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1 février 2018 4 01 /02 /février /2018 09:40
Veuve Noire

           « Le sens de la vie »

          Œuvre : Dongni Hou

 

***

 

 

 

                                                                                                                                                    Le 30 Janvier 2018

 

 

 

 

   Aujourd’hui, Sol, je ne pourrai te faire parvenir nul document pour la simple raison que l’œuvre dont il va être question, je l’ai entrevue au travers de la vitrine d’une galerie. Sans doute est-ce son air énigmatique qui a retenu mon attention. Un long moment je suis resté à fixer son image et c’est comme si, tout  alentour, s’était soudain éclipsé. Il n’y avait plus au monde que trois êtres : « Veuve Noire », son titre « Le sens de la vie » et ma propre silhouette figée sur le trottoir de ciment. Je ne sais si des passants m’ont aperçu. Si l’affirmation est la seule réponse, je crains fort qu’ils n’aient pensé à un quidam halluciné par quelque extraordinaire vision. Il est parfois des rencontres avec des présences imaginaires (c’était bien le cas de cette toile qui ne s’inscrivait nullement dans le réel, dans le rayonnement d’un possible), des confluences donc qui vous saisissent au col et vous demeurez en sustentation tout le temps que la magie produit son effet. A l’instant où j’ai pu me libérer de cette étrange possession, descendant la Rue Bonaparte, je devais avoir l’air d’un chien égaré à la recherche de son maître !

   « Chiens perdus sans collier » pour reprendre le titre célèbre du roman de Gilbert Cesbron. Sauf que j’étais SEUL et ne pouvais m’abriter derrière l’enceinte rassurante de la meute. Mais il me faut cesser mes digressions et t’entretenir de ce qui ne cesse de me tourmenter depuis plusieurs nuits. L’aube se lève que je n’ai encore trouvé le sommeil. Les journées sont bien longues alors à ressasser dans le fortin de ma tête mille obsessions en forme de crochets. Sais-tu, Sol, on ne se refait pas. C’est comme notre naissance que nous n’avons pas choisie, elle nous échoit en tant que lot du destin. Il en est de même pour notre tempérament, il surplombe notre existence, la fait rutiler parfois, la ternit souvent. Les jours de faible gloire nous attribuons cette déconvenue au temps qu’il fait, à l’âge qui passe, à l’ami qui a omis de nous saluer. Tout ceci est si vain ! Nous sommes seuls avec nous-mêmes, voilà le drame !

   Voici le moment venu de décrire l’objet que le hasard a mis sur mon chemin. Représente-toi un mur teinté de jaune assourdi, une forme ovale noire au centre, puis une forme blanche qui lui fait suite. Tout ceci est bien abstrait, j’en conviens. Alors voici les clés de l’énigme. Le fond jaune symbolise à l’évidence le sol à partir duquel s’élève l’existence de cette étrange représentation. Le noir est la couleur d’un foulard au travers duquel se laisse deviner le visage d’une Jeune Femme, visage partiellement occulté à notre vue, seuls les traits essentiels (une ébauche de nez, la fente d’un œil, l’aperçu des lèvres) s’y peuvent lire. Le massif blanc, couleur de neige maculée, est le haut du corps dont émergent deux clavicules, la dépression de l’attache du cou, la naissance des épaules. Je devine ton égarement qui doit être au diapason du mien. Ici, je ne doute pas que la comparaison que je vais te proposer ne te fasse sourire. Je solliciterai ta brève indulgence. Nous deviserons à son propos ensuite. Dans cette figure que je qualifierai de « tronquée », se laisse lire en filigrane la silhouette de marbre de la Vénus de Milo, son étrangeté, le fait surtout que l’entièreté de l’anatomie ne nous apparaisse jamais qu’à la mesure d’un travail de reconstruction.

   Cette même impression d’incomplétude, cette sorte de vide qui s’ouvre en nous, nous en ressentons les effets identiques à ne découvrir Veuve Noire que partiellement et ceci avec d’autant plus de force qu’il s’agit du visage, cette pierre de touche de l’être, cette nervure angulaire sur laquelle repose l’édifice entier de l’humain tel que nous en attendons le dévoilement. Or, ici, la chute du masque n’est nullement opérée qui nous entraîne bien en-deçà de la révélation d’une physionomie dont nous espérons, par le seul reflet de l’altérité, qu’elle nous oriente et révèle la nôtre, ce par quoi seulement nous serons arrivés à notre propre réalité. Tu vois, je crois que le parallèle établi avec la déesse Aphrodite n’était nullement gratuit, les points de convergence sont évidents.

   « Le sens de la vie ». Combien cette formule nous paraît ambiguë. La vie, il y faut tant d’ingrédients divers, d’expériences multiples, de toiles mémorielles tendues en tous sens, de hasards aux troubles auréoles, d’incidents, de rapides fortunes, de dépressions, d’emballements, de sauts de côté, d’enjambements de fosses si illisibles que nous ne savons plus si nous les avons inventées, si elle ont surgi du chapeau de quelque magicien, si elles sont la forme inaboutie d’une pierre philosophale dans l’athanor rougeoyant d’un bien curieux alchimiste. L’existence : un pas en avant, deux pas en arrière, des rebonds, des sauts sur place, des égarements, des impasses, des luminescences, de rapides comètes. T’étonneras-tu, Solveig, du second titre que j’ai attribué à cette image : « Veuve Noire » ? Si je fais signe en direction de l’araignée, c’est moins en raison d’une analogie formelle que pour amplifier la dimension tragique que l’Artiste tend à notre sagacité. N’es-tu pas convaincue de ceci : notre avancée à tâtons le long d’un chemin semé d’embûches, nous en visons le terme telle l’illumination que nous supputons alors que le réel est tout de noirceur et de jeu consommé jusqu’à l’absurde ? C’est si éprouvant de dresser, notre vie durant, les cubes multicolores de ce que nous rencontrons, d’en espérer ce haut mât de cocagne dont nous souhaiterions faire la finalité de notre réussite (comme aux cartes) et puis s’ensuit le mortel écroulement sans que nous puissions rien tenter pour en suspendre le funeste dessein.

