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14 février 2018 3 14 /02 /février /2018 09:27
Un lieu pour l’affinité

                      Un coin près de la mer

                       Œuvre : Eric Migom

 

 

***

 

 

                                                                                                       Le 13 Février 2018

 

 

 

 

    Ici, Sol, le temps est de neige et de glace. C’est si rare sous ces latitudes où, à l’ordinaire, les terrasses des cafés commencent à s’animer. Non que la chaleur se fasse sentir, mais la touche de printemps est évidente et il n’est pas rare, par une de ces journées ensoleillées qui annoncent le retour de la belle saison, de voir les hommes en chemise et les femmes avec des jupes en corolles, claires, où la lumière s’accroche. Mais je me doute que je vais te faire sourire avec mes jérémiades de Méridional.  Aux dernières nouvelles, te voici maintenant dans ces contrées de grand froid qui tutoient le Cap Nord, du côté de Gjesvær, je crois, ce nom imprononçable qui sied, sans doute, aux contrées cernées de mystère. Je sais ta fascination pour les lieux extrêmes mais, tout de même, quel courage ! Y penser donne des frissons et je crois que je vais rajouter une bûche dans la cheminée. Le gris m’attire, me passionne même lorsqu’il s’annonce à la manière d’une douceur, d’un apaisement sur une toile peinte. Par contre quand il envahit le ciel de sa palme neigeuse, rien ne me réconforte tant que le cercle de pierres de ma tour, ses piles de livres - un rempart -, la croisée par laquelle le paysage se donne à la manière d’une carte postale.  Il est rare, dans ces conditions, que je m’aventure à l’extérieur plus d’une demi-heure, juste le temps de faire une pause entre deux moments d’écriture.

   Hier, au courrier, l’un de mes amis peintres m’a fait parvenir l’une de ses dernières œuvres. Son titre : « Un coin près de la mer ». Voici de quoi il s’agit. L’angle d’une pièce pourvu de deux fenêtres. Les murs sont teintés de saumon ou bien de pêche, en tout cas couverts d’un enduit qui évoque l’éclat d’une peau que le soleil aurait ambrée. Une chaise rustique, vraisemblablement paillée, on en aperçoit le tissage grossier. Vois-tu, elle me fait penser à « La  chaise jaune » de Van Gogh avec ses solides montants, son air presque trop naturel, empreint d’un vivant réalisme. Il suffirait d’ajouter, au tableau de mon ami, une porte de bois verte, des tomettes de briques, de placer pipe et tabatière sur l’assise et alors ce serait tout le décor de la chambre d’Arles qui apparaîtrait à la manière d’un destin solaire. Un soudain rayon de soleil dans la grisaille des jours. Posé au sol un simple guéridon noir. L’encadrement d’une cheminée et son capot de tôle. Une peinture au mur dont on n’aperçoit guère que le cadre doré.

   Tout ceci, en vérité, n’est posé là que pour mieux conduire le regard vers le paysage qui se montre au-delà des vitres. Le tout est traité de manière impressionniste. Le sol semble constitué de rochers alors que la touffe d’une végétation indique la présence d’un arbre, peut-être un palmier. La mer est d’un bleu intense, entre saphir et bleu de France, pratiquement monocorde, sans variations. Les vagues sont simplement suggérées par l’ondulation d’une crête en haut du grand dôme liquide. Le ciel, plus clair, tire vers le maya avec une touche de dragée. Et immanquablement, cette surface opaque, impénétrable, me revoie au ciel d’ici - il n’est guère accueillant, je te l’assure -, avec sa pesanteur de plomb, sa fermeture qui vous renvoie bien vite à vos propres fondements, cette chair occluse qui est le seul viatique dont on puisse être assurés sous l’anonymat du jour.

   Sans doute percevras-tu, bien que le tableau ne soit sous tes yeux, la tension initiée par le jeu des complémentaires : ce jaune aux allures de blond vénitien, ces bleus incisifs qui se heurtent du haut de leur différence. Alors, qu’en tirer qui ne soit pure gratuité ? L’intérieur de la pièce est rassurant, baignant dans ces teintes chaudes qui la parent d’un écrin. Le dehors, par contraste, semble se lever de lui-même, gonfler à partir de sa pâte dense, faire effraction au-dedans, gagner le cœur du logis, y imprimer, en quelque sorte, l’inquiétude du monde. Comme s’il y avait menace. Comme s’il y avait danger à différer de soi, à quitter son habitation, cette seconde peau qui nous préserve de bien des surprises, nous soustrait aux assauts d’une trop vive lumière, aux entailles du gel, aux morsures du vent. Oui, c’est bien cela, symboliquement - réellement, qu’en est-il ? -, les choses du lointain viennent à notre rencontre avec la charge de leur étrangeté, la démesure de leur puissance. Mais qui donc pourrait prétendre résister aux ardeurs solaires du désert, aux blessures de la froidure, aux énergies des vents qui tourbillonnent et l’on ne serait que poussière envolée par les meutes d’air ? Qui donc ?

