinon une réponse, tout au moins le début d’une nouvelle fiction. Nous en sommes les acteurs attentifs et, depuis la scène qui accueille notre jeu, nous espérons une formule magique dont le souffleur, au profond de son trou, aurait été immémorialement investi, communiquant à notre marche hasardeuse la juste cadence qui affermirait nos pas.

   Vois-tu nous sommes des êtres de la déshérence et, le plus souvent, le cruel nihilisme nous atteint en pleine gorge et nos mots sont des objets souvent usés qui échouent à dire le réel. Le nôtre, celui des choses que nous côtoyons, celui du vaste univers où nous ne figurons qu’en tant que  ces laborieuses fourmis aux vies entrecroisées, hâtives, perdues à même la complexité du jeu qui les étreint et les conduit vers l’abîme. Mais tu me sais coutumier de ces oraisons intimes dont je suis le seul à percevoir le murmure, tellement disserter sur la courbure du monde est une activité à l’illisible finalité. Tout fuit dans un même désastre à l’horizon et nous ne sommes qu’au nadir, parés de sombre, alors que le zénith dont nous ne connaîtrons jamais l’étoilement file au-dessus de nos têtes à la vitesse des grains de lumière.

   Mais, discourant de ceci, avais-je perdu le fil de notre propos ? Il semble bien qu’il en soit ainsi, à première vue du moins. Cependant, ce paysage qui se livre à nous dans cette rigueur hivernale, pointe à l’évidence dans une direction éminemment mortelle. Certes, il paraît curieux d’utiliser tel vocable de « mortel » pour évoquer ces vignes prises de neige. Communément ce mot est destiné aux hommes que nous sommes, nous les uniques qui savons le chemin de notre finitude. Comment la nature pourrait-elle en être alertée, sauf à la douer d’une âme, à la projeter dans l’orbe d’un panthéisme ? Puisque nous sommes le prolongement de cette neige, de ce sarment, de cette terre, il doit bien y avoir, par la vertu de quelque corollaire, degré de parenté, partage de biens communs, esprit identique qui lèverait sa flamme aussi bien en nous qu’en elle, la nature en sa généreuse profusion. Une logique de la continuité en quelque sorte, une généalogie commune. Pourquoi, en vérité, serions-nous l’exception sans pareille, cette principauté sise au milieu du vivant sans commune mesure avec ce qui nous accueille et participe à notre présence ?

Blanc-Gris,  mesure du suspens

Chasseurs dans la neige

Pieter Brueghel l’Ancien

Source : Wikipédia

 

   Cette image ne fonctionne nullement seule. Rares sont les choses autonomes. Toujours un lien avec un lieu, un espace, un événement. A l’époque de ma vie estudiantine, logé dans une chambre d’un vieil immeuble où le chauffage parcimonieux parvenait à défroisser à peine le grain serré de l’air, j’avais placé en vis-à-vis de ma table de travail une reproduction  de Brueghel, « Chasseurs dans la neige », pensant sans doute être mieux loti que  ces infortunés braconniers dont je doutais fort qu’ils ne trouvent autre chose que la froidure et la désolation d’une neige sale, d’un ciel vert-de-gris pareil à une infinie tristesse. Les « Tournesols » de Van Gogh, toutefois,  eussent été déplacés. On ne mélange l’eau et le feu qu’au risque de les annuler l’une par l’autre.

   Maintenant, si l’on rapporte une image, celle du photographe, à l’autre, celle du peintre, les différences s’annoncent d’elles-mêmes, sans qu’il soit utile d’en solliciter le langage. Dans la première, le paysage est privé de ses habitants, comme si l’ensemble de la contrée n’était livré qu’à lui-même dans le tréfonds d’une indépassable solitude. Rien n’y fait signe, rien ne s’y annonce comme trace de vie et le ciel est ce plomb fondu qui évacue de son site toute trace de présence. Nul vol d’oiseau qui en déchirerait la trame, nul animal en maraude qui témoignerait d’un cœur battant, d’un sang peut-être figé mais empreinte d’une vie en son immobile léthargie. Possible renaissance en tout cas à laquelle la scène semblait avoir renoncé de toute éternité. De la peinture de Brueghel, selon toute vraisemblance, un mince espoir peut se détacher. Les chasseurs, immobiles, n’en sont pas moins des individus en quête de leur nourriture. Des chiens sont présents, des oiseaux inscrivent leur trajet noir sur le fond de neige, des patineurs sillonnent la plaque de glace.

