Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
3 février 2018 6 03 /02 /février /2018 09:41
Un cercle dans la nuit

        « Les verrotiers du soir »

     Photographie : Alain Beauvois

 

 

***

 

 

                                                                                     Le 2 Février 2018

 

 

 

 

   Te connaissant bien, Solveig (mais connaît-on vraiment jamais quelqu’un ?), je sais que cette image te plaira, parlera à ta sensibilité, convoquera ton sentiment esthétique et ce paysage au crépuscule, ces personnages à la limite d’une présence, tu n’auras de cesse de les archiver dans un coin secret de ta mémoire. T’écrivant ces quelques mots, situé un peu en retrait du jour, la brume frappant à mes vitres, c’est comme si, tout à la fois, j’étais sur cet étonnant rivage de sable, mais aussi près de toi dans ces nordiques contrées que l’on ne saurait envisager sans une lumière rare, un genre de clair-obscur, ce destin d’équilibriste entre adret et ubac. Ici tu reconnaîtras sans doute cette ambivalence qui m’habite depuis toujours, cette incapacité, parfois, à décider du monde, cette ambiguïté qui me situe entre chien et loup, cette marge d’incertitude dont je pense qu’elle doit entourer les poètes et les saltimbanques.

   Il est si éprouvant de se confronter à la dalle de suie nocturne, à la fulgurance de midi. Tu le sais bien, le pas assez, le trop se rejoignent toujours au sein du corps, y creusent le sillon d’une frustration, d’un désir levé qui n’a nullement trouvé sa résolution. Cependant combien il est heureux de vivre là, sur le bord de la faille, d’en éprouver le vertige de soie car il n’est rien de plus plaisant que l’attente, le dépliement différé de la surprise. Peut-être est-ce pour cette inclination au doute que nos relations n’en sont jamais restées qu’à des effleurements, à des caresses suspendues, à des mots échangés sur le bord d’une confidence, à des murmures sur la rive d’un lac, à des états d’âme au plein de la forêt. Peut-on demander à une Muse, d’être plus que cela, une apparition que le souvenir médite et amplifie au gré du temps ?

   Ne trouves-tu pas étonnante l’infinie variété des occupations humaines ? Tel se livre, ses journées durant, à la collecte de quelque vieille branche moussue, tel autre s’ingénie à débusquer dans de vieux grimoires d’étranges formules magiques, tel autre enfin, dans la lumière  cuivrée du couchant, passe de longs moments à fouiller la vase, à y prélever ces vers qui serviront d’appâts pour une pêche couronnée de succès, du moins en bâtissent-ils la vraisemblable hypothèse. Combien tout ceci pose d’interrogations ! Arrêtons-nous un instant sur le « verrotier ». Ce mot est si surprenant avec son immédiate polysémie ! Nous savons qu’il s’agit d’un collectionneur de vers, mais nous aurions aussi bien pu penser à la récolte de ces bouts de verre qui sillonnent les plages, on dirait des gemmes usées, des pierres de lune semées au hasard du temps, des larmes de résine que l’eau aurait métamorphosées. Enfant j’en faisais provision et, encore, il m’arrive d’en rapporter du bord de mer. Il s’agit, vraisemblablement de curieux talismans qui sèment ma table de travail de furtives opalescences.

   Cette photographie est si rassurante. Elle porte avec elle toute la sérénité des choses arrivées au repos. Eloignées sont les lumières de la ville (sont-elles les signaux des consciences multiples ?) ; le bruit a soudain reflué on ne sait où, peut-être sous les lames d’eau, en direction des muettes abysses. Au large une faucille de clarté, une teinte indéfinissable, une feuille de vermeil où flottent les points lumineux des réverbères. Quelques présences humaines à peine discernables tant la courbure du paysage est grande. Toujours l’homme est cette mesure infinitésimale dès l’instant où le lieu qui l’englobe se donne avec la vastitude des espaces libres. Et ce qui est remarquable (sans doute Sol en as-tu éprouvé l’ivresse, toi qui joues souvent en écho avec ces immenses lacs du septentrion ?), c’est que cette ouverture du monde aux êtres que nous sommes en multiplie la mystérieuse dimension. L’insignifiance se métamorphose en signifiance avec l’illimité qui en est l’empreinte la plus constante.

