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28 juillet 2020 2 28 /07 /juillet /2020 08:14
Paysage en camaïeu

40x50 - huile - 2017

Œuvre : Elsa Gurrieri

 

 

 

 

 

   Avoir rencontré l’illisible

 

   Il faut avoir vu beaucoup de jour, avoir rencontré l’illisible, le démesuré, surpris le tragique en ses plus belles heures. Il faut s’être heurté aux roches rouges de la Vallée de la Mort, avoir connu ses à-pics teintés de sanguine, ses crêtes découpées sur le bleu intense du ciel. Avoir marché sur le damier gercé du sol, connu ses bois éoliens pareils à des reptiles. Avoir longé ses mares sulfureuses au bord des salines blanches. Il faut avoir eu soif, lèvres gercées que le soleil entame, bu l’eau saumâtre, en avoir senti la brûlure dans le corps étoilé de souffrance.

  

   Froide Hyperborée

 

   Il faut avoir vu beaucoup de jour, s’être retrouvé du côté de la froide Hyperborée, s’y être livré avec son corps de momie que des bandelettes ligaturent au plus près d’une insoutenable sensation. L’anatomie est un carton durci, une toile rugueuse qui claque au vent. Les yeux des boules givrées. Les mains des moignons pareils à des mannequins  criblés de blizzard. On longe des galeries bleu-ciel, des cathédrales de glace, des boyaux emplis de bulles qui serpentent parmi les eaux vertes. On se perd dans l’immensité translucide, on n’a plus de lieu où vraiment habiter.

  

    Nuit ses lacs mutiques

 

  Il faut avoir vu beaucoup de nuit. De nuit dense. De nuit d’encre avec ses éclaboussures, ses lacs mutiques, ses marigots où flottent de bien étranges créatures, ses tripots ouverts sur le néant, ses bars aux lumières rouges que traverse le flot des Mortels, des Blessés de l’âme, des Errants qui cherchent au sein du vide une main à saisir, un verre à faire sonner contre un verre, un sourire à porter à la commissure des lèvres, peut-être un baiser à envoyer à une Inconnue, loin, là-bas, dans un halo de clarté, du côté de la mystérieuse Andalousie avec ses tourbillons, ses bruits de talon sur la dalle de ciment, les corolles rouges de ses jupes, le claquement des cordes de guitares, l’ivresse de la danse.  

  

   Perdu aux nœuds des chemins

 

   Il faut avoir vu beaucoup de nuit. S’être perdu aux nœuds des chemins, avoir hésité, avoir presque renoncé. Le tunnel est fait de méandres, d’ondulations successives, parfois des barres de moraines en freinent la progression, des gorges en sculptent l’itinéraire, des ombres denses en perturbent l’exacte lecture. De loin en loin, parmi le ballet des chauves-souris, de blancs falots qui répandent leur avaricieuse lueur, des mottes de terre qui s’éboulent, des filets d’eau qui suintent des parois. Des marches vaguement taillées dans le mur de glaise, une main courante en fer rouillé, une trappe qui bascule dans la stridence du jour.

  

   On est au Paysage

 

   On a de la peine à le croire. On met ses mains en visière afin de ne pas être ébloui. Voici, cela se calme, cela parle d’une voix plus discrète, cela accueille dans l’orbe d’une joie. Déjà on n’est plus dans la Vallée aride, plus dans le puzzle de glace, plus dans le boyau de limon. On est à Soi seulement. On est au Paysage. On est à l’Être des choses sans délai, dans l’immédiateté du dire, dans la douceur du Poème qui déroule sa palme dans l’air tissé de beauté. Ici tout se dit dans l’unité, tout se déplie dans l’harmonie. L’air est une brume diaphane pareille à un tableau de Turner, peut-être à celui du Château de Norham au lever du soleil, cette incomparable humilité, cette patience qui s’emparent des êtres et des choses. Rien n’est encore arrivé à soi mais tout est présent en filigrane, n’attendant que la conscience des Hommes pour paraître, pour signifier. Tout dans la marge, dans le retrait, cette entr’appartenance du visible et de l’invisible, cette fusion qui porte en elle une manière d’impalpable félicité.

  

   Luxe du jour qui pointe

 

   Comment décrire cette teinte aérienne autrement qu’à la mesure des sentiments humains : confiance, assurance, dépliement en soi du rare et du méditatif, de l’offrande et de la réserve, de la grâce et du remerciement. Oui de telles apparitions se donnent à voir sous la figure simple de la grâce de soi. Ne demandent rien d’autre que la justesse du regard, la dimension ouverte de la vision, l’effleurement subtil du tact, la disposition au recueil de ce qui est dans une rayonnante plénitude. C’est ceci qu’envoie le traitement en camaïeu, cette force de calme unité, cette harmonie qui déborde de toute part, ce luxe du jour qui pointe.

