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20 octobre 2020 2 20 /10 /octobre /2020 08:17
 Silence nu de la présence

                                                  Photographie : Alain Beauvois

 

***

 

" Comme une vague au pied du Cap..."

 

S'échouer

Comme une vague au pied d'un cap

Caresser les blanches falaises

Respirer

Et prendre un peu de hauteur...

 

CAP BLANC NEZ

un soir de décembre dernier

Où étais-tu ?

Que faisais-je là - bas ?

 

A.B.

 

***

 

Il faut partir du

MONDE

De son entièreté

De sa plénitude

Mais n’y demeurer jamais

Là est le plus grand danger

De se fourvoyer

Dans les abysses communs

D’une représentation mondaine

À savoir une manière

De non-sens

D’aporie

Le MONDE

Il faut l’A-MONDER

Réduire sa Mondanéité

À son plus petit

Dénominateur commun

N’en garder que l’invisible trace

Ainsi

MONDE

Supprimer  M

Le Multiple le Mouvant

Supprimer  E

Tel l’Evénement

Supprimer D

Telle la Distraction

Supprimer N

Telle la Nomination

Conserver O

Cercle parfait

Figure de l’Infini

Figure de l’Absolu

Viser sa forme de bouche

Arrondie par l’étonnement

Le philosophique

Qui enjoint au silence

N’autorise que la nue parole

Du Néant

Conserver O

Abandonner tout prédicat

Toute figure

Toute forme

Se disposer à la Présence

Seule

La Présence

 

***

 

  

   Silence - Il n’y a rien que le rien. Pas encore de souffle, pas encore de vent, pas encore de vol blanc de la mouette traversant le large du ciel. On est là soi-même telle la virgule suspendue au-dessus de la page blanche. Dans le clair de la chair on sent une onde qui fait sa reptation lointaine, son glissement d’écume tout au fond d’un étrange continent. Des glaces à l’horizon, des étoffes de brumes, des geysers de silence. Et surtout des empilements de blanc, des congères de mots éteints, des moraines de signes indistincts. C’est si étrange ce flottement, c’est pareil à un cosmos cherchant sa loi, dérivant au plein mystère des constellations non encore parvenues à leur être. Cela cherche. Cela tutoie le vide. Cela enjambe l’abîme. Des hommes seraient-ils présents quelque part dissimulés dans leur germe originel ? Si assourdissant le silence qui gonfle l’abdomen, vrille le plexus, pousse vers l’avant la graine sidérée de l’ombilic.

   Peut-être, au-delà de soi, juste devant le globe des yeux le peuple assidu des modestes du sable, des habitués du vent, des errants des espaces illimités. Un crabe aux pinces repliées dans le noir de son trou, une patelle suçant son rocher, des vers forant la vase de leur museau triangulaire. Peut-être. Et les Hommes, les « Frères humains » où-sont-ils, eux par qui le sens vient aux choses, l’amitié aux vivants, la fraternité aux désolés sur Terre ? Où le lieu de leur habitation ? Si belle la solitude ! Mais si pesante la destinée ne croisant plus aucun chemin porteur de traces ! Là, sur le plateau de sable livré à sa totale incomplétude (toujours lui manquera le soleil, la mer, le scintillement des étoiles, le flux souverain, le reflux en sa fuite), l’Unique se trouve affligé en sa citadelle. Nul écho n’y parvient. Nul message qui dirait, quelque part, tout en haut d’un sommet, sur le lit du fleuve, dans la clairière forestière la Présence à nulle autre pareille. Alors cela s’agite dans le bocal de la tête, cela fait ses remous, ses battements, ses coups de gong dans l’ornière de la conscience.

   Nu - « Nu », « dénuement », « nudité », tout conflue ici pour dire la façon dont l’être de l’homme est foncièrement affecté en son sein par le phénomène de la présence. Et, corollairement par celui de l’absence qui en constitue moins son envers que son double, son écho. Nul désir sans manque. Nulle joie sans peine. Nulle félicité sans l’ombre portée de la tristesse. Mais il faut en venir au réel maintenant, à sa concrétude, à son inévitable coefficient de présence. Non de vérité, ceci est trop fluctuant selon les êtres, les lieux, les temps, les cultures.

   L’eau est grise qui court sur la dalle de sable, parfois plus claire, teinte d’argile, tantôt plus sombre selon les reflets du ciel, versatile, pareille à une humeur contrariée. C’est nous qui décidons de cet état de supposée mélancolie. C’est nous qui jetons un sort sur les choses qui se présentent à nous en toute simplicité, en toute innocence. Et pourtant, pourrions-nous  nous abstraire de notre activité de projection intellective, nous dispenser d’attribuer aux diverses altérités rencontrées tel ou tel caractère qui, en dernière analyse, est bien plutôt une esquisse de notre complexion en cet instant de notre regard plutôt que d’ineffables stigmates tracés à la face de qui ou quoi vient à l’encontre. Dard de la subjectivité forant toujours la peau dense du réel, voulant y trouver, en fait, la décision irréfutable de son empreinte. Qu’est cette eau pour nous ? Qu’est cette falaise, sinon la toile de fond sur laquelle nous apposons, continûment, le sceau de notre conscience ? Cessons un instant de viser l’objet et il n’est plus à l’horizon de notre esprit qu’une simple fumée dans le brouillard du monde.