   On est ce grain de mica au milieu du désert et, dans l’instant qui suit, on est le désert lui-même, l’ondulation infinie et voluptueuse de ses dunes, l’oasis où tremble l’eau verte, la couronne de palmiers que l’harmattan agite de son souffle. On est tout cela sans délai. On n’a plus ni centre ni périphérie. Mais on est, d’un seul tenant, le cercle tout entier dans lequel s’inscrit la sensation de la plénitude en son efflorescence.  Une liberté engendrant une autre liberté et ainsi à l’infini avec l’impression que ce mouvement n’aura nul repos, qu’il pourra convoquer l’éternité. Bien évidemment, disant ceci, tu auras compris que je trace la sublime esquisse de la joie. Et les mots sont bien démunis pour traduire l’événement que chacun peut accueillir seulement dans le silence et la pudeur. La félicité ne s’énonce nullement. Aucune lèvre n’en pourra dessiner le contour. Seulement une profération intérieure, un lexique de chair, une onde de sang, la retenue de larmes sur la margelle des yeux.

   Les flots sont teintés de mauve, cette couleur saturnienne si proche d’une tristesse mais dont, ici, il faut retenir qu’elle dispose simplement à l’initiation. Le rêve en assurera la maturation que l’aube dévoilera selon le mode d’un nouveau savoir. Au tout premier plan ce sont déjà les voiles nocturnes qui se déploient, leur sombre majesté, ce bleu profond, puissant, à la limite d’une inconnaissance. Les vastes sous-bois, chez toi, Sol, ont cette complexité feutrée, ce mystérieux attrait et nous redoutons d’y découvrir de malins génies, d’étranges créatures aux desseins ténébreux. J’en suis sûr, c’est ce cercle de lumière tenu par un assidu verrotier qui retient ton attention. Comment pourrait-il en être autrement ? Il est si gratifiant pour l’esprit de découvrir enfin la clarté au terme d’un voyage éprouvant dans un boyau de terre. Le jour succède à la nuit dans une sorte de flamboiement.

   N’est-ce pas ceci, précisément, ce menu flamboiement que l’homme cherche dans le corridor de son intériorité afin que, sublimé à son contact, la tâche d’exister s’en allège de la découverte d’une voie médiatrice de sens. Chasseur d’images : chercheur de sens. Sculpteur de pierre : chercheur de sens. Assembleur de mots : chercheur de sens. Oui, il faut se livrer à cet exercice redondant, à cette constante anaphore dont le but est d’extraire de la pulpe mondaine le jus qui en constitue le nutriment essentiel. Tous, sans exception, sommes des êtres en quête d’or, de pierre philosophale, d’un territoire inconnu auquel nous souhaiterions donner le beau nom de « Paradis ». En toute hypothèse ce dernier est en notre possession. Il suffit de se mettre en chemin. Le chemin : la passion d’un labeur, le goût du beau, la poursuite du bien, l’usage des vertus. S’agit-il de simples plans sur la comète ? D’horizons utopiques qui reculent sans cesse ? D’un angélisme sans socle réel ? Je  laisse à ton jugement la nécessité de faire un choix. Peut-être sera-t-il difficile ?

   Bientôt la nuit sera là qui recouvrira la plage de sa chape de plomb. Alors les hommes n’auront plus de site où pourront s’exprimer leur attente que dans l’immersion totale des songes. Qu’y verront-ils que la vie n’aurait pu leur présenter qu’en atténuation ? L’image d’un amour fuyant qui, sans cesse, se rapproche jusqu’à devenir visible ? Le brillant d’une fortune après laquelle ils s’usaient à courir depuis le jour de leur naissance ? La saisie d’une connaissance qui, jusqu’alors, avait toujours refusé de se présenter telle cette évidence infiniment belle, douée des mérites de ce qui se laisse approcher avec générosité ? Auront-ils toutes ces belles visions ? Traverseront-ils des cauchemars ? Existeront-ils davantage que dans la fable dont ils sont les acteurs jour après jour ?

   Toute clairière (ce cercle en est une) est, symboliquement éprouvée, le don d’une vérité faisant sa belle apparition parmi le réseau dense des apories, des errances, des approximations dont nos destins sont les habituels visages, dont nos actions sont les reflets exténués. Ô Solveig, puisses-tu demeurer longtemps à distance, tout en haut de la Terre, là où les immenses forêts de pins noirs et d’épicéas font un continuel manteau que, parfois, illumine le faisceau d’une aurore boréale. Puisse la lumière « verroter » tel un vibrant cristal ! Ce néologisme, je te l’offre tel mon amour crucifié. Il n’est rien de meilleur en ce mode que le sacrifice lorsque le lieu de sa destination est au Grand Nord, que  le sujet de sa réception est cette étoile brillant au firmament du souvenir. Le jour sera-t-il levé dans la mesure printanière, cet espace de renaissance, lorsque ma lettre te parviendra ? Demeure au centre du cercle. Là est ta juste présence. Tu ne saurais avoir d’autre foyer.

 

  

Partager cet article

Repost0

commentaires

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher