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1 novembre 2017 3 01 /11 /novembre /2017 10:02
Blessure de l’être.

                      « Thérapie ».

                 Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

   Tempera d’air léger.

    

   Ce ne saurait être qu’un grand bonheur de se laisser porter par cette vision vénitienne, de flotter au rythme souple d’une tempera toute de terre et d’air léger, de nuances approchées, de sentiments faisant leur palme balsamique dans la venue du jour à sa propre contrée. D’abord on ne voit que cela, le jeu singulier d’une subtile harmonie, l’abrasement de ce qui, trop affirmé, viendrait nous offenser, peut-être réduire notre prétention à exister à néant. Il est si heureux de se confier à la souplesse d’une belle lumière, à cette effervescence native du fond en son à peine insistance, à ce qui, ici, dans l’effleurement, vient nous dire la justesse de notre présence auprès de cette autre manifestation certes peinte, certes symbolique mais si proche dans son éloignement et c’est comme si elle était un peu nous, une partie de notre corps, un fragment de nos pensées, une ouverture qui jamais ne refermerait son invitation de source vive.

 

   Lois iniques du destin.

 

   Mais voici que la clarté de notre esprit, la certitude de notre conscience viennent soudain à se troubler, telle une eau limpide mêlée de feuilles et de limon qui, bientôt, ne sera guère reconnaissable qu’à son cours vers l’aval du temps, non en tant que son essence véritable, cette irrépressible force de la nature qui croît et pousse vers l’avant la pointe de sa feuillée. Mais d’où vient donc cette métamorphose, d’où surgit le doute qui fait ses gerbes d’alluvions au gré desquelles notre être se dissout, semblant désormais ne s’en remettre qu’aux lois iniques du destin ? Pourquoi faut-il donc que le bleu du ciel se macule de gris, que la robe immaculée du pur sang s’éclabousse de traces, que l’étoile de sang rouge surgisse à même l’énergie noire du taureau ? Conflit des couleurs, polychromie du désastre, violent expressionnisme de ce qui, parfois, ne peut être parlé, seulement mis en exergue par la puissance de l’art, ce Verbe infini dont on ne cueille jamais que quelques étincelles, quelques gerbes dans le sombre qui pullule et fait son bruit d’abysse. Jamais de vérité pure à l’indéfectible parure, jamais de plaine lisse sans le hérissement des touffes de chardons qui en griffent la surface. Jamais de peau unie que ne viennent ternir le trajet d’une flétrissure, l’ornière d’une ride. Vie en son éternel battement qui donne ici, retire là, sans que nous puissions rien faire pour en détourner le cours résolu, l’irrévocable décision. Ainsi est le factuel qui tresse ses lianes à notre insu, dont le corset bien ajusté se nomme « contingence », cet invisible qui fomente ses basses œuvres de préférence dans notre dos. Comme un envers des choses prenant assise dans le retrait, puis la dague du surgissement planté dans le vif de la chair. Echec et mat !

 

   Voiles discrets de la nuit.

 

  Cette image peinte est de cette nature qu’elle s’offre dans la prodigalité et s’absente de nous dans ce même mouvement de donation. Se retire sur la pointe des pieds, profère une sourde cantilène dont ne demeure visible qu’un halo de faible lumière. Tout autour, tout se retire dans l’ombre et se vêt des voiles discrets de la nuit.

   * Dans la lumière nous voyons la boule châtain des cheveux, l’éminence d’un discret chignon, le visage de soie doucement incliné, la grâce du cou si semblable à la pente d’une poésie, l’angle brun des bras pareil au sillon d’automne, l’à peine insistance de l’abdomen, la dépression où s’abrite l’amande du sexe, la double colline des fesses, la fuite des jambes vers l’illisible du tableau.

