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12 avril 2020 7 12 /04 /avril /2020 16:21
Terre, eau, Eire.

                                 ... Ireland ...

                     Photographie : Gilles Molinier.

 

 

***

 

Eire - Eire - Eire

Trois fois élémentaire

Terre - Eau - Eire

Eire - Terre - Eau

Eau - Eire - Terre

Pure vivacité de ce qui est

Ton fondamental

Blanc - Noir - Gris

Seulement ces trois notes

Pour dire le grand écartèlement

De la vie

Le minéral en son origine

Le géologique en sa demeure

L’homme enraciné en sa pierre

Sous la multiple confluence des vents

Près des eaux aux larges estuaires

Dans l’extrême limite de soi

 

E.I.R.E

Dire en quatre lettres

La totalité des choses

Rien ici ne manque

Qu’un Feu ultime qui se déploie

Loin là-bas où ne sont plus les hommes

Le solaire est aboli

Qui entaillerait

Lacèrerait les yeux

Mordrait le fragile

Calcinerait la peau

 

Ici est le Pays du Clair-Obscur

Une fois la lumière

Une fois l’ombre

Rien entre les deux

Sauf le gris

Qui ponce

Médiatise

Unit en un seul et même mouvement

La pensive inquiétude des Êtres

Le bruit du rien sur la lande

La course folle du vent

Dans la crinière des chevaux

La rumeur de l’heure

Sur les visages criblés de son

Et le silence

Partout le silence

Qui vrille les tympans

Erode le socle de terre

Use la force du granit

 

Une étrangeté

 Une présence-absence

Une vacuité sans fin

Qui traverse l’onde

Ruisselle au ciel de nuages

Glisse dans la fente ouverte de l’horizon

Nul passage

Qui offenserait cet indicible

Nulle conscience que celle du paysage

Inapparente

Mais tellement donnée

Mais tellement intuitive

Pleine

Rien qui ne paraît sauf

L’immédiat de sa donation

Nulle mascarade

Nulle affèterie

Tout ici et là dans la pure évidence

De sa simple configuration

L’unique se donne en son entier

Sans réserve

Sans retenue

Sans regret

Dépliement du sens

En sa grâce originelle

Comme le lieu d’une

Vérité sans faille

Du mot à lui seul

Devenu phrase

Devenu texte

 

 

   L’anse des rochers est noire. Noire de suie. Noire de bitume. Noire de sa propre noirceur. Les pierres se sont soudées sur leur singulier mystère comme si, connaître les instances de la matière constituait une impensable effraction. Laisser reposer le présent infini dans le luxe de sa longue mutité. Donner aux choses l’espace libre de leur propre écho. Pourquoi chercher à sonder, pénétrer, forer lorsque tout est en paix, que l’évidence est cette lumière belle qui bourgeonne, cette densité de mercure, cette oscillation entre deux eaux, ce battement de la mémoire identique au dépliement des jours et des nuits depuis que le monde est monde ? Pourquoi ? L’initial chaos s’est assagi, est rentré dans l’ordre. La roche ne fond plus, la lave est éteinte dont les vagues refroidies sont ces étalements diluviens au centre desquels l’eau de cendre et de plomb vient étaler sa peau glacée que parcourent des sillages d’écume, cette neige qui fond et se reconstitue au gré des courants, des forces intérieures qui animent la matrice première, la travaillent tel un inconscient abandonné aux pulsions de ses primitifs instincts.

  

Le poème ici est toujours levé

Rien qui pourrait le distraire

De son chant crépusculaire

De sa fugue d’aube

De sa plénitude méridienne

Tout est toujours là

Dans la souplesse inventive

Du Temps

Dans l’accueil sans réserve

De l’Espace

Dans la fluide disponibilité

De l’estompe

Juste une note

Sur le cercle assoupi

D’une clairière

 

   L’Océan du ciel est gris, on le dirait à sa perte, enlisé dans sa propre finitude. Et, pourtant, jamais il n’a été aussi vivant, genre de corne d’abondance destinant à la plaine liquide le réseau dense de ses célestes navigations, de ses continuelles errances, des réaménagements de sa géographie de pluie et de brume, de songes et de réelle présence. Ciel qui façonne et médite la dense complexion de ces roches qui encore portent en elles le régime bouleversant de la parturition qui les a livrées au monde. L’eau en ses stigmates blancs est un reflet du ciel, une pure mouvance calquée sur le rythme des cumulus, les caprices des nimbus. Et ce rocher surgi de l’eau, cette masse brune si semblable à un antique animal marin, que serait-elle si elle était privée de cet étincellement gris, sourd, de cet éther qui le regarde et en appelle la nécessaire manifestation ?

