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11 janvier 2018 4 11 /01 /janvier /2018 15:48
Flamme dans la neige

           Photographie : Anonyme

 

***

 

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

  Depuis des jours le ciel était bas, poudré de gris, mêlé aux échardes de lumière, pris dans des masses filandreuses. Le vent venait du Nord, brusques bourrasques auxquelles succédait un soleil avare, blanc, anémique, si loin des hommes qu’il paraissait n’être qu’un simple fantôme bien au-delà des destinées ordinaires. Rien ne réchauffait que l’âtre incandescent, la tasse de thé brûlante, les couvertures de laine, le soir, sous la mansarde aux croisées givrées. Le chalet que j’avais loué - à vrai dire plus cabane que logis confortable -, était situé à mi-pente sur ce qui, à la belle saison, devait être une estive pour les bêtes. Le toit, coiffé d’une dalle épaisse de poudreuse, la porte encombrée de congères, le chemin envahi de blanc, tout ceci me condamnait à l’exil. Pouvait-on rêver mieux pour écrire, corriger des textes déjà anciens, mettre en ordre quelques idées, développer de nouveaux chapitres ?

  

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Le matin, dans le gris-bleu du petit jour, assis à ma table en cèdre - une odeur de résine s’en échappait -, parmi les volutes de fumée, mitaines aux doigts, je consignais dans mon volumineux manuscrit quelques impressions fugaces du présent qui allaient rejoindre les méditations du passé. Ce temps insaisissable, voici qu’il s’accommodait fort bien de ces teintes si douces, si inclinées à la pente de quelque mélancolie. Je n’avais jamais écrit que des histoires tristes, des fables envahies de pénombre, des récits imaginaires empreints d’une étrange gravité. Ceci m’habitait comme les nuages voguent au ciel sans même avoir conscience de leur appartenance à cette longue vacuité.

   Mes séances de travail ne s’interrompaient guère que pour laisser place à un frugal repas en compagnie de la radio qui égrenait sentencieusement quelques nouvelles du monde éphémère. La plupart ne faisaient que frôler mon attention, une manière de sourd bourdonnement qui disparaissait dans l’inconsistance des choses. Je dois dire, les informations ne m’avaient jamais passionné et je ne les écoutais que pour m’acquitter d’une dette envers la nécessité d’un possible présent. Combien, en effet, à toutes ces incursions mondaines, je préférais l’aire souple, mouvante, toujours infiniment diaprée de la rêverie. Il n’était pas rare que, stylo à la main, dans un mouvement de suspens, je puisse demeurer de longues minutes, comme absenté du monde, aussi bien de mon propre moi, dégustant comme une ambroisie l’instant délicieux d’un saut de l’imaginaire au-dessus du réel.

 

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Mais pourquoi donc cette antienne brodait-elle, autour de ma tête, ce ténébreux cocon dont je ne percevais ni l’origine, ni le lieu de sa tenue, ni l’adresse à un quelconque destinataire ? Cela passait simplement, cela butinait, cela faisait son vol stationnaire de colibri, un calice par-ci, un autre par-là, puis plus rien que la vibration de l’air dans le massif douloureux des oreilles, dans le pli des cerneaux, la cabosse de la tête qui ne résonnait que de ses graines vides. Mais d’où venait donc cette incantation, de quelle source dissimulée dans un frais vallon, sous l’étoile discrète d’une mousse, au creux du chemin parmi les tiges d’herbe ? Voyez-vous c’est, soudain, tout un univers qui surgit, un flux ininterrompu de sons, une mystérieuse cantilène qui vous condamne à ne plus être qu’un diapason que dirige une main inconnue, peut-être seulement est-on SEUL au monde avec cette folie vissée au mitan du crâne, ces grelots qui s’agitent, dansent leur gigue dans l’antre bousculé de l’imaginaire ? Peut-être n’est-ce que cela le REEL, cette mêlée confuse dont rien de précis ne saurait se dégager si ce n’est ce maelstrom de gestes, ce chaos d’images, cette percussion constante de mots, cette résonance babélienne qui vous pousse au vertige et vous désolidarise de qui vous êtes ou croyez être ? Peut-être ceci et nullement de justification ailleurs.

