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14 octobre 2017 6 14 /10 /octobre /2017 08:31
Où le lieu d’une vérité ?

 

       Songe, mensonge (détail).

         Œuvre : Dongni Hou.

 

 

[Libre délibération sur une œuvre de Dongni Hou]

 

 

  

   Se dissimuler.

  

   Ambiguë n’aimait rien tant que se dissimuler. Sa prime enfance la trouvait déjà cachée derrière une touffe de bruyère, le tronc moussu d’un arbre, le galbe d’une commode, un vestiaire au milieu duquel elle disparaissait pour son plus grand bonheur. La découvrir se manifestait par de vives exclamations, des cris de joie, un rire jusqu’aux larmes parfois. C’était, à l’évidence, un jeu et plus qu’un jeu, une manière de défi à la présence, de tentative d’expérimenter l’absence. Rien ne lui était plus doux que de paraître ici, puis de n’être plus, là-bas, qu’un genre de fumée se dissolvant dans les volutes d’air. Les années avaient passé, la petite fille était devenue une adolescente farouche puis une jeune femme en quête de solitude mais aussi, mais surtout, de mystère. Tout lui était précieux qui la nimbait d’un voile. Tout lui souriait qui la considérait telle une énigme à résoudre.

 

   Ce frêle rameau.

 

   Ce qu’elle était, ici et maintenant, ce frêle rameau qui lançait vers le ciel son éternel questionnement. Car, avant d’être une esquisse de chair qui se mouvait dans le monde, Ambiguë se sentait d’abord langage, mots tressés à l’infini, poème le plus possible mais jamais bavardage, cet essaim de guêpes qui emportait avec lui le prosaïque des considérations mondaines. Ce qu’elle était, un buisson de cheveux couleur de demi-deuil, quelques mèches jouaient en solo une inapparente fugue, un front pâle comme le marbre, un nez grec, des joues doucement poncées par la lumière rose du jour, des lèvres relevées de parme avec le dessin subtil de l’arc de Cupidon, un menton discret qui fuyait et terminait ce beau portrait dans une estompe dont le cou prolongeait la docile apparition.

 

   Un décor imaginaire.

 

   Ce qu’elle était, cette invisible manifestation qui se donnait à voir en même temps qu’elle ôtait aux Voyeurs la possibilité de dire son être autrement qu’à la mesure de l’inapparent. Quel bonheur, alors, de deviner dans l’âme de ses coreligionnaires le doute forant de sa lame la falaise des habituelles certitudes, de voir sur la physionomie des Autres cet air d’étonnement qui saisit lorsqu’un spectacle inattendu ouvre le rideau de scène sur un décor imaginaire, surréaliste, parfois mystique. L’on voit effectivement, mais l’on ne saisit rien que des approximations, de vagues hypothèses, des trompe-l’œil, des ossatures de carton qui semblent plutôt montrer leur envers que nous signifier les traits singuliers de leur nature. Ces formes qui naissent et s’ourlent de finitude, sont-elles des personnages réels, fictifs, des apparences métamorphiques mêlant la nature et l’homme, les éléments et les diaprures fuyantes des rêves ? Une question préparant le terrain d’une autre question, si bien qu’au terme de la méditation il ne demeure qu’une vague inconsistance, un vertige, l’impression d’avoir tutoyé les limbes et de s’en être échappé grâce à un acte aussi magique que fuyant.

 

   Cette part d’ombre.

 

   Du bandeau et de la rose qui voilaient son visage elle était l’ordonnatrice quotidienne comme si, se dérobant à l’attention ordinaire, à l’expérience courante, elle eût voulu se soustraire à tout ce qui aliène et conduit au non-sens, elle eût voulu percer ce qui jamais ne peut se donner dans l’immédiate manifestation, cet être dont on parle toujours, que jamais on n’enferme dans les rets étroits de la Raison. Cet être qui n’existe qu’à assurer son voilement. Toujours les choses précieuses, les idées fulgurantes, les œuvres géniales assument cette part d’ombre qui les protège des assauts de l’incompréhension et des incisions de la curiosité. Être au monde sur le mode de l’authenticité s’auréole de cette nécessaire discrétion. Le reste, l’exhibition au plein jour, n’est jamais que bouffonnerie et attraction de bateleur.

 

   La rose.

 

   Donc le bandeau et la rose. Quel message crypté se dissimule en réalité derrière ce qui, en première analyse, semblerait ne  relever que du caprice, de la provocation, sinon de la pure mascarade ? Il faut tenter une interprétation, fût-elle hasardeuse. On ne sort jamais d’une impasse à y demeurer immobile.

   La rose est cette fleur sublime qui, à elle seule, pourrait figurer telle l’icône contenant en elle toutes les autres fleurs. Luxe et beauté s’y dessinent en même temps que simplicité et exactitude. La rose en bouton est l’image même de la perfection. Son éclosion, son déploiement, le processus par lequel l’exister livre le chiffre cinétique de son mystère. Turgescence dans l’espace, feuillaison de la temporalité, fluence des instants qui se succèdent pour donner le début de quelque insaisissable éternité. Apercevoir le subtil dépliement c’est, d’emblée, en une manière d’immédiate cognition, s’emparer de l’invisible et se le donner pour visible même si le cœur de la donation demeure sans explication, sans langage.