   * Dans l’ombre nous voyons les branches du stéthoscope, sa courbe, son embout pareil à un objet de mystère, peut-être commis à quelque rituel. Nous voyons aussi, dans le presque effacement de la vision ce qui, de prime abord, ne paraît être qu’un objet, peut-être une illisible excroissance du sol, quelque chose en tout cas qui ne pourrait nullement perturber la sémantique de la toile. La nôtre, surtout, qui nous penchons sur l’œuvre avec le désir de nous y rencontrer nous-mêmes dans le cercle d’une joie, dans l’ellipse d’une éclaircie du monde. Sans doute, cet oiseau mort, nous n’avions pas voulu le voir, le porter à un genre de savoir tragique.

   Toute mort est définitive et identiquement questionnante, depuis la feuille jusqu’à l’humain en passant par l’objet déchu. La force de la mort, c’est bien ceci, étrange, déconcertant, dérangeant, que sa perception, toujours nous révulse, nous met hors de nous et nous oblige à l’annuler afin de donner droit à la vie, seule compagne fréquentable, seule issue devant s’annoncer en tant que notre possible et non la sagaie d’une démesure qui moissonnerait nos oublieuses et distraites têtes. Le deuil est toujours là avec ses noires membranes et nous, humains indociles, nous cabrons et ruons souvent, sans bien savoir pourquoi, dans quel but, contre quel ennemi. Pourtant notre chair le sait si notre esprit s’en détourne. L’existence déroule son tapis sur des cités mortes, d’antiques sculptures, des Babel dont nous ne pouvons plus  entendre les voix, des peuples dont nous n’avons même plus le souvenir, des œuvres occultées par la rumeur dense des siècles.

 

 * Dans la lumière l’effervescence du jour, le dépliement de la rencontre, les belles circonvolutions de l’amour, les fulgurances de l’esprit, les délibérations généreuses de l’humanisme, l’exactitude ouvrante des Lumières avec, à la proue de l’être, le fanal de la Raison.

 

  * Dans l’ombre toutes les goules et les démons, les gargouilles déversant leur poix et leur arsenic, dans l’ombre  les arraisonnements de la libre venue à soi, les faux-fuyants, les marches de travers, les crocs en jambe, les meurtrières armées, les couleuvrines avec leurs boulets contondants par où le drame fait ses efflorescences, le mal ses insurrections et ses incisions en forme de finitude. Alors les humains courbés sous la pluie d’une incompréhension sidérante, alors les Quidams ne se reconnaissant plus eux-mêmes dans les rouages de leur propre histoire et se donnent à voir telles des âmes errantes en quête d’un lieu sûr où trouver repos et assise afin que le mot de la vie puisse enfin trouver son sens. 

 

  * Dans l’ombre est toujours l’avancée périlleuse de la condition d’Existant. Dans l’ombre toujours d’invisibles mains qui saisissent au garrot et veulent rabattre vers le sol de poussière la prétention de tout ce qui vit à déployer le régime d’une liberté. Comment quiconque pourrait-il donc être libre alors que le palimpseste de la vie n’est que ratures et surcharges, écritures multiples et leur effacement, hiéroglyphes ne livrant de leur énigme que quelques jambages, quelques boucles, manière de morse infranchissable et nous demeurons en-deçà de la barrière, de ce côté-ci de la limite. Demeurer sans possibilité aucune de franchissement n’est que stationner dans l’aire dévastée d’une incompréhension dont le nom le plus radical est celui de « Néant ». Avec une Majuscule s’entend puisque ce non-être ne saurait être posé là devant soi, tel ce miroir dans lequel nous apparaissons, tel ce livre dont les signes clignotent et nous appellent comme l’un des leurs.

   Car, à bien y regarder, nous ne sommes que signes, mais signes en leur incomplétude. Toujours nous fait défaut un signe voisin (l’Autre), un signe identique (la perception de notre propre altérité à nous-mêmes : « Je est un autre » rimbaldien qui dit magnifiquement en peu de mots la césure de notre être, la recherche d’une dyade primitive dont nous sommes en deuil depuis bien avant que la mémoire n’existe), signes arrachés au passé, que l’avenir aimante, alors que le temps présent ne se nourrit que d’une pluie d’instants qui ne parviennent jamais à produire le miracle d’une fontaine à laquelle nous pourrions étancher la soif de notre propre angoisse.

