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17 janvier 2018 3 17 /01 /janvier /2018 09:33
Du sein même de la plénitude

                  Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   Ce qui est à faire, ceci : partir de l’angle le plus obscur de l’être, d’une retraite élue par exemple, en éprouver l’irrémissible destin, en sentir l’arête de glace fichée au mitan de la chair. Le jour est triste, la cellule déserte. Deux fenêtres seulement avec leurs cadres de bois. Lumière blanche qui ricoche sur le sol de pierre, l’abrase, le conduit à la plus entière nudité. Un homme est là dans son aube de craie (mais est-ce vraiment un homme, son absence est si grande dans la venue du jour ?), un moine en prière sans doute, aux confins du monde, dans la plus grande solitude qui se puisse imaginer. Est-il seulement à lui ? Ou bien est-il en son Dieu, ayant renoncé à paraître en quelque façon que ce soit ? Rien, dans l’étroite pièce ne fait signe en direction d’un autre lieu, d’un autre temps que celui, condensé, serré, de la contemplation. Le monde est si loin avec ses joyeux carrousels, ses manigances, ses esquives, ses continuelles confluences. Rien n’arrive ici qui troublerait, arrimerait le silence à quelque divertissement. Tout espace destiné à recevoir l’empreinte du sacré est, par essence, hors d’atteinte.

   Table de travail en chêne poli. Chaise aux quatre pieds étiques. Un poêle de fonte et son tuyau noir. Un lit aussi étroit que le corps auquel il est destiné. Cela seulement qui participe à l’isolement, hors ceci tout est à biffer. Ne rien entendre, ne rien voir qui écarterait de la mission salvatrice, du ressourcement de l’âme à même le sentiment de son immense vacuité. Oui, vacuité car il n’y a nul contour qui en fixerait les frontières, en cernerait le territoire. Ce qui est gagné un jour (une certitude, une mince joie, l’amorce d’une plénitude), ceci est remis à neuf dans l’instant qui suit car l’illimité de la félicité intérieure est cet inatteignable qui, précisément, en assure l’inestimable valeur.

   Maintenant, dans le jour qui point, cette à peine vibration du visible, cette émergence du néant qui grésille, voici un Quidam posté sur la rive du lac. Tout est dans une approche si floue, la ligne d’horizon, la présence impressionniste des nuages, la couleur non encore affirmée du ciel, l’immobile pellicule d’eau et c’est comme si l’on ne sentait plus ses propres assises, si l’on cherchait, au-dedans de soi, la partie manquante. Ce à quoi se destine le Moine en sa retraite, Quidam en éprouve l’inévitable tension dans la lame levée de son corps, dans la posture attentive de son esprit. Mais, en cette heure native, que viendrait donc faire Quidam en ce lieu isolé, sinon se mettre en quête de son propre accomplissement ? Au milieu de la foule des hommes, sur les bruyantes places des villes, derrière les vitrines des magasins, au spectacle, comment dans ces sites de réjouissance parvenir à combler son être de ce qui, toujours, demande à l’être, à savoir obtenir, fût-ce l’étincelle d’un instant, l’impression apaisante de la complétude ?

   Tous nous rêvons de totalité. Enclore en nous l’autre, le paysage, la connaissance, l’art en sa généreuse monstration. Toujours manque un maillon et la chaîne meurt de n’être point ce cercle parfait auquel, depuis une éternité, elle destinait sa propre existence. C’est une si grande perte que de ne nullement étancher sa soif alors que, face à nous, se dresse continuellement l’enivrante ambroisie du monde. Nous en sentons le goût de miel sur la margelle de nos lèvres, nous en déglutissons le doux nectar dans le tube de notre gorge. Comment demeurer insensible à tout ce rayonnement ? Comment ne pas éprouver de vertige sous le signe de l’ouvert ? Certes nous pourrions nous contenter d’explorer l’aire restreinte de notre corps, lui annexer quelques ilots de plaisir, une rencontre ici, un objet convoité là et ne rien demander que cette possession immédiate des choses. Mais se restreindre à cette attitude disponible au seul proximal constituerait un évident déni de l’aventure humaine. Tous nous sommes des explorateurs en puissance, des chercheurs d’or, des alchimistes sur le sentier de l’absolu. Tous nous voulons la cellule monastique, l’aire à peine posée du jour, la rive calme du lac afin de connaître, en soi, hors de soi, tout ce qu’il y a à appréhender dont nous supputons l’invisible trace : le Dieu insaisissable, la Nature en sa pleine profusion.

   Déjà, se livrer aux inventaires des phénomènes est sortir de son fortin, gagner le proche qui contient le lointain. Peut-être le rayon de la sublime poésie, le chant discret d’une présence, le souffle du vent, loin là-bas qui nous appelle à franchir ce que notre conscience retient et garde en sa possession. Toujours un plateau d’herbe que prolonge la vaste plaine qui se poursuit en longues vallées dont le cours ne s’arrête jamais, file tout droit vers l’océan au dôme de mercure et l’infini fait son immense courbe dont notre âme ne fait l’inventaire qu’à allumer la flamme de l’imaginaire.

   Le village, ce moutonnement de maisons claires, brille faiblement au jour de la première heure. Son reflet dans l’eau de l’étang, le clocher de l’église dressé dans l’ouate de son étrange silence. Quidam, depuis son poste d’observation, voit les dormeurs aux poings serrés, les femmes allongées dans leurs voiles blancs. Quelque chat en maraude dont il perçoit la fuite noire, parfois la plainte d’un chien au loin, pareille à un feulement. Puis tout retombe et se tait comme si ce moment était celui d’un long recueillement avant que la vie ne déchire les lourds filets du songe. La maigre végétation de la garrigue vient mourir au pied de l’eau sur un promontoire longé d’un liseré plus clair. L’empreinte d’un chemin qui monte vers les hauts. Puis, dans le flou de la vision,  les nacelles blanches des flamants, les tiges roses des pattes, les empennages frangés de noir, tout ceci encore ne se donne qu’avec parcimonie, bientôt l’arrivée de la lumière sera un envol coloré, une joyeuse agitation se détachant de l’anse gris-bleu du ciel.

    Il aura fallu ceci, cette distance, cette faille instaurée entre le réel et soi de manière à amener à soi précisément ce qui s’y refusait selon la simple loi de la Nature. « La  nature aime à se cacher » disait Héraclite. Dieu jamais ne dévoile sa face, constatation du religieux en sa profonde piété. 

   Rare Nature, Deus absconditus, toutes choses qui vivent dans l’éloignement de nous et nous questionnent d’autant plus que jamais nous n’en voyons les subtiles et pleines réalisations. Cette barque posée sur l’immatérielle surface d’eau, en chemin pour quelle Terre qu’elle n’aurait jamais abordée ? Poser la question est déjà être en voyage. En direction de l’île que nous sommes, vers ces espaces infinis dont Pascal traçait les lignes dans son  énigmatique remarque : «  Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie ». Sans doute notre effroi est-il à la mesure de cet abîme qui, de toutes parts, nous environne, que nous redoutons tout en cherchant la voie qui y conduit. Oui, nous sommes, Quidam, Moine, Vous,  Moi des êtres de l’abîme. Pour cette seule raison nous cherchons la lumière. Elle va venir, oui elle va venir ! Le jour finira par naître, la clarté gonflera, le zénith brûlera. Est-ce cela la plénitude, l’heure de midi, alors qu’en nous, encore, bruissent les vagues nocturnes ? Est-ce cela ?

   

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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