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3 juin 2020 3 03 /06 /juin /2020 08:35
De quel mystère étiez-vous le lieu ?

                          " Un visage sans mémoire "

                                  Collage papier

                           François-Xavier Delmeire

 

 

***

 

  

  

   Aller au hasard des routes

  

   Pourquoi donc, en cet automne finissant, mon errance m’avait-elle conduit dans ce pays de pierres brunes, de causses  blancs et de vent acide qu’une pluie fine collait aux choses avec une douce insistance ? C’est ainsi, un esprit fantasque n’a d’autres ressources que de se lever tôt, un matin de brumes, de se saisir d’une carte et, pas encore rasé, de laisser tomber, au hasard, son index sur cette image ancienne où courait le vert des bocages, se dessinait l’ocre des reliefs, se creusait le tracé bleu des rivières. Une ville s’y trouvait perchée sur un promontoire, tel un nid d’aigle. Après tout un choix en vaut un autre, tel est le destin ambigu des décisions qui n’en sont pas, seulement une manière de vagabondage pour faire du temps un usage qui ne soit celui d’une éternelle mélancolie.

 

    Gris des pavés

 

    Paysage blanc, comme pris de neige, air compact pareil au fog londonien. Parfois des sillages d’oiseaux en raient la sublime monotonie, faucilles noires qui se perdent dans la trame étonnée du silence. Des villages de maisons hautes, flanquées du guet sérieux des pigeonniers. Infinis murs de pierres sèches qui courent à l’horizon à la façon d’un illisible mirage. Bientôt le premier soleil, une surprise diaphane coulant du ciel, les premiers tons d’une vie en acte après ce suspens qui paraissait ne jamais vouloir finir. Des  faubourgs. De massives demeures aux moellons gris,  coiffées de toits d’ardoises. Une rivière en contrebas fait son chant monotone parmi les galets usés. Matinée ponctuée de trajets incertains. Une photographie d’arbres jaunis sur un ciel de schiste, là-bas au loin ; quelques visites de musées où ne figurent guère que des couleurs locales, d’anciens documents, des costumes régionaux ; une déambulation au cœur de la ville, cet emmêlement de tuileaux clairs, de poutres noires, de façades en encorbellement le long de rues étroites où court le gris des pavés.

 

   Vous, seule sur un banc  

 

   Une pause. Une place de petites dimensions. Un ilot dans le vaisseau de pierres. Quelques arbres en partie effeuillés. Rares les passants qui tournent rapidement le coin des rues, se fondent dans l’ombre des venelles. VOUS, seule sur un banc. Attentive. Comme en méditation. Vous lisez un ouvrage à la couverture de cuir. Lentement comme si son contenu était si précieux qu’il fallait n’en perdre le moindre mot, en saisir la plus mince signification, en faire le lieu d’une particulière recherche. Peut-être d’une découverte ? D’une joie ? D’un bonheur à venir  dans l’heure qui suit ? La raison d’une tristesse ? Comment savoir lorsque, en soi-même, ne souffle que le vent des incertitudes, ne s’allume jamais que la faible étincelle de l’irrésolution ?

 

   Si difficile d’être soi

 

   Voilà à vous, l’Inconnue, je dois confesser une bien fâcheuse habitude. Ou plutôt une plaie secrète de l’âme, une faille à combler, une solitude à laquelle fournir quelque aliment afin qu’elle ne meure d’inanition. Il est si difficile, ici, sous ce ciel de plomb - quelques nuages en ont obscurci la lente dérive -, d’être soi et, en réalité, de ne nullement se sentir entier, accompli, parvenu au bout de son être. Voyez-vous c’est une manière de joie triste, de combustion de la conscience sous un dais de cendre, un égarement que de demeurer dans cette contrée sans limites, sans horizon visible avec au centre du corps cette curieuse doline qui creuse sa manifestation au sein de qui vous êtes.

   Si bien que le naturel vertige qui y est attaché réclame une présence immédiate, juste, ouverte, le comblement d’un furieux désir. Oui, car il y a toujours une grande violence à vivre ce désert jusqu’à l’hébétude, à la dislocation parfois. Serais-je simple phénomène autiste dont la vie aurait partiellement assemblé les fragments, négligeant cependant de clore sa tâche, laissant le soin aux diverses vicissitudes de réaliser une synthèse approximative à défaut d’une harmonie. Bancale, vous devez vous en douter, l’effigie que je présente au monde, vous l’Esseulée qui êtes peut-être le miracle dont j’attends la survenue depuis l’enceinte ravagée d’une conscience qui ne fait que tourner en rond. C’est circulaire, la folie, ne croyez-vous pas ?

 

   Cet arsenic qui ronge

 

   Mais combien mes pensées vous paraîtraient étranges, peut-être empreintes de d’extravagance si, d’aventure, votre pouvoir était de lire mes pensées, d’y déchiffrer ce subtil poison, cet arsenic qui, depuis toujours, ronge ma meute de cuir et de bois. Voici, je suis rendu à l’état végétal, minéral, à la façon  primitive du paraître. C’est pour ceci que mon doigt, ce matin, dans l’indistinction de l’aube a « choisi » ce pays de pierres trouées, cette aire libre où souffle le vent, cette ville qui n’est que la duplication d’un étrange labyrinthe. Serez-vous au moins cette Ariane dont l’invisible fil me conduira, sinon jusqu’à vous - quelle singulière idée de me sentir élu en quelque manière ! - du moins en un lieu qui se donnera en tant que contraire du vide. Ce silence est insoutenable qui fait son bruit de râpe continu, son souffle de forge, sa chute de gravats dans le puits sans fond où seul le noir brûle de son horrible densité.

  

   Crucifié en plein vide 

 

   Voilà, vous vous êtes levée. Avez fermé votre livre précautionneusement, il contient, c’est sûr, une confidence, une révélation. Vous êtes si close en vous, si rassemblée autour de votre dague de chair. Nul ne pourrait s’y immiscer tant la soudure est forte qui vous plie sur votre centre, vous intime l’ordre de ne point différer de vous, de demeurer dans l’orbe qui vous tient droite, vous ôte aux yeux des Indiscrets et des Curieux. Ô combien je voudrais ne pas être classé au nombre de ces Insuffisants qui se croient les explorateurs de tous les continents que les autres leur offrent en toute naïveté. Si je vous suis, maintenant, dans le demi obscur des ruelles, ce n’est ni avec une intention précise, ni pour obtenir quoi que ce soit, seulement avoir de vous le don le plus précieux, celui de vous regarder simplement et combler cette fissure, au moins un instant, qui scinde mon être, cette lézarde qui n’en finit pas de s’ouvrir, de me démanteler, de réduire ma présence au rang de simple figurant. Scène vide. Le Souffleur dans sa boîte de métal ne profère plus rien si ce n’est quelque imprécation muette qui pourrait bien m’atteindre en plein front. Crucifié en plein vide : voilà ma vérité !

 

   Inconsolation à jamais

 

   La cathédrale est haute, hissée tout en haut de ses piliers de roches grises. La nef est immense, on s’y éprouve tel un insecte flottant sur le vaste océan. Sur le sol de larges dalles, des taches colorées, projection des vitraux qui font des Visiteurs - ils sont rares -, des silhouettes hallucinées, étranges métamorphoses, destins pluriels qui semblent ne se fixer en rien, sinon être les jouets d’un démiurge caché qui en tirerait les imperceptibles fils.

   Vous voici maintenant agenouillée sur la pierre froide du maître autel, près de la chaire. Êtes-vous en prière ou bien est-ce un simple recueillement dans un lieu de silence et de repos ? Comment savoir ? Parfois, levant les yeux vers la figure de la rose occidentale, votre visage s’entoure de motifs colorés, d’images de saints, de lueurs bleues telles celles des abysses, de changeantes tonalités.

   Vous êtes plus inaccessible que jamais. Comme si déjà vous n’étiez plus là, emportée  loin de vous dans un district sans âge, sans temps, un éternel flottement que rien ne saurait arrêter sauf la mort. Vous êtes de dos. Votre visage je l’imagine. Pur, traversé de lumière, des zones y allument de douces clartés, d’autres y creusent de luxueuses frondaisons d’ombre. Vos yeux sont fixes. Ils regardent au-delà du visible. Mais quel cosmos s’y allume-t-il ? Quel empyrée vous accueille-t-il ? Votre bouche est scellée. Elle fait penser à ces gisants qui, dans la lumière avare des cryptes, prient un dieu qui n’existe pas. Pour cette raison ils sont tristes et immobiles. Ils n’ont plus qu’eux-mêmes à attendre, cette inconsolation à jamais qui les cloue, là, au sein de la gemme silencieuse.

