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29 avril 2020 3 29 /04 /avril /2020 08:17
Dans le pli de la sensation

                   Mhamid, Ouarzazate, Morocco

                     Photographie : Hervé Baïs

 

 

 

            ⵜⴰⵔⴰⴳⴰ

 

 

   

   On est hagard

 

   Voici comment les choses doivent venir à soi dans cette contrée désertique où plus rien n’a lieu dans l’ordinaire, l’habituel, seulement la surprise, l’étonnement, souvent la magie. On est arrivé dans la grande exténuation de la chaleur, dans la lumière zénithale avec ses blanches hallebardes, une rigole de sueur dans le dos, des étoiles aux yeux, le grésillement de la clarté tout contre le cuir de la peau. On avance un peu au hasard dans les rues de boue sèche où l’ombre se réfugie tout contre le pan des murs, vague tache obsidionale que le jour condamne à n’être plus qu’une vague illusion. Peut-être la nuit n’est-elle plus ? Peut-être la fraîcheur a-t-elle disparu dans quelque puits à la gorge profonde où brille, tel un diamant, une eau fossile plus que millénaire ? En quelque sorte on est hagard, livré à une sorte d’errance sans objet, et l’impitoyable dureté des choses aurait tôt fait de vous métamorphoser en Rimbaud lui-même menant à Harar, cette contrée mystique enclose dans ses enceintes, une existence aventureuse, cernée des lueurs éteintes d’une poésie agonisante. La poésie peut-elle survivre à l’épreuve du désert ?

 

   Parole se perdant

  

   Dans une case de terre où coule un thé brûlant, la mousse légère, aérienne, flotte dans les verres, on a pris quelque repos avant que la chaleur ne tombe. On n’a plus guère la force de rêver, d’imaginer, les idées sont si lentes à se mouvoir dans la boule de la tête où la fournaise a bien du mal à se calmer. Alors on comprend pourquoi le si beau langage de « l’enfant terrible », de l’auteur « D’une saison en enfer » a connu son étiage poétique, comme si la violence du  climat avait rendu improductive toute tentative de poésie. Parole se perdant dans les sables tout proches.

 

   Porte du Sahara

 

   Le soir est arrivé maintenant avec son crépuscule rouge, les ombres s’allongent, quelques passants dans les ruelles. Enfin les yeux peuvent s’ouvrir sans ciller. Enfin la respiration n’est plus à la peine. A l’orée de Mhamid, identique à la dentelle d’un songe, un rempart de terre dans lequel se découpent les ferrures de la Porte du Sahara. Un battant en est ouvert comme pour inviter à l’aventure, peut-être à la retraite dans ces confins du monde peuplés de lézards, d’ergs à l’infini, de nuages de sable et de mirages disparaissant sitôt aperçus. On n’a emporté presque rien, quelques dattes, de l’eau, des biscuits, des oranges, un duvet pour la nuit, l’éventail ouvert de ses sensations surtout, le tremplin de son imaginaire. Les dunes à perte de vue, merveilleux moutonnement ocre-orangé si semblable à la croûte de pain longuement caressée par les flammes. Creux, dépressions emplies de mystères, crêtes se découpant sur le ciel de céladon, flux et reflux de sable, mer immensément minérale qui est la toute beauté des lieux rares et lointains. A l’espace remarquable, « sublime » diront certains, il faut la démesure, le temps dans sa focale géologique, la matière dans sa parution originelle.

 

   On est sans retrait

 

   Face à face de l’immémoriale Nature et de l’Homme au modeste destin. L’une jouant avec l’autre, l’une renforçant l’autre, chacune donnant sa juste mesure. Confrontation de deux énigmes. Nature-énigme ; Homme-énigme car l’une, l’autre, en leurs plis intimes, recèlent bien plus que ce qui se laisse montrer. Toute sémantique vraie est le  lieu de révélation de l’invisible. Toute sémantique en son fond est mise en œuvre d’une réserve qui s’alimente à une source poétique. La Nature est poème. L’Homme est poème. C’est à la jonction des deux que nait toute poésie en son effectivité. Dans ces lieux uniques, singuliers, sous la palme précieuse de la solitude, ce sont deux vérités qui se dévoilent l’une à l’autre. Vérité d’une Nature immaculée, Vérité d’un Homme remis à sa conscience sans fard, sans affèterie. Deux verticalités qui se conjuguent sous les mêmes vocables du Simple, du Nécessaire, du Plénier, de l’Accompli. Oui, toutes nominations Majuscules car l’on est sans retrait en tant que Sujet au regard de cette Majesté, cette Essentialité qui se donnent dans la bienveillance mais aussi l’exigence d’un regard juste, dégagé de ses miasmes habituels, de ses fausses perspectives, de ses théories approximatives.

