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9 novembre 2017 4 09 /11 /novembre /2017 15:43
Au Pays de Nostalgie.

                  Photographie : Céline Guiberteau.

 

 

 

 

 

« Derniers faits d'hiver

 

Avec réticence,

je laisse glisser le manteau de l’hiver…

Les nuits ont un goût différent,

elles tressaillent, se dénudent, se fondent en silence

dans une chambre alanguie.

C’est comme un arrêt dans le temps

qui me mène du bout des sens

 au bord d’un monde

en me faisant croire à son immobilité. »

 

CG.

 

 

 

 

     L’été, sa route flamboyante.

 

    L’été avait tracé sa route flamboyante, plantant ici ses dagues de feu, là ses canifs d’étincelles et nul habitant sur Terre n’était épargné, eût-il vécu dans les plus hautes latitudes du septentrion. Dès le matin l’air vibrait à la manière d’un bronze fondu, midi se donnait sous les flammes d’une aveuglante blancheur et le crépuscule dépliait ses spirales de cuivre sur la ligne violentée de l’horizon. Partout l’on se terrait. Partout l’on recherchait les recoins d’ombre, les sources claires, la fraîcheur bleue des frondaisons. On se rassemblait en grappes compactes, telles des chenilles processionnaires au faîte des grands pins, on se pressait sur les terrasses ombragées des cafés que de généreux brumisateurs tempéraient alors que des boissons polychromes faisaient, dans des verres givrés, leur chanson de gouttes vives et aériennes. On était en chemises, en dentelles, en minces vapeurs tellement la seule idée de se vêtir prenait aussitôt la couleur d’une irritante contrainte. On vaquait pieds nus sur les sols de tommettes, on déambulait plus qu’à demi-dévêtus en bordure de plage, on plongeait avidement dans la première flaque d’eau. On fondait littéralement sous les coups de boutoir de l’ardeur solaire et les nuits étaient des fournaises qui séparaient jusqu’aux corps des amoureux transis. Dans le corridor d’un parler immédiat on disait « c’est la faute au réchauffement », « c’est à cause de la bougeotte hum… », « c’est les hommes qui sont respon… » et les phrases mouraient d’incurie sur les lèvres dilatées des Terriens. Il n’y avait presque plus de langage et les anatomies flottaient dans un éternel bain de vapeur tels d’inutiles et pathétiques drapeaux de prière.

 

    Au faîte du désespoir.   

 

   C’est au faîte du désespoir des Existants que le temps avait choisi de retourner sa peau, d’entraîner le peuple hagard de Charybde en Scylla, de créer, d’un coup d’un seul, la plus incroyable métamorphose qui se pût imaginer. Les parasols colorés faisaient encore leurs corolles gaies au hasard des rues, les Filles déambulaient dans des tenues si légères qu’elles étaient quasiment invisibles, nullement leurs belles anatomies qui chaloupaient à la façon de goélettes, les monceaux de glace vanille-pistache faisaient, à l’angle des rues, leurs clins d’œil visqueux, les fontaines s’égouttaient lentement avec un bruit d’antique clepsydre.

  

   Arrivé un matin.

 

  C’était arrivé un matin, sans crier gare, alors que le peuple des Endormis, plus nus que la misère, râlaient sur leurs nattes d’ennui, pareils à des insectes cloués au cœur du Désert. Ça avait été comme un glissement au début, le déplacement de couches d’air stridulant sous l’effort ou bien le bruit d’une source se réveillant de sa torpeur, faisant se percuter ses molécules dans une manière de précipitation. On avait poussé prudemment ses volets sur la page du jour. D’étranges signes s’y inscrivaient, sortes d’illisibles hiéroglyphes qui semblaient vouloir dire la fragilité des hommes, leur terrible condition, l’entaille de la finitude surgissant dans l’alcôve jusqu’ici feutrée de la vie.

  

   Hiver le plus rude.

 

  Le ciel était violacé par endroits. De grandes plaques blanches à la consistance de banquise dérivaient à l’horizon et, au milieu de tout ce tumulte, de lourdes balafres de glace, des stalactites de givre, des floculations de grésil chutaient sur le sol  durci qui résonnait comme la peau d’un tam-tam. Par longues et sifflantes rafales le vent s’engouffrait par toutes les failles disponibles et il fallait bien se rendre à l’évidence : l’été, le bel été aux parures étincelantes le cédait, non à l’automne, mais à l’hiver le plus rude avec ses immenses faux qui hachaient l’air, avec ses hallebardes de cristaux qui coupaient et taillaient l’âme à vif. Sans parler des corps dont l’épaisseur existentielle se réduisait à la fluidité d’une mare dans l’immensité de la mangrove.

 

    Une lueur dans la nuit.

 

   Voyant ceci, cette porte ouverte sur l’Enfer, les Hommes n’avaient pas voulu reconnaître la pliure sauvage de la réalité. Ils avaient choisi de demeurer sur leurs couches, tels des grabataires condamnés à l’exil. Ils avaient choisi d’hiberner tels de frileux hérissons, de replier leurs piquants, de se mettre en boule, là, tout autour de ce qui leur restait comme chaleur, c'est-à-dire comme vie, comme espoir. Et, au centre même de leur mince braise, voici ce qui s’éclairait avec la belle douceur d’un songe, la palme lénifiante de quelque souvenir venu du plus loin de la mémoire :

 

   Un conte oriental.

 

   Le ciel était cette immense lumière unie, cette bannière sans début ni fin qui dépliait sa feuille d’or partout où le regard pouvait poser sa belle et vivace curiosité. Cette teinte était si belle qu’elle ne pouvait s’être échappée que d’un conte oriental, du luxe d’une pagode dorée, d’un stūpa qui se serait dressé, non dans un paysage naturel, mais dans celui, somptueux, de l’âme. Tout était si amplement donné que l’on aurait cru au chant d’un premier matin du monde, cet éveil du néant faisant ses belles circonvolutions au-dessus des ombres et des froideurs de la ténèbre.

   Cela ruisselait aux quatre horizons, cela fusait du ciel lui-même, cela sortait de l’eau de la mer, cela était vivant pollen et noble nectar, c’était un miel dont la substance était cette subtile ambroisie qui semblait à elle-même son propre ressourcement. Un air d’éternité dans lequel la temporalité ordinaire se diluait sans le moindre regret puisque la durée avait atteint en un seul empan de son être la totalité de son savoir, la pointe extrême de la connaissance. Tout en haut la lumière battait d’un rythme si souple qu’on n’en percevait plus le mouvement et ceci était si fluide qu’on aurait pu croire à une eau céleste, à une parole ouranienne celée dans son propre secret.

  

   Des sanguines et des bruns.

 

   Nul cependant n’était sorti de sa chambre. Nul ne s’était vêtu ni d’une mince flanelle, ni d’une soie qui se fût interposée entre Soi et la Merveille. La clarté nimbait les corps, les détourait d’une aura étincelante tel le diamant et les yeux étaient des pépites dans le creux prolixe des arcades, une manière de cratère d’où se levait le regard captateur de beauté. On ne se posait même pas la question de cet été brûlant dont nul automne n’avait pu résulter, pas plus que du terrible hiver qui en avait biffé l’immémoriale texture, ce bruissement de feuilles légères, ce tumulte de rouille et d’argent, ce jeu sans fin des sanguines et des bruns, des ocres et des nervures sépia, des limbes tabac que trouait déjà la fin d’une aventure.

  

   Union sacrée.

 

   Ciel posait sur Eau sa souple argile et c’était comme une union sacrée, une traîne nuptiale, une promesse de devenir, le glissement des formes l’une en l’autre, l’effacement de toute limite, la dissolution de toute césure, l’osmose portée à son plus bel éclat. Mais un éclat sourd, vivant du dedans le prodige de la présence. Comment les Hommes aux yeux de pierre et d’amadou avaient-ils pu demeurer insensibles à tant de magique donation des choses sans que leur esprit ne s’enflamme, leur enthousiasme ne combure dans un poème infini qui aurait dit le Monde en son unique ? Là, devant la plaque d’or et de platine, on ne proférait plus rien, on devenait mutique, mais c’est un langage intérieur qui faseyait au grand large de l’esprit, c’est une voile immense qui se déployait dans le territoire libre de l’imaginaire.

  

   Feuille de silence.

 

   La plaque de la Mer avançait en longues pliures blanches, en mosaïques presque noires, en isthmes et presqu’îles qui, constamment, se recouvraient, se chevauchaient, flux et reflux disant l’avancement de l’heure dans la longue pente du jour. C’était comme d’entendre une fugue mille fois parcourue à l’aune de la sensation, de se laisser envahir par les notes d’une symphonie venue du plus loin de soi, peut-être d’un lieu sans nom, d’un bord de l’être inapparent, d’une feuille de silence. Alors on était un peu ivres. On tanguait sur le rebord de sa fenêtre. Parfois même l’on prenait son envol, oiseau de mer aux ailes éployées, aux rémiges en éventail, aux plumes réceptrices de tout ce qui venait à soi dans la mesure singulière de l’instant. On pouvait demeurer de longues heures flottant telle une boule de palladium qui aurait reflété le langage à nul autre pareil de cette eau originelle, de ce ciel fondateur sans que, jamais, un ennui survînt, un doute s’immisçât dans la conque de chair.

  

   Belle clarté d’automne.

 

   C’était ainsi, on n’était plus Homme isolé entre des murs blanchis à la chaux, on n’était plus une errance en quête d’une Terre Promise, on n’était plus diaspora, faille, éclatement, on était intimement uni à tout ce qui, autrefois, recevait le nom d’altérité. On était Homme-Goéland-Ciel-Mer d’un seul battement d’aile et l’on flottait infiniment au centre des éléments, on était traversé par leurs flux, on était souffle de vent, pluie d’embruns. Loin était le brasier incandescent de l’été, l’hivernale congère avec ses griffes acérées, les lianes de ses froidures. On était là dans la belle clarté d’automne qui ne pouvait trouver de conclusion. Sauf dans un rêve connaissant son épilogue dans la blancheur de l’aube, sauf dans le poème chutant dans la prose anémique, sauf dans l’amour hypostasié en simple relation.

   L’heure est belle qui est encore à venir. Mais qu’y a-t-il donc de plus beau que ce crépitement, ce flamboiement avant que ne vienne la nuit ? La nuit de suie et d’incompréhension., d’interrogation et de vide autour de soi.  Qu’y a-t-il ?

 

« C’est comme un arrêt dans le temps

qui me mène du bout des sens

 au bord d’un monde »

 

Que proférer après ceci qui aurait encore un sens ?

Oui, UN SENS ?

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