   Le ciel est ce champ semé d’or, cette gerbe illuminée de l’intérieur, cette nitescence qui paraît en mode singulier, cet amour de soi lové dans celui de l’autre, de ceci qui fait signe depuis sa modestie en tant qu’unique objet de contemplation.

   Voici qu’une levée de terre, sans doute une colline s’élançant en plein ciel, se dispose à son propre dévoilement, mais dans la confidence, mais dans le susurrement qui n’est que le langage du monde avant que le jour n’éclaire tout, différencie tout, chaque chose en elle-même sur la scène mondaine.

    Il y a un creux dans l’image par où le soleil se donne à voir. Ou plutôt son modelé, son sceau avant-coureur, son annonce alors que les Hommes sont encore au bord de leurs rêves, que n’a nullement commencé le tumulte de ce qui va venir, ici sur les places animées, là dans la rutilance des rues, l’étincellement des tours de verre aux angles aigus. Tout dans le sommeil. Tout dans la germination de soi. Plus tard sera l’efflorescence.

  

   Douceur florentine

 

   Pour l’heure la manifestation se retient dans ce qui reste de nuit, en bas, dans les limbes sombres du temps. Evoquer cette teinte d’or c’est, dans le même instant, faire venir à soi la douceur florentine de Mona Lisa, son visage semblable à une terre ancienne, c’est inviter la distinction tout en raffinement d’une estampe japonaise de la période Edo, sa couleur éphémère, cette porcelaine sur laquelle se diffuse la dernière lueur d’un crépuscule d’automne, cette perfection qui échappe à même sa venue. C’est donner lieu à ces mosaïques de la Grèce Antique où le plus infime fragment joue avec ses semblables la partition de l’accord, du juste, de l’éclairement de l’esprit qui a besoin de cette lumière aurorale afin de s’épanouir, de s’accomplir dans cette mélodie visuelle qui est aussi la cadence de l’âme, sa réverbération sur le cercle de l’exister.

   C’est encore se porter au devant des objets de Giorgio Morandi, ces biscuits à peine ombrés, ces variations d’écume et de bois blond, ces jaunes qui s’abaissent dans la docilité des choses. Aussi bien pourrait-on penser à ces natures mortes de Chardin où tout se reflète dans tout, uniment, lumière émanant des figurations elles-mêmes : écailles d’or des poissons, cuivre jetant ses feux atténués, pilon et mortier à la coloration mastic, coquilles d’œufs semblables au velouté d’une poire, cruche à peine plus affirmée, mur faisant fond à la façon d’une patine ancienne sur quelque commode que lustre la pénombre. Toute une subtile gradation de teintes qui, plutôt que d’être un spectre coloré, est le reflet d’un état d’âme, d’une manière d’être.

  

   Que veut dire « camaïeu »

Paysage en camaïeu

Camée

Naples, Musée du corail

Source : Wikipédia

 

***

 

   L’étymologie de « camaïeu » nous renvoie à la matière d’une « pierre fine », cette indécision du terme autorisant toutes les interprétations, cependant dans la palette de ce qui se veut retenu, son occurrence sous la forme italienne de « cameo » indiquant l’élégance du traitement, la délicatesse, tel ce camée en corail qui chuchote et demande qu’on s’incline devant lui en silence. Ici le lexique est si précis, si délimité que le blanc pur joue avec ce rose si pâle que chaque tonalité parait être une simple émanation de l’autre, sa réverbération, ce par quoi elle advient au monde. Pas un mot plus haut que l’autre. Pas une note qui viendrait troubler ce discret adagio. On est là fasciné comme s’il s’agissait d’un sortilège.

  

   Le Monde selon Elsa

 

   C’est du même pouvoir de séduction dont est paré le beau tableau d’Elsa Gurrieri, une lumière se livrant dans une palette lapidaire pouvant prendre pour noms, pêle-mêle, travertin, beige doré, lin clair, terre cendrée, sable, taupe, cachemire, zinc, écorce, craie, papier de soie, dune, coutil, enfin toutes ces nuances dont à l’envi la sphère décorative nous abreuve à la seule fin de nous orienter dans notre être, ce qui ne peut jamais se faire sans le sentiment de notre propre unité. La sérénité en est le témoin le plus précieux. Nul doute que ceci soit atteint avec le rare d’un pinceau donnant avec lui ce qui toujours fuit et que pourtant nous connaissons depuis  le creux de notre intuition en tant qu’une possession qui nous est propre. Cependant toujours est le besoin d’un médiateur ou d’une médiatrice. Nous voici enfin arrivés en notre demeure !

 

 

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