    

   Relation directe

 

   Le Désert est une telle exigence qu’il demande la relation directe, sans intermédiaire, sans écran qui étrécirait la qualité fondamentale de toute vision : viser les choses en leur essence au travers de leur existence, de leur troublante phénoménalité. C’est un tel miracle que de pouvoir se confronter à la lumière du jour, à la dalle noire de la nuit, à la constellation dérivant aux confins de l’infini. Infini qu’un instant nous possédons au seul motif d’un regard dévoilé, désocculté de ses routinières aberrations. Si Rimbaud n’écrit plus en  Ethiopie, ce n’est nullement que cette contrée n’aurait touché sa sensibilité de poète. C’est parce que, déjà, il a tout dit, posé les bases d’une prodigieuse modernité et qu’il a renoncé à aller au-delà. En réalité il n’y a guère d’autre ascension possible quand on a tutoyé les plus hauts sommets, sauf à procéder à un rêve éveillé, à échafauder de ses mains un « Mont Analogue » d’inspiration daumalienne. Ce n’était nullement le choix d’Arthur qui voulait substituer la contingence la plus étroite aux aventures de la transcendance.

 

   « Se taire, comme lui »

 

   On a posé son duvet dans un creux entre deux rides de sable. On a placé sous sa tête un coussin afin que, soulevée sans effort, la nuque puisse bien se disposer, le regard s’orienter en direction du ciel. Immense est le silence qui fait ses orbes de vide dans le pavillon des oreilles. Loin sont les villes et leurs infinies turbulences. Loin sont les hommes et leurs constantes agitations. Ici, sous l’ampleur sans limite de la présence, on est au cœur de ce qui se donne immédiatement, sans partage, sans obligation autre que de demeurer en soi dans la plus pure des évidences qui soit, au cœur même de l’être vibrant à l’unisson de l’univers. Alors comment évoquer ce « sentiment océanique » qui vous envahit et vous porte bien au-delà de vous-même autrement qu’à redoubler cette phrase de Théodore Monod, ce prospecteur de l’âme humaine :

  

   « Parler du désert, ne serait-ce pas, d’abord, se taire, comme lui, et lui rendre hommage non de nos vains bavardages mais de notre silence ? »

  

   Expérience vive de l’exister

 

   Disant ceci, on peut se laisser aller au vertige de la contemplation. Les constellations sont haut dans le ciel d’encre et d’eaux mêlées. Trajets pointillistes de Dragon, Cygne, Aigle, Scorpion. Et Jupiter, si bas, confondue avec la ligne d’horizon. L’éclat, ces étincelles bleutées venues du fond de l’espace, de Deneb, Altaïr, Aigle, et le jaune presque solaire d’Antarès et Scorpion. Comment donc ne pas sentir tout au fond de soi, sans doute sous le dôme du diaphragme, ce chant des étoiles, cette musique des sphères nous disant notre éphémère présence sur Terre, ici, dans ce lumignon de notre conscience, cette autre constellation qui nous fait humains à la mesure de « l’in-humain », à savoir ce qui depuis toujours nous dépasse et nous questionne dans notre errance existentielle.