   Certainement, Solveig, attribueras-tu le sombre paysage que je trace à mon constant état d’âme, à mon inclination à un romantisme exacerbé, si proche d’une exaltation parfois sans réel objet ? Sans doute. Mais peu importe. Ce sont nos sensations qui comptent dans l’instant même qu’elles se produisent. Tout le reste, les élucubrations mentales, les châteaux intellectifs, les plans sur la comète ne sont que billevesées. Une simple écume se levant des eaux profondes. Ce sont nos abysses qui nous déterminent, nos flux internes que le factuel attise de son continuel trident. C’est bien cela, nous sommes pris de l’intérieur par une lave qui bouillonne et s’agite en tous sens jusqu’à trouver l’issue de sa propre déréliction. Oui, j’en conviens, parler de « déréliction » pour nos remuements intimes, voici que ceci ressemble à une pétition de principe, sinon à un imaginaire pris de folie. Eh bien soit, Sol, les hommes sont fous. Je suis fou. Mais de quoi donc ? De ne point surgir au monde avec la certitude d’y figurer à la manière de l’arbre, du rocher, de la montagne à la crête enneigée.

   Eux, au moins, existent. Leurs imposants phénomènes en sont l’attestation, l’accusé de réception que les choses tendent à notre vigilance. Mais qui donc irait mettre en doute la validité de leur présence ? Alors que nous, oui, nous avons peine à cerner notre propre esquisse tant elle est fuyante, labile, seulement ordonnée à la constante mobilité, au troublant passage. Le temps, me diras-tu. Cette sublime entité serait risible si seulement elle ne nous traversait de part en part, nous prenait la main depuis notre naissance, la lâchant seulement au moment de notre mort. Dans l’intervalle de simples impressions, des fourmillements, des carrousels d’images floues, tremblantes : le causse se couvrant de grésil, la dalle de la mer endeuillée de brumes, l’extrême Cap Nord se perdant dans sa giration magnétique. C’est cela même, nous ne sommes que des boussoles désorientées et cette neige de l’âme qui n’attend que de se précipiter afin de nous disposer à n’être que question dans l’horizon des choses.

   Mais combien tout ceci demeure vain. Pourquoi donc agiter les eaux cristallines ? Toujours en leur profondeur la présence d’une vase qui, bientôt, viendra en troubler la surface, nous la rendant illisible, inatteignable. Je sais, ce thème de l’insaisissable traverse toute la laborieuse aventure de mon écriture. Une influence orphique, le souvenir d’une perte, l’impossibilité de rencontrer « l’imprononçable autrefois », d’en restituer le visage de gloire. Peut-être, écrire, n’est-ce jamais que cela, combler l’immense vide de milliers de signes de façon à ce que l’abîme se dissimule derrière cette germination qui tâche toujours de se faire efflorescence, de dresser son rideau de végétation devant l’indicible. Ecrire ne serait que plaquer un vide sur un autre vide.

   Nous vivons d’illusion, bâtissons des fictions, aussi bien le Peintre avec son « coin près de la mer » dont nous pouvons penser que l’angle convoqué n’est qu’imaginaire, lieu de convergence d’affinités cachées, ces dentelles de l’esprit qui ne vivent que l’instant de leur profération. Aussi bien moi, dans mon entreprise lexicale, un mot suivant un autre, ainsi, à l’infini. Un poudroiement, un mirage, la levée de quelque sable sur l’infinie colline des dunes. Quelques vives étincelles puis la nuit de la condition humaine reprend ses droits, tresse ses résilles de fantasmes si près de nos yeux que nous n’en percevons nullement la perverse trame. Nous sommes atteints de toutes les faiblesses oculaires qui se puissent imaginer, nous disposant à quelque cécité finale. Toute notre vie ne serait-elle « qu’œuvre au noir », ce travail qui ne creuse l’ombre qu’à espérer atteindre l’œuvre au blanc, puis celle au rouge et devenir la pierre qui possède un corps, une âme, un esprit ?  Le lever du soleil après la nuit des ténèbres. Créer n’est-il que cette constante métamorphose au travers de laquelle atteindre son soi rayonnant, le faire se manifester avec l’éclat qui convient à toute âme assoiffée de se connaître enfin dans son être le plus subtil ?

   Mais parlons de toi, de ta présence dans cette immensité qui ne pourrait guère recevoir de prédicat que celui de « boréal », tant ce nom est beau, ouvert au songe, dont l’étymologie ancienne se perd dans une multiple parole citant tout à la fois «le  vent du nord, l’aquilon, le nord, le septentrion ». Combien ce lexique est magique, porteur de la dimension aérienne, de son souffle, plaçant la fière lettre N à la poupe de la rose des vents, comme si son destin était de nous indiquer quelque vérité située dans la direction du Pôle.