 

   Signe mortel de l’angoisse.

    

   Le signe mortel est lâché, celui qui fait son bruit de rhombe au-dessus de nos têtes, ce bruit de silex taillé qui depuis des temps lointainement antiquaires menace de détruire ceux que nous sommes quand bien même nous nous ingénierions à en éviter les définitives entailles. Et de cet évitement qui n’en est pas un nous avons tiré un nombre de postures infinies qui se nomment indifféremment, démence, névrose, bipolarité, mania, dépression, mélancolie, schizophrénie. Oui, schizophrénie puisque jamais nos deux rives, naissance et mort, ne sont à notre disposition comme le seraient deux objets gigognes s’emboîtant avec une belle logique. La synthèse de nos polarités, l’originelle et la finissante, l’existence nous dénie le droit d’en réaliser la mesure totalisante. Enorme imposture dont nous ne revenons jamais : notre entièreté passe certes par notre naissance dont nous acceptons le décret, mais aussi par notre mort qui s’éclipse par la faille d’un illisible horizon.

   De ceci, de cette constatation en forme de nihilisme accomplissant chaque jour ses forfaits, jamais nous ne revenons. Afin de combler la faille immensément ouverte nous emplissons le vide, son insupportable béance à l’aune de ces maladies qui ne sont que des morts successives, des manières de vaccins que nous nous inoculons pour nous prévenir d’attaques sournoises. Cette attitude que l’on pourrait qualifier d’illucide est la condition de possibilité de toute progression en avant de notre motif de chair et de sang, cette effigie qui bat tel un drapeau de prière dans le vent qui nous traverse et nous remet aux hasards de ses confluences.

  

   Atteindre du plein de son essence.

 

   Comment prétendre mieux connaître le Soi qui est en jeu que le Soi lui-même, le lieu de sa provenance, le site de son séjour, le cheminement par lequel il se destine à la place qui sera la sienne qui est unique, inimitable, sans possibilité de duplication, hautement singulière, que seul l’être en question peut atteindre du plein de son essence. Toute thérapie est auto-thérapie, parcours au plus près de qui l’on est, événement ici et là, dans le vivant qui fait signe, qui fait sens (parfois aussi non-sens), non figure universelle, Idée, Esprit, Volonté de Puissance ou l’on ne sait quel avatar, quelle pantomime, fût-elle sublime, qui voudrait en occuper, en lieu et place, l’incontournable figure. Soi seul redevable de Soi. Soi s’abreuvant à sa propre source. L’eau qui s’en échappe, fût-elle, un jour tarie, quel autre Sourcier que celui qui lui a donné forme pourrait en écrire l’insaisissable advenue à soi ? Il faut beaucoup de naïveté, un brin d’orgueil, un sens pour le moins atténué de la réalité pour opérer ce retournement, lequel fait du Thérapeute l’oracle infaillible grâce auquel le Patient (le bien nommé !) pourrait, par le miracle d’une entremise extra-ordinaire (qui s’exonèrerait des catégories mondaines fondatrices d’un exister sur Terre), recouvrer, sinon l’entièreté de son être, du moins restaurer la fluence d’une eau qui, un instant, s’est retenue quelque part dans la conque chiffrée d’un espace à proprement parler in-humain.

  

   Entreprise éthique.

 

   Or s’assurer de son humanité est une entreprise éthique dont le propre est bien de concerner et ceci très exclusivement le Sujet dont le destin le met en demeure d’affronter une question, de tenter de la résoudre, de dépasser ses propres apories afin que, assuré d’emprunter le seul et droit chemin de la Vérité, il pût à nouveau s’enquérir de nobles actions qui porteront aux Autres, au Monde la parution d’un visage humain, rien qu’humain. Nulle diversion, nul ricochet, nulle dérobade, nulle partie de billard à bandes multiples. Sortir d’une thérapie n’est jamais que recouvrer son propre itinéraire, non celui d’un gourou, d’un maître à penser, d’un directeur de conscience. La solitude, par l’abîme dont elle suppose le tutoiement, sans secours aucun, est la marche escarpée à franchir, la seule, afin que quelque chose s’éclaire qui s’était assombri.