    Oui, Sahara, Désert, parties libres du Monde nous interpellent quant à notre propre position dans la lointaine galaxie de l’être. Tout retirement des choses de la quotidienneté nous saisit en notre fond et nous remet à la tâche immense de se penser soi-même, de penser l’altérité dans laquelle nous ne sommes partie prenante qu’à en avoir un sentiment aigu, à en éprouver la dimension proprement abyssale. Tout trajet en soi, hors de soi, telle est l’aventure de la méditation, nous place dans une parenthèse spirituelle dont notre corps est le témoin premier, la note fondamentale qui vibre au rythme des harmoniques universels. En éprouver la texture de soie, ne serait-ce qu’une fois et l’existence acquiert subitement un autre centre de gravité dont la proximité avec les œuvres d’art est sans nul doute la métaphore à évoquer. Qui n’a jamais éprouvé l’intime frisson devant une grande création n’entrera nullement dans ce qui, ici, essaie de se dire dans la modestie et l’expérience vive de l’exister.

  

    Intime Voyeur

 

   Donc Soi et la nuit alentour. Soi avec Soi en quelque manière. Nulle tricherie. Nul écart. La levée d’un langage si exact qu’il est pure poésie. On est ici, immensément et on est ailleurs, partout où rayonne la beauté. On est si près de l’oasis avec les lames des palmiers qui vibrent dans l’air tissé de gris, si près des épis qui ondoient sous le souffle léger du vent. On est en vue des tours circulaires de la kasbah, de leurs réguliers entrelacements de briques d’adobe et l’on entend des voix d’hommes qui résonnent à l’intérieur des murs, des cris, peut-être des chants. On est au cœur du mouvement des dunes, sur le sable fin qui se disperse, vole, se répand pareil à une fumée sur les sœurs doucement inclinées vers leur éternel voyage, une histoire sans fin qui se nourrit de sa propre substance. On est l’intime Voyeur de cette Jeune Fille voilée d’un châle noir, une rangée de perles colorées entoure son gracieux visage, ce teint d’olive qui abrite deux yeux, deux perles de jais qui ouvrent le jour à l’espace du questionnement. L’air si énigmatique, au bord du mirage et, aussi bien tout pourrait soudain s’effacer comme dans un rêve. Cependant il en resterait cette secrète affection dont nulle explication ne pourrait révéler le chiffre secret.

 

   Tout si irréel

  

    Le jour commence à poindre. Disparaissent les points brillants des constellations. C’est maintenant un froid de givre qui a gagné le corps, le revêt d’une tunique glacée, écorce de lucane contre laquelle vient se heurter la première lueur. Tout est si irréel, magique, empreint d’une douce mélancolie. La nuit est partie qui abritait les rêves. Le temps  de germination est arrivé lequel, déjà, fait tourner ses premiers rouages. Des dunes devant soi, des sillons ondulant sous le lit du ciel, des camaïeux de gris, blanc, bleu pour dire toute la belle unité, l’harmonie dessinant ses étonnantes arabesques, des dessins d’aube, une géométrie de l’âme, un baume pour l’esprit. On ne sait s’il s’agit d’une esquisse sur une feuille de papier, d’une estompe qui aurait abaissé certains tons, en laissant émerger d’autres plus lumineux, à la consistance de cendre.

  

   Juste derrière un voile

 

   Tout en haut, loin, une tache blanche, une faible insurrection bien avant que ne se déchaîne la coulée impitoyable des phosphènes, que les yeux ne s’ourdissent de larmes, que la soif n’embrase la gorge. Bientôt il sera temps de rentrer, de ranger dans le coffre précieux des souvenirs les merveilles qui l’ont habité l’espace d’une nuit. Alors on se décide à inverser le temps, à réduire le cercle iridescent du désir, on se dispose à retrouver le principe de réalité, sa belle fougue parfois, ses coups de canifs aussi.  Voici, on a quitté son havre de paix. On a renoncé à sa vie d’ermite tel Charles Foucauld dans son cube de pierres du Plateau de l'Assekrem. Voici, on revient dans le domaine des hommes avec, gravé dans le profond de sa chair, le vol du sable, le silence nocturne, le trajet immobile de Jupiter, l’étrange lumière d’Antarès, on revient avec ce paysage issu de la nuit des temps. Il sera là, pour toujours, pareil à une eau dormant dans le profond de la terre. Jamais la beauté ne s’efface. Se dissimule seulement. Juste derrière un voile.

 

  

 

 

 

  

 

 

 

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