   Oblativité de la rose en sa pureté. Elle est toujours sans reste. Elle est totalité, monde clos se suffisant en sa sublime autarcie. Mais, bientôt, la manifestation, d’idéelle qu’elle était, se double d’un inévitable coefficient d’existence, lequel fait apparaître, sous l’apparente beauté, quelques entraves à sa réalisation. Sous le lustre et la douceur des pétales, voici que surgissent les épines comme pour nous rappeler à notre mortelle condition. Jamais de lumière qui s’annoncerait pure, exempte d’une ombre qui lui serait entrelacée. Dire le clair c’est nécessairement convoquer le sombre, ouvrir les coulisses secrètes de la nuit où prolifèrent les pièges, où s’ouvrent les couleuvrines par lesquelles nos destins seront soumis aux surprises et aux attaques de toute sorte.

 

   Le bandeau.  

 

   Et le bandeau, qu’en est-il qui le relie à la fleur, sinon cette nécessité d’un voilement dont Ambiguë signe son retrait comme si elle voulait demeurer indéchiffrable. Inatteignable voile d’Isis, voile de la Nature dont le Poète précise qu’on ne peut en connaître le visage, en raison d’une apparence qui serait terrifiante ou bien, au contraire, eu égard à son insoutenable beauté, belle et brillante plus que le soleil, l’on ne peut la voir que dans le reflet d’un miroir.

 

   Zone d’invisibilité.

 

   Rose, voile disent le même : l’impossibilité de connaître aussi bien l’être de la Nature que celui de la Personne. Toujours une zone d’invisibilité par laquelle les choses qui existent manifestent, étrangement, leur partielle apparition. Partie émergée de l’iceberg, partie visible du conscient alors que, dans les profondeurs abyssales emplies de nuit, s’ourdissent les complots de l’inconscient, se dessinent les linéaments qui, peut-être, jamais ne parviendront à s’illustrer sur cette face visible dont nous attendons tous qu’elle nous délivre de nos angoisses, réponde à nos plus urgentes interrogations.

 

  Œuvre-miroir.

 

  Rose, voile, disent la même chose que l’art en sa monstration : atteint-on jamais les marges d’indécision d’une toile de Rothko ? Se délivre-t-on des obsessions que fait naître en nous le noir proprement lancinant d’une œuvre de Soulages ? Traverse-t-on le regard sombre des autoportraits de Picasso ? Dépasse-t-on jamais l’épreuve d’une vision métaphysique du Goya des « Peintures Noires » ? Peut-on lire dans les clairs-obscurs de Rembrandt autre chose que notre propre reflet renvoyé par la toile ? Comme un voile qui s’interposerait entre notre propre réalité, celle du sujet de l’œuvre surgissant à la façon d’un miroir.  Et, du reste, c’est bien ce qui fait l’intérêt de ces toiles : poser une question à laquelle nous tâchons de répondre. Faute de ceci l’art ne serait qu’une coquille vide dont nous possèderions l’entière signification avant même que son message ne nous atteigne dans une posture formelle. Tout serait dit d’emblée et il ne nous resterait plus qu’à vaquer à nos occupations, à demeurer dans notre propre monde, une activité vide et sans but.

 

   Du songe et du mensonge.

 

   Est-ce simplement la paronymie qui a fait associer ces deux mots par l’Artiste ou bien y a-t-il coalescence de sens et rapport inévitable de l’un à l’autre ? Comme si tout songe était mensonge et tout mensonge le lieu d’apparition d’un songe ?

   Ce que nous en dit l’étymologie :

   Songe : « fiction, illusion, rêve, chimère, extravagance ».  

   Mensonge : «affirmation contraire à la vérité, illusion, ce qui est trompeur».

Un thème commun semble bien en effet se dégager de ces deux mots sous la signification commune de l’illusion.

Et illusion fait signe en direction de : « fausse apparence, représentation trompeuse, mirage ».  

 

   C’est ainsi, tout système de renvois dont les mots sont porteurs initie une ronde sans fin d’où ne peut surgir que l’ivresse comme si se confier au vocabulaire revenait à n’en saisir que la ligne continuellement fuyante, le glissement permanent du sens, la dissimulation derrière un voile, le système occlusion/désocclusion, l’éternel clignotement. Oui, les mots sont toujours en mouvement, tout comme l’œuvre d’art qui est aussi langage, nuances, irisations, reflets, emboîtement à l’infini de myriades d’images, d’une multiplicité de formes qui, toujours, se réaménagent. Sous l’autorité du temps qui en modifie la perception, sous celle de l’espace qui accroît les points de vue, sous l’imperium de la subjectivité qui en déplie les moirures et les arabesques. Car rien