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1 février 2018 4 01 /02 /février /2018 09:46
Aurore

                                                                         LAPLAND - Finland

                                                  Photographie : Gilles Molinier

 

***

 

                  

                                                                          Le 31 Janvier 2018

 

 

  

   Décidemment, Sol, il ne sera pas dit que j’échapperai aux pays des hautes terres où souffle l’esprit boréal. C’est comme si, dès ma naissance, s’était implanté en moi ce germe de beauté indépassable. Existe-t-il, en un coin de la Terre, un district, fût-il mince, qui soit investi d’un tel pouvoir de fascination ? Je n’ai que trop rarement parcouru le globe et n’en connais guère que quelques rapides visions entrevues, ici et là, sur un écran de cinéma, dans les pages d’une revue. Mon unique voyage en tes confins du Nord (qui donna lieu à notre rencontre) remonte à si longtemps et, parfois, je crois l’avoir rêvé. Mais peu importe la durée, tu sais comme moi que chaque expérience est singulière, que rien ne la détermine tant que la qualité sous le sceau duquel elle s’est déroulée.

   Cette belle image dont je vais maintenant faire le commentaire, je l’ai découverte au hasard de mes lectures dans une revue au titre évocateur : « BOREALES ». Vois-tu, certains noms sont magiques qui portent avec eux l’incomparable mérite du songe. Rien ne peut le dépasser, tu le sais bien, toi mon imaginative, la médiatrice de mes instants, tu les transformes en cette inaltérable félicité qui incline aux plus longues pensées. Rencontrant les pages glacées du magazine, apercevant ses représentations lacustres, ses immenses forêts de mélèzes tachées du blanc des bouleaux, ce ciel tellement pris de liberté et me voici voguant dans le lieu de l’adolescence, quelque part du côté du « Voyage d’Urien » de Gide :

   «  ... soudain la nuit se déchira, s'ouvrit, et se déploya sur les flots toute une aurore boréale. Elle se reflétait dans la mer; c'étaient de silencieux ruissellements de phosphore, un calme écroulement de rayons; et le silence de ces splendeurs étourdissait comme la voix de Dieu. »

   « Aurore boréale », « ruissellements de phosphore »,  les portes du réel étaient dépassées dont, longtemps j’oubliais la texture pour me tenir tout en haut du planisphère, là où rien de plus libre ne pouvait apparaître  que l’immense et glacée courbure du ciel. Oui, sans doute « la voix de Dieu » te surprendra-t-elle dans la référence d’un agnostique mais elle indique, pour moi, tout au plus, l’idée générale d’une transcendance dont tout paysage sublime peut recevoir le prédicat. Quelle émotion intense doit éprouver le voyageur lorsque se déploient devant ses yeux ces écharpes vert-émeraude qui balaient l’espace de leurs étonnantes mouvances ! Puissent-elles, un jour, m’apparaître dans leur vérité alors qu’elles ne sont, le plus souvent, que des mirages de songe-creux !

   Mais assez de ruminations, de regrets, de possibles métamorphosés en leur constante dissidence. Des yeux humains, n’est-ce pas Solveig, engrangent une telle myriade d’images qu’il en demeurera toujours une à placer dans l’étrave de notre mémoire pour en faire le lieu d’une incomparable contemplation. Sans doute penseras-tu, comme moi, qu’un pays tel la Finlande et à plus forte raison sa latitude la plus extrême, la terre lapone,  ne pourront jamais se laisser réduire à quelque image d’Epinal pour touriste en mal de sensations. Toujours il faut aller à l’essentiel, au rare, à l’authentique, lesquels souvent, demandent que l’on fasse l’effort de les découvrir, de les comprendre, de les loger en soi au sein de ce qui s’accomplit grâce à un lent métabolisme. Certes le plaisir de la découverte est immédiat  mais détourner les yeux de ce qui les a ravis et une autre occupation prend la place qui efface ce qui vient tout juste d’être considéré. Longuement, patiemment, il faut archiver dans le souvenir, y revenir souvent, en apprécier l’inimitable pulpe. Alors seulement les choses consentent à livrer leur âme, à libérer le feu dont leur centre est porteur, à diffuser l’ensemble des prodiges qui en habitent le site.

   Voici, Sol, nous sommes par un étrange pouvoir du sort, rassemblés tous les deux sur cette rive sombre à la belle teinte de plomb. L’heure est matinale, aussi le silence est-il grand dont on perçoit les orbes jusqu’au centre du corps. L’air est frais, une palme s’agite qui fait notre siège. Oh rien de douloureux, rien de désagréable. C’est la tournure du Grand Nord qui vient à nous, nous enveloppe dans un genre de tunique étroite afin qu’entourés de cette eau lustrale nous naissions à notre propre événement, à ceci qui fait face et se dit sur le mode de la surprise. Plutôt du saisissement. Non venu du froid mais de la vision neuve qui s’ouvre à nos regards. C’est ainsi, tout paysage en son origine (celui-ci vient tout juste d’émerger du néant de la nuit), se donne à voir tel l’exception qu’il est. Tu sais, Solveig, il ne s’agit de rien de moins qu’une commune naissance. Le monde vient à nous comme nous venons à lui, surgissons au plein de sa mystérieuse présence. Etre-à-soi est toujours être-au-monde. Pour la simple raison que nous ne sommes que le prolongement d’une étoile venue du plus profond de la galaxie, fragment de cosmos jouant la même partition que ce lac à l’eau étale, ces bouquets d’arbres, cette forêt qui fuit là-bas vers son terrestre destin.