   Certes l’atmosphère est celle des abysses, l’air une dague de froid s’incrustant dans la vallée des omoplates, ligaturant le bassin, faisant des jambes deux piliers roides dont on ne sait si ce sont des cariatides soutenant un destin en perdition ou bien des vecteurs de locomotion perdus à jamais dans un lourd gisant. Théâtre d’une vie rude, acte d’un désespoir qui, jamais, ne sembleraient parvenir à leur terme qu’à être continués avec l’obstination d’un déshérité, d’un apatride dont le sol se dérobe sous ses pieds. La grande force du tableau du Hollandais c’est, précisément, d’introduire de la vie, du mouvement, des jeux, des activités humaines et d’en arrêter le cours dans cette représentation d’abîme, de trappe, de vortex par où le tout du monde, le tout des hommes pourraient, d’un instant à l’autre, trouver le lieu de leur disparition. Tout est donné d’une main que l’autre pourrait toujours reprendre en raison de quelque caprice.

   Mais, sans doute, Sol, as-tu perçu combien ces deux œuvres sont convergentes. Sinon par leur forme, du moins par la verticalité de leur fond. Ces images sont, à l’évidence, sans échappatoire. Ces images condamnent d’emblée toute entreprise qui s’essaierait à se soustraire à leur force de fascination. Dans un cas comme dans l’autre, l’observateur est « fasciné » au sens de : « enchantement, charme », ce qui revient à dire que l’on ne peut échapper à leur pouvoir de séduction. Etat de catatonie par lequel correspondre au  suspens du temps qui nous affecte en notre propre. Nous sommes dépossédés, privés de liberté, placés sous la volonté des dieux qui n’en feront qu’à leur tête. C’est têtu, sais-tu, les hôtes de l’Olympe, ça se joue des hommes, parfois cela consent à naviguer de conserve, parfois à s’éloigner brusquement, à ne plus reconnaître en l’espèce humaine que de vagues sujets cloués de vices et destinés à ne savoir que l’impéritie, la divagation, la navigation à l’estime sur des flots contraires.

   Je crois que c’est exactement cela. A trop nous accorder à ces manifestations hivernales - qui ne sont, en tout état de cause, que le miroir de notre désarroi -, nous finissons par y engloutir le sens même de notre quête, à n’y découvrir que tempêtes, vents contraires, flux et reflux sur lesquels, constamment ballottés, nous perdons notre orient. Et ce qui, probablement, est le plus étonnant, c’est le fait que nous nous attachions à ces môles de granit que l’usure du temps a déjà compromis. Bientôt ils ne seront que gravats et poussière. Peut-être est-ce pour cette raison d’une possible disparition que nous nous attachons à les regarder avant qu’ils ne s’éclipsent. Tu le sais bien, Solveig, rien n’attire plus que l’impermanence des choses, qu’un état de fragilité ou bien une basse lumière, un trait de gris à l’horizon de notre regard que biffe une trace blanche alors que le firmament est cette lame de plomb où ne brillera nulle étoile avant longtemps. L’espoir ne naît que du doute ; l’avenir que d’un passé qui, déjà, a replié ses membranes ; le bonheur d’une mélancolie ayant amorcé son subit dégel. Nous sommes des êtres du suspens. De la nuit au jour, d’une saison à l’autre, d’une heure à la seconde qui la suit.  Ecrivant ceci depuis ma rotonde envahie des premières ombres, je ne sais plus très bien ce qui s’arrime au réel, ce qui ressort à la divagation de l’imaginaire. Ici, temps de giboulées. Lourdes congères de nuages anthracite qui font au ciel leurs inquiétantes boules. Parfois une averse. Parfois la course du vent parmi les chênes du Causse. Passant ma main par la fenêtre je pourrais presque en saisir les feuilles encore rouillées. Tu sais, ici le feuillage résiste jusqu’à ce que le prochain le pousse au bout de ses vrilles vertes. Suspens du temps que le temps presse. Tout est toujours à recommencer sous les volutes du ciel. Oui, tout à recommencer.

                           Que tes journées soient belles en cette renaissance du jour.  

  

 

 

 

 

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