 

   A la proue de votre île

 

   Votre attention à vous-même - il s’agit bien de ceci, n’est-ce pas ?, le monde compte si peu parfois -, dure longtemps. Vous n’avez nullement bougé de votre reposoir. Un rien et vous auriez pu être changée en pierre, devenir la cariatide d’un étrange avenir, là dans la méticuleuse obsession du temps à vous immoler à votre propre présence. Debout maintenant. Seule à la proue de votre île comme je le suis dans mon fortin de chair que le jour entaille. Le livre vous l’avez abandonné, là sur le froid anonyme du basalte. Il luit faiblement. Il dépasse à peine la lueur des cierges, il s’inscrit tout juste dans l’embaumement de l’air, cette étrange fragrance de papier d’Arménie qui flotte longuement sous l’infinie hauteur du transept. Serait-ce ici « La Nef des fous » ? On veut canaliser la folie humaine, endiguer la carnavalesque engeance, enfoncer les racines du mal dans les profondeurs de la terre. Embarcation en route pour nulle part, privée de voile et de gouvernail. Infinie dérive qui n’a d’autre but qu’elle-même.

 

   Vide qui saute au visage

  

   Sommes-nous condamnés à errer, Vous l’Inconnue, moi le chercheur de rien, à ne nullement posséder la clé qui ouvrirait enfin la porte de notre voyage ? Vous êtes sortie sans qu’aucun sillage ne persiste. Tout s’est effacé à même votre éphémère contour. Je prends le livre. Le titre : « Un visage sans mémoire ». Le nom de l’auteur est effacé. Pages de garde illustrées des signes du temps, traces jaunes, pointillés ocres, vagues nervures inapparentes dans la trame du papier. Page après page : rien que le blanc et le silence. Aucun caractère, aucune typographie. Nul fleuron, nul cul-de-lampe qui viendraient en rompre l’ineffable monotonie. Le vide est là qui me saute au visage. Suis-je, moi aussi, nimbé des lumières du vitrail ? Ai-je une mandorle qui détoure ma face tels les personnages sacrés à l’indicible nature ? Oui, combien il est vain de chercher à s’y retrouver avec soi, avec l’autre, avec tout ce qui nous entoure dont l’image n’est, le plus souvent, qu’une illusoire fantasmagorie.

 

   Feuille d’automne

 

   J’ai repris la route pour chez moi. Mais « chez moi » existe-t-il vraiment ? On n’habite correctement une demeure qu’à s’y reconnaître, d’abord soi, à y tracer son image, à la déposer ici et là au coin des choses familières, des objets aimés qui sont comme nos doubles. Mais voilà où le bât blesse, je ne me suis jamais senti « à demeure » en quelque endroit de la Terre. Seulement un vagabondage, le dépôt dans telle ville d’une partie de qui je suis, d’un fragment qui me compose sans doute à mon insu, la chute devant tel paysage, aussi bien devant telle femme, d’une bribe de conscience, d’une once d’idée, la perte de quelque chose en somme d’indéfinissable. Décrit-on l’état d’âme de la feuille d’automne qui rejoint le sol de poussière sans que nul n’y prenne garde ?

  

   Amnésie salutaire

 

   Voilà, l’espace d’un court instant, Inconnue, vous aurez été ma partie manquante, la pièce d’un puzzle à jamais compromis, d’un roman esquissé que nul lecteur ne lira. Nous sommes des êtres du partage, de la dispersion, des individus de la diaspora humaine et nous avons beau nous agiter en tous sens, rien ne changera notre mortelle condition. Nous sommes des « visages sans mémoire », des épiphanies si distraites que nous ne saisissons rien du temps qui passe si ce n’est un effeuillement, une pliure, le zeste d’un fruit qui s’épuise dans l’espace ouvert. Immensément ouvert.

   Où êtes-vous maintenant Vous que je n’ai pu suivre ? De toute façon ce n’aurait été que suivre une ombre. Non, pardon, deux ombres. Vous. Moi. Deux ombres se précédant, se suivant. Combien tout ceci est étrange. Deux ombres. Celles qui, depuis l’éternité naissent des limbes, se dissolvent identiquement dans les limbes qui les ont portées au jour La nuit approche en cette parenthèse avant le long deuil hivernal. Que vienne le froid, la rigueur blanche des choses, le poudroiement des yeux dans la perte du jour. Oui, que vienne cette amnésie salutaire. Toujours, de nous, de l’autre, nous en savons trop ou pas assez. Jamais justement dans l’exactitude, jamais dans la vérité avec ses facettes brillantes. Que vienne l’heure d’une ultime parole. Ainsi il n’y aura plus quelque question devant paraître. Seulement le silence et la corne de brume du vide. Oui, du Vide ! Vous, « mon Ombre », vous n’attendez que cela !

 

 

 

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