   Nul bruit encore que la résonance du monde sur l’arc de la conscience. Tout est si diffus, si souple, si souverainement accordé à l’ordre des choses. Nous ne parlons pas, Sol. Nous regardons seulement le trait de cendre du rivage opposé, la lueur rose au ras de l’eau, le cristal du ciel, la manière de sombre presqu’île des arbres dont la fuite paraît infinie. Mais ici, regarder veut dire entendre, toucher, goûter, sentir, tout ceci dans le même geste de préhension puisque nous sommes l’un des éléments de la scène. Ni plus, ni moins que la dalle d’eau, le dôme du ciel. A ce seul prix la faveur peut nous être accordée d’être en rythme avec ce qui, non seulement nous entoure, mais ce tout dont nous participons, qui nous affecte en notre propre le plus profond, sincère, inaltéré.

   Seule l’émotion, seule la vibration, seul le frisson intérieur peuvent encore faire sens. Même un mot serait de trop. Sa seule profération entraînerait le cycle des justifications, des raisonnements, peut-être des sophismes. Le silence est le meilleur allié de la poésie. Or qu’est cette apparition sinon l’efflorescence d’une poétique ? La photographie est si exacte qu’on n’en pourrait rien soustraire sans attenter à son intégrité. Elle fonctionne comme un alexandrin avec sa propre cadence, sa césure inaperçue, sa métrique qui en fait son élégance. Être à l’écoute comme on l’est au regard. Dans la libre disposition de soi à ce qui advient. Une liberté accordée à une autre liberté. Une pure confluence. Une osmose. Le lieu d’écriture d’affinités complémentaires. Tout séjour auprès des choses naturelles (en la pureté de cette notion) est un acte indivis qui nous met en présence d’une source limpide. Les gouttes d’eau sont assemblées, les grains d’air unis, les fragments de terre soudés. Il n’y a nulle place pour une diversion, un partage, un éparpillement du réel. Ceci aurait-il lieu et ce ne serait que chaos et non-sens épandu sur un mortel ennui.

   Te rends-tu compte combien, au-delà du temps et de l’espace nous avons été complices d’une aventure commune ? Une sorte de « re-naissance » des jours d’autrefois, un nouvel élan, la foi en nos destins réunis. Ici, le soleil est à présent au zénith et la lumière ruisselle du ciel, on dirait une cascade de météores, peut-être la curieuse clarté d’une aurore boréale. Ici il faudrait demeurer, en instance d’une plus ample connaissance, genre d’amphore ouverte à une pluie de clarté. Nous serions un contenant attendant que son contenu vienne en légitimer la présence. Quoi de plus beau alors que ce suspens du temps à l’entour d’une chose rare, emplir de sens la démesure d’une vacuité. Ainsi se campe l’amante à sa fenêtre que l’amour ravira bientôt.

    Avant de me retirer, encore une vision venue d’une lanterne magique. Une forêt de sapins et d’épinettes au vert sombre que jouxte la rouille des mélèzes d’automne. Le méandre paresseux d’une rivière, son eau claire, ses ilots de tourbe. Une première neige saupoudre le sol spongieux. Le ciel est blanc, en attente de flocons. Bientôt sera l’hiver, sa rigueur, la nature en repos avant que ne s’annonce l’éveil printanier. Certes cette scène diffère de la première qui s’ouvrait sur un spectacle apparemment proche du solstice d’été : vivacité de la lumière, brillance de l’eau, dépliement du ciel en sa plus grande splendeur. Mais, en réalité, ne s’agit-il pas d’une seule et même chose ? Si. Toute beauté une fois reconnue s’installe avec facilité dans tout ce qui peut la recueillir en tant que l’exception qu’elle est. Nul lieu plus prééminent que l’autre. Nulle saison qui sonnerait plus haut que sa rivale. Nulle précellence qui figurerait ici, s’absenterait là.

   La beauté est si universelle qu’elle est toujours reconnue par ceux, celles, hommes, femmes, paysages, œuvres d’art qui lui offrent l’espace de sa révélation. Ainsi de toi, Sol, dont la dernière apparition est si lointaine qu’elle semblerait irréelle. Jamais tu ne m’as envoyé de photographie de celle que tu es devenue : une pure convention entre nous. Mais ce que je sais à la façon d’une évidence c’est que tout est demeuré en toi qui faisait ton charme : cet acajou de tes yeux, ce hâle tirant vers le luxe d’une peau satinée, ce sourire éclatant, la neige de tes dents. Et cet air de  naturelle disposition à l’accueil d’une joie. Voilà pour aujourd’hui. Jamais il ne faut abuser des attraits de la distinction sous peine d’éprouver la pesanteur du réel. Je t’envoie par courrier cette belle revue au nom si évocateur « BOREALES ». Je sais que tu en feras bon usage. Puisses-tu y trouver ces brusques illuminations qui, jadis, allumaient au profond de tes yeux le feu du bonheur. Déjà j’en aperçois les sourds éclats. Prends soin de toi.

    

  

 

 

 

 

 

 

 

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