 

   Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Ce matin le froid est moins vif, les volutes de vent plus souples, l’air plus accueillant. Certes pas une risée printanière, seulement une accalmie, un passage à gué au milieu de la banquise hivernale. Je n’écrirai pas ce matin. Il faut me distraire de cette meute obsessionnelle qui habite mon esprit, le métamorphose en une sombre crypte là où dansent les feux-follets de la démence. J’ai chaussé des Pataugas, ai entouré mon cou d’une écharpe, coiffé ma tête d’une casquette. La porte s’ouvre en grinçant. Partout sont les immenses collines de neige et ma voiture est une forme amusante à mi-chemin de l’animal fabuleux et de l’installation artistique. Plus de trace de chemin, le manteau blanc a tout aplani. Plus de bruits, tout a été remisé dans quelque étrange ouate et l’horizon est illisible. Où donc aller pour ne pas m’égarer ?

  

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Bientôt des empreintes partiellement recouvertes par une chute de flocons. L’air est dense, genre de brume grise qui court au ras du sol. Pas de visibilité si ce n’est à quelques mètres. Parfois une déchirure, un éclat plus vif de clarté, un espacement du paysage vite repris dans sa mutité première. Je dois ressembler à ces dykes de lave que recouvre une épaisseur de gel aux pays du Grand Nord. J’ai bien du mal à garder les yeux ouverts, à ne pas larmoyer et mes lunettes ne me sont plus d’aucun secours, recouvertes qu’elles sont d’un fin glacis de brouillard. Etonnant tout de même que cette avancée à l’aveugle, mains tendues vers l’avant, identique au somnambule dans sa dérive nocturne ! Peut-être ne fait-on que tourner en rond, revenir au point de départ, initier l’éternel retour du même, cette existence toujours recommencée qui a pour nom Nihilisme, pour prénom Absurde.

   « Absurde Nihiliste avancez jusqu’à la barre. Déclinez votre identité. Jurez de ne dire que la Vérité, toute la Vérité ! »

   Mais quelle autre Vérité qu’une errance éternelle sur des chemins de fortune, dépourvus de balises, cernés de haies mortifères, traversés des hallebardes du doute ? Cela fait bien une heure que je progresse, presque malgré moi, allure de farfadet à la consistance d’étoupe. Et rien ne vient à ma rencontre si ce n’est, par intervalles, ces marques dans la neige, ces amers d’une présence qui, jamais, ne consent à se donner, seulement à lancer un appel comme le font les cornes de brume des vaisseaux fantômes. Mais voici que le voile s’ouvre enfin, mais voici qu’une altérité se montre à l’horizon de l’être, qu’une forme monte de la neige pareille à ces filaments de fumée échappés au frais vallon.

  

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Oui, VOUS que je vois, êtes-vous seulement réelle, incarnée, douée de pensées, envahie de sentiments, traversée de passions parfois ? VOUS connaître c’est seulement VOUS décrire, activité d’entomologiste se penchant sur la tunique mordorée du scarabée. VOUS au travers de la résille de branches. VOUS au massif de cheveux à la teinte auburn. VOUS au gilet noir, vous me faites penser au très sérieux Victor Hugo, portraituré par Léon Bonnat, dans des vêtements de deuil. VOUS, êtes-vous en deuil de l’exister, d’un Amant, d’une aventure qui s’achève ? Voyez combien il est curieux de constater le rapide débridement de la fantaisie, la brusque montée des  spirales de l’imaginaire, cela file, cela galope, cela fuse dans l’instant comme s’il y avait urgence à connaître au-delà de soi, à projeter dans une esquisse ses propres attendus, ses intimes désirs ? Pourtant, ici, dans ce luxe de paix et de silence, je ne suis en manque de rien, sinon peut-être d’une certitude relative à ma vie. Une attestation, un document sur lequel on appose un timbre. Une lettre que l’on frappe du sceau d’une cire. Indélébile, inaltérable, une image fixe semblable à la transcendance d’une Idée.