   De là vient, en des jours de peine, notre découragement. De là vient la noirceur du pinceau qui n’évince rien de l’entaille du réel. Le visage, derrière sa sombre mantille, nous est ôté, tout comme il est différé de soi pour celle qui en supporte l’amère condition. Veuve du monde. Veuve d’elle-même en quelque sorte. Inaboutie. Condamnée à ne paraître que par défaut. La peine est immense qui recouvre la face d’une tenture inéluctable dont nul ne peut prétendre venir à bout, contrarier la puissance de destruction. Tous nous l’avons cette résille de stupeur. Elle est tellement coalescente à nos errements permanents  que nous n’en percevons même plus la confondante présence. Connais-tu, Sol, cette empreinte de suie posée sur le visage de l’être, pareille à ce demi-jour des forêts boréales dont, le plus souvent, tu fais le but de tes promenades ? La mélancolie n’a d’autre nom, d’autre aspect que cette divagation sur le bord des choses dont nous sentons combien elles nous sont étrangères, parfois hostiles mais nous fermons nos paupières à la force d’une aveuglante vérité.

   Peut-être est-ce pour de tels motifs que nous feignons d’ignorer le scalpel de la finitude, lui tendant pourtant dans une manière de naïveté éblouissante, la fragilité d’un cou qui recevra l’empreinte de la lame ? Exister contre vents et marées avec, amarrée à la poupe de notre embarcation la foi en notre navigation, à la proue les gerbes d’eau qui en éteignent les plus valeureuses manifestations. Oui, ces paroles d’infinie lassitude en ce Janvier languissant, jamais la fin de l’hiver ne s’annonce, semblent le contrepoint d’un temps immobile. Qu’en est-il du temps en sa langueur, puis en sa fougue éblouissante ? Que nous dit-il de nous que nous ne savons entendre ? Comment différer de son sidérant phénomène puisque notre essence et la sienne sont une seule et unique chose ?

   Dehors le temps est infiniment gris, genre de désolation sur une plaine qu’une soudaine bourrasque aurait privée de son habituelle quiétude. Chaque jour une nouvelle pluie chasse l’ancienne. A Paris l’eau menace d’envahir les quais, peut-être de gagner les galeries proches. Tout de même il ne faudrait pas que le sujet sur lequel nous dissertons finisse sa course inquiète sur le mode d’une Ophélie ! Tellement de douleur sise en sa chair comme usée par le fléau des heures. A vrai dire, cette toile ne nous émeut pas, elle ne s’adresse nullement à notre sensibilité, elle ne concerne nulle esthétique. Elle est simplement d’ordre métaphysique, c'est-à-dire qu’elle s’enfonce au profond de l’âme pour l’interroger sur le lieu de sa présence, sur le temps de sa destination.

   Le lieu : aucun lieu si ce n’est celui, invisible, de l’utopie. Le temps : celui, impalpable, qui tisse les cellules de notre corps, leur ôte toute tentation d’éternité, les contraint jusqu’à l’épuisement de leur propre substance. Sol, que penses-tu de cette dérive songeuse, de cette existence qui, au lieu de procéder par additions successives, bien au contraire, se livre au jeu bizarre de la soustraction permanente jusqu’à atteindre la zone d’invisibilité qui se confond avec le néant, donc avec l’absolu. Ceci est si troublant cependant, nous les êtres du relatif qui nous annonçons au fur et à mesure de notre âge avec la nécessité radicale de l’absolu ! En motif géométrique : une horizontale se dressant en verticale puis retombant dans l’anonymat d’une nouvelle horizontale. Oui, mes termes ambigus ne tarderont guère à s’éclairer. Horizon d’avant la naissance, verticalité de l’être existant, horizon d’après la mort, ombre, lumière, ombre, clignotement ontologique avant que tout ne se referme en rien.

   La nuit approche, Sol, identique, sans doute, à la chute des heures du septentrion dans l’obscurité qui en est la trace la plus éloquente. Long sera l’hiver qui semble ne jamais vouloir finir. Veuve Noire, elle, en son deuil permanent, a déjà consenti à ne paraître que dans ces teintes de neige et de frimas, de tourbe compacte, de glaise lourde. Devons-nous l’envier ? La plaindre ? Souhaiter son dévoilement ? Si, seulement, tout ceci pouvait se décréter à la hauteur de notre volonté ! A-t-on jamais décidé de l’heure, du temps qu’il fait, de la couleur des yeux de l’amante, de la course des étoiles dans la haute sphère du ciel ? A-t-on jamais décidé de quoi que ce soit ? Si tel était le cas les heures claires bifferaient les heures sombres. Mais, alors, la vie vaudrait-elle d’être vécue ?, je te le demande. La vie est jeu donc gain immédiat, perte possible, ou bien elle n’est pas. Ceci, est-ce une pensée de midi, une pensée de minuit ? J’ai hâte, Sol, de recevoir ta prochaine lettre. En elle flotte une telle rumeur d’éternité. Crois-moi, Fille du Nord, il en est ainsi !

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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