  

   S’assurer de soi.

  

   On dira, sans doute, la témérité de celui qui se veut pour seul guide, on dira la paranoïa agissante, on dira la recherche d’un but qui, jamais ne sera atteint. « Ne néglige jamais la main secourable que te tend l’Autre ». Ceci on le profèrera, assurés d’être dans le juste dire, dans l’équilibre, sinon dans la logique imparable qui fait de chaque conduite estimée en raison la seule issue possible. Certes, l’Autre, ceci est une nécessité à l’horizon de chaque homme, mais d’abord il faudra s’assurer de soi, se porter à l’extrême pointe de son être, épuiser tous les possibles de ce qui nous habite comme sa réalité la plus effective. Autrement dit vivre l’altérité en soi. Comment ceci est-il possible ? Simplement à la mesure de toute étrangeté qui se fait  jour dès le moment où l’on questionne. Regardez donc votre visage dans le miroir. Sondez vos yeux, ce gouffre sans fond. Interrogez votre langage, ce monde si vaste qu’il ne se laissera jamais appréhender. Affrontez votre corps, cette masse abyssale que vous n’approcherez qu’à la manière d’un continent inexploré : jamais vous ne pourrez, de vif œil, prendre acte de votre dos, mystérieuse géographie que seul un Autre, précisément, pourra déchiffrer ou bien la face lisse d’une psyché ( la bien nommée !), vous délivrer une image. Jamais de correspondance de soi à soi qui serait l’accusé de réception de l’entièreté de votre nature.

   

   Soi = Soi se connaissant.

 

   Mais s’il vous faut des artifices (le miroir), des médiateurs (les Autres) vous et vous seul pouvez vous porter devant votre conscience afin qu’éclairée, elle puisse témoigner de votre présence et provoquer le rayonnement qui vous fait être hommes sur la Terre, sous le Ciel, parmi la grande marée humaine et les dieux trop tôt disparus. Pour dire l’entièreté de cette « monstruosité » ou bien de cette « gloire », c’est selon et, quelque part, les contraires finissent par coïncider, il faudrait avoir recours à la figure de la tautologie : Soi = Soi se connaissant, laquelle malgré son air de pétition de principe est affirmation d’un fondement indémontrable mais dont l’évidence frappe les yeux, le cœur, la raison. Ramenée à son absoluité : Soi = Soi annulerait l’Autre tout en le supposant inclus à même la biffure qui l’exile de l’exiguïté d’une telle assertion.

  

   Soi et langage de l’être.

 

   Mais revenons à la peinture. Thérapie en son voile léger, en sa citadelle intérieure sonde l’abîme qui vient à son encontre, ce Soi écartelé entre  ce rayon de pure lumière qui la nimbe d’une éternité alors que, dans l’ombre, la sombre dépouille de l’oiseau la guette comme une proie bientôt disponible, l’éclat de l’instant dans son constant évanouissement. Sise entre deux égales contradictions : l’éblouissement de la lumière, les mors avides du Néant, où donc demeurerait-il un site possible pour un Thérapeute, où donc si ce n’est dans ce Soi que cerne une origine, que limite une finitude ? Où donc ? Seul le Soi est à même de tenir le langage de l’être que nous sommes dans l’absolu d’une grâce qui nous est donnée en propre comme cette volte infinie que nous faisons autour de nous. Peut-être ne sommes-nous que des Derviches Tourneurs au centre de cette immense corolle blanche toujours en quête de cette pureté qui nous exilerait du monde et nous ôterait la ténèbre du souci, l’instigatrice du mal et la nervure de l’angoisse. Or ceci, ce sentiment intime, cette réponse au tragique de l’exister nous sommes seuls en notre for intérieur à pouvoir en rencontrer l’expérience et à en vivre l’irréfragable loi. SEULS !

 

  

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