   Que deviendrions-nous sans cette insigne possibilité (liberté ?) de saupoudrer les prédicats, d’attribuer des sens multiples aux événements, grands et petits qui constituent nécessairement les coulisses de la scène que nous arpentons quotidiennement ? L’écume est là avec ses plis blancs, ses gonflements de bulles, ses irisations, ses bondissements et ses retraits. Nous n’en sommes nullement inquiets, pas plus que comptables. Seulement spectateurs et ceci est déjà de l’ordre du pur prodige. Noire est la falaise allongée sur le socle de la Terre, sorte d’animal diluvien aux aguets, de mystère venu du plus loin de notre fuligineux imaginaire. Est-elle si réelle que nous le prétendons ? N’est-elle pas là simplement pour se montrer en tant qu’accusé de réception de nos songes, de nos obscures pensées ? Il est si dérangeant parfois de faire surgir, au milieu d’une plaque de basalte ou de granit, en leur innocence, la poix sourde de nos songes les plus ténébreux. Est-ce, déjà, la dague de la finitude qui s’emparerait de nous et nous contraindrait à tout voir en tant que symboles immanents, lourdement existentiels, tragiquement ontologiques ? Pourtant cette avancée de rochers s’apaise vite, le blanc virginal, le blanc silencieux, le blanc lustral du bas du ciel est là qui s’avance, apaise, oint de son baume la noirceur métaphysique. Blanc l’horizon, lumineux, métaphore d’un destin qui, soudain s’éclaire. La chape de nuages gris-bleus est sans doute menaçante mais la composition en son ensemble rayonne d’harmonie, de beauté discrètement affirmée, ici dans la lumière des vagues, là dans le gonflement du ciel, là encore dans la densité chromatique qui agit à la manière d’une parole ouverte, fécondante, bourgeonnante.

   Présence - On est là embusqué dans sa casemate humaine, on respire à peine, on se retient de penser, on veut l’immédiate sagesse, l’immémoriale présence dont les mystérieux orbes viennent à nous depuis la nuit des temps. Soudain, l’espace est assemblé tout autour de soi, il serre mais dans la douceur, il questionne mais dans le secret, il se dilate mais demeure disponible, à portée des yeux, il plane loin mais dans la proximité. Etonnante turgescence de ce qui est là, tout contre soi, alors que l’infini semblait la seule mesure possible. En réalité présence de soi incluse dans la présence de l’autre, le rocher, la falaise, le nuage, l’eau glissant sur la plaine de sable. Présence. Quelle présence ? De l’homme qui regarde le paysage ? Du paysage observé par l’homme ? La présence ne se dévoile avec suffisamment d’acuité qu’au terme d’une confluence du silence et de la nudité. Il faut donc mettre à nu le paysage (se mettre à nu également), se disposer à recueillir les signes partout visibles qui nous disent l’empreinte sans partage du réel.

   C’est alors comme un tressaillement, une survenue au plein de l’âme, dans ses plis et replis qui ne sont que les feuillets de l’exister patiemment collectés, archivés dans la mémoire des cellules, dans l’eau matricielle qui court en soi, fait ses généreux ruissellements, ses rebonds joyeux (souvent oublions-nous de les interroger), ses cascades de gouttes. Oui, Présence est toujours présence à soi, présence au monde, en une même esquisse, un même élan, un identique  saut qui déporte et unit en même temps. C’est pour cette unique raison d’un pliement-dépliement simultanés que le phénomène demeure imperceptible, seulement visible au regard des attentifs, sans doute des inquiets, des chercheurs de trésors. Le trésor en-soi-au-dehors-de-soi comme si le tout du monde devait nécessairement confluer dans la dimension de l’expérience immédiate.

   Présence est la distance sans distance, la parole sans mots, la lumière de l’ombre, l’ouverture-fermeture de l’être à son luxe le plus inouï, être-ici-là-encore-plus-loin dans la seconde infinitésimale. Présence est temps étendu-condensé. Présence est extase permanente de la trinité passé-présent-avenir dont la chute est cet ici et maintenant qui fait brûler l’éclat de son phosphore dans les tubes glacés de nos os, dans les extrémités digitales pareilles à des feux de Bengale, dans l’irisation insondable de nos sexes, dans l’écartèlement-assemblé de nos pensées. Présence est présence, ce que nous dit cette formule tautologique afin de ne demeurer en reste d’elle-même. Ainsi, le plus souvent, se concluent de brillants traités de philosophie, lesquels ayant épuisé les possibilités de la logique, les diapasons de l’argumentation, les éblouissements de l’intuition consentent à mourir sur le bord du rivage. De l’Unique. Seulement ceci à connaître, la fusion du multiple (falaise, eau, nuage, sable) en sa pointe extrême, ce dard de la conscience (soi) qui attise les choses, les transfigure, les métamorphose. Ainsi est la Pierre Philosophale qui meurt au plomb afin de devenir or. Trajet de l’immanent au transcendant, du transcendant à l’immanent. Au centre brûle le foyer incandescent de toute Vérité. Là est notre lieu.

 

  

 

 

 

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