   VOUS, que je ne désire qu’à me prouver Existant, à me confirmer dans mon être, à imprimer à la cimaise de mon front, en caractères d’encre : « Je vis, j’existe », cet étrange cogito qui me prend au pied de la lettre et m’emporte dans cette phrase à la période infinie, celle  des rencontres, des lieux, des temps. Une fuite au loin de soi qui n’est, en toute hypothèse, qu’une manière de coïncider avec son intime substance. Enfin parvenu à un début d’accomplissement. Bien sûr, seule la Mort, diront les esprits chagrins ou bien les Hyper Réalistes, mais ne meurt-on à chaque seconde, à chaque souffle, à chaque battement de cœur ?

  

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

  Mais voici que VOUS m’échappez, que la brume me prive de votre belle apparition, que je sens dans les fibres de ma chair quelque chose qui s’en détache, des linéaments rouges, des marbrures, des moirages indistincts. J’allonge mon bras aussi loin que je le peux, j’étire mes doigts, mes ongles avancent telles les griffes d’un rapace. Ce que je saisis, une flamme dans la neige, une escarbille s’échappant d’une cheminée, la muleta du torero dans l’arène, une braise au chevet d’une bûche, un bâton de rouge à lèvres, un coquelicot de Monet, une tache de sang, des traces de sanguine dans la nuit de la grotte, la coulée rouge du crépuscule, la lumière de l’envie, l’éclat du rubis, une émotion portée au front, le flamboiement d’une cerise, l’emblème de l’interdit, un fil rouge qui déploie son cheminement bien au-delà de VOUS, bien au-delà de moi, dans une bien étrange combustion. Seriez-vous une « Fille du Feu » qui m’entraîneriez dans une ronde endiablée ? Une Angélique que je suivrais, errant à sa suite dans le Valois ?  Une brune Sylvie, une ténébreuse Adrienne m’invitant aux fêtes de Senlis ? L’anglaise Octavie me fixant un rendez-vous au « Portici » ? Une Isis disparaissant toujours sous ses voiles ? Ou bien, tout simplement une Chimère me déposant au-delà des portes d’ivoire, dans la folie nervalienne ?

   A l’instant même où VOUS ne m’apparaissez plus qu’à l’aune d’un vain songe, - la neige vous a repris dans son haleine blanche -, voici que me reviennent en mémoire, comme du plus lointain passé, ces mots si énigmatiques de Gérard de Nerval dans Aurélia : « Le Rêve est une seconde vie. Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. »

  

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Oui, VOUS l’Inconnue, m’avez conduit au seuil de ces portes qui déjà me font frémir à l’idée de franchir la frontière du rêve, avant que de m’immerger dans les sombres arcanes du monde invisible. N’aurez-vous été que ce Passage, cette Médiatrice accompagnant l’Irraisonné que je suis, l’Obscur,  dans le seul domaine qui soit jamais le sien, celui de l’aliénation ? Vivre, n’est-ce point ceci, confier sa destinée au désordre, au chaos, à l’indistinction native ? Nous provenons bien du Néant, n’est-ce pas ? Il en demeure toujours quelques bribes attachées au revers de nos basques. Tous nous souhaitons le rejoindre, si peu l’avouent.

   C’est ceci qui s’écrit en ce moment sur les pages blanches de mon manuscrit que maculent de minuscules signes noirs, minces bâtonnets pris dans une éternelle tempête de neige. Toujours le blanc le dispute au noir. Toujours le non-sens polémique avec le sens.

   « Portes d’ivoire », tel sera le titre de mon prochain recueil. Grâce à VOUS, flamme dans la neige. Le souvenir que j’ai de VOUS puisse-t-il survivre à cette bourrasque ! Survivre, oui !  VOUS êtes la seule lumière dans mon exil. Peut-être la dernière. Demain il fera froid sur l’ensemble de la Terre !

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES

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