 

Un lieu pour l’affinité

   Tu le sais bien, dans la mythologie, les pôles sont  les axes qui portent le monde. Mais celui du Sud est toujours perçu comme terrestre, de par sa simple position, alors que celui du Nord fait signe vers la demeure céleste qui ne saurait avoir de fin. Est-ce pour cela, ce besoin peut-être d’une réflexion élevée, de la rencontre d’une spiritualité ou bien plus simplement la coïncidence avec la pure poésie ? J’inclinerais plutôt pour cette dernière voie, te sachant ouverte à la musique des mots, à leur incomparable rythme. Sans doute les terres de hautes latitudes sont-elles terres de beauté. Je sais que tu ne m’apporteras de contradiction, toi l’incorrigible Nordique.

   Ma curiosité aidant, je suis allé sur l’écran voir le lieu de ta dernière migration. J’ai pensé aux oies sauvages, à leur vol en triangle, au mystère attaché à toute « décision » animale. « Instinctive », corrigeras-tu. Mais comment savoir ce qui se passe dans la tête du chef de la volée à l’orée d’un si long voyage ? Tu résides donc dans un de ces chalets de bois teinté de rouge, toit noir sérieux, clairs encadrements des fenêtres. J’en conviens, la vue est magnifique. Pour moi la neige qui parsème les plaques de terre, les congères, le sol spongieux seraient de trop. Pou toi ils sont ton lot ordinaire. Je comprends fort bien que l’on puisse s’y attacher. Nos habitudes ne sont-elles notre deuxième nature ? Ainsi le veut l’usage.

   Lieu de tes affinités, je présume. Ici, rien ne ressemble au tableau de mon ami dont je viens tout juste de dresser le portrait. Si, chez lui, dominaient les teintes charnelles - je le sais très amoureux -, chez toi ce ne sont que déclinaisons terrestres, profondément géologiques, arrimées à ce sol qui semblerait tout juste issu du domaine des ombres. En quelque sorte il en constituerait une première clairière, le début d’une venue à la lumière. Chacun rivé à ses propres racines. Les rhizomes courent loin qui disent notre nature d’hommes, son essence sise en quelque endroit secret. Sauf le ciel, parcouru de bleu léger et de blanc, tout repose dans une gamme de bruns plus ou moins foncés : cela va de l’acajou au grège en passant par l’alezan, le brou de noix, la feuille morte. Et l’eau elle-même a cet aspect tirant sur du sable ou de la vanille. Sans doute un simple reflet de la terre dans l’eau. Celle-ci est si pure qui s’alimente aux translucides glaciers. J’en conviens, le site est admirable, la vue panoramique - c’est bien normal, comment le « toit du monde » pourrait-il dissimuler quoi que ce soit au regard ? -, et ce fier bateau de pêcheurs reposant sa quille sur un lit de moraines, et ces collines de rochers au loin que nervurent les plaques des névés.

   Bien évidemment, je ne puis avoir aucune idée de l’intérieur qui t’accueille. Je le souhaite aussi chaleureux que celui de ma tour. J’y aperçois volontiers une grande cheminée qu’animent de belles flammes, des sofas confortables, des meubles nordiques aux teintes blondes. Je t’y vois affairée à placer un bibelot, une pierre ponce trouvée près de chez toi, une branche ornée de lichen.

   Ici, sur mon causse natal, la neige n’aura été que pure diversion. Quelques flocons qu’une soudaine tiédeur de l’air aura tôt dissipés. Un soleil, certes pâle, s’est levé au-dessus des nuages. Le dedans de la tour en est tout éclairé de rapides taches colorées. Il y a de tout, du gris, du bleu-jaune comme dans « Un coin près de la mer », des éclaboussures de blanc comme chez moi, de fines ciselures fauves, café, bistres, comme chez toi . Tu auras deviné que, pour ces dernières, il ne s’agit que des dos reliés de mes livres. Non, vois-tu, je n’ai nullement troqué mes anciennes affinités pour de nouvelles. De toute manière, tu sais comme moi que ces passions pour les choses, les mots, les paysages, les amis ne varient jamais. Bien au contraire nos choix ne font que se confirmer avec l’usage que l’on en fait ou la rencontre que l’on provoque. Bientôt la nuit sera là qui confondra en une même obscurité les variations mondaines. Alors la différence aura été gommée qui nous isolait chacun en notre régime de solitude. Que tes rêves soient sereins. Les miens, je présume, se peupleront du luxe des étoiles. Pour l’instant je ne saurai en dire la singulière coloration. L’essentiel, n’est-il pas vrai, qu’ils soient ? Demain sera un autre jour !

  

 

 

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