 

  L’air, ou est-il l’air dont l’invisible demeure nous questionne en notre fond ? L’air cet inapparent qui ne se montre jamais qu’à l’aune du souffle de vent, de la courbure de la pierre, du mur qui est censé l’arrêter, de l’arbre décharné, usé par tant de passages assidus, l’air ou est-il lui qui incruste dans les visages des hommes les sillons de la joie, mais aussi du questionnement, de la souffrance ? L’air est médiation qui fait se rencontrer l’aire libre du Ciel, la lourde nécessité de la Terre. Rien, nulle part plus qu’ici, sur ce sol métaphysique d’EIRE, ne montre avec plus de pertinence la rencontre immémoriale des éléments, leur osmose. L’eau naît de la terre que le ciel restitue dans l’étrange parcours de son brouillard, dans cette pluie qui noie tout, maisons et hommes, animaux et objets en un unique chant triste, mélancolique mais  poétique, si infiniment poétique. Sans doute nul sol, nul ciel, nulle terre  ne sont plus apparentés à une si étrange mélodie inquiète du monde.  On regarde. Les yeux boivent la confondante fugue qui se joue en écho entre les parois occlusives du réel. Monde dans le monde avec ses propres lois, sa turbulente logique, sa fenaison d’impressions voilées, sa collation d’événements intimes. Closure du silence sur lequel ne peut avoir de prise que le silence lui-même. Entendrait-on une voix se lever ? Ce ne serait que la sienne que d’autres voix, sans doute, ici dans la basse chaumière blanche, près de l’âtre ; là dans la fumée grise du pub ; encore plus loin sur la meute d’herbe rase que paissent d’intangibles  moutons, ce ne seraient que paroles pliées dans d’autres paroles, boules de laine grise, germinations issues de leur propre mystère. Car, étrangement, en ce non-lieu, toute chose ne se rend jamais libre qu’à jouer en écho avec le semblable mais dans l’orbe du secret, la pliure du pudique, le non totalement révélé de ce qui est.

   Rien ne se lève de rien qui ne s’y est déjà accompli en quelque endroit. Rien ne peut être fragmenté, isolé, séparé sauf dans un effort conceptuel, une certitude de la Raison cherchant à enfermer, dans une élémentaire logique, la fluence de ce qui toujours advient à la manière d’une eau de source dont l’écoulement jusqu’à son estuaire, son évaporation, sa venue au nuage, sa dispersion en bouquets de pluie ne témoignent que du même être, de sa métamorphose, non d’entités multiples, séparées, entre lesquelles ne règnerait que l’injonction d’une limite. EIRE unitaire en sa belle moisson d’images. Pour cette raison d’un lien indissoluble des hommes, du paysage, seule la photographie en noir et blanc peut rendre compte de cette nécessité de relier entre eux les signes patents d’une harmonie. Rien ne saurait être ôté de ce qui est présent. Ni la tristesse infinie de l’homme qui fume au rythme de  l’accordéon, ni l’alcool qui incendie les veines, ni le mur de pierres qui court loin avec son troupeau de maisons basses, ni l’architecture violentée de l’arbre dans l’air coupant, ni ces ruines qui se hâtent docilement sur le dos harassé de la colline, ni ces herbes d’eau dans le prolongement desquelles est une île dans la blancheur du jour dont jamais on ne saura si notre esprit l’a inventée, si elle demeure là de toute éternité.

 

Le poème est levé

En cette belle terre

D’Irlande

Lui dénier

La vérité de sa manifestation

Serait nier sa propre présence

Sur cette Terre

Qu’il nous faut habiter

En Poète

La seule urgence

Qui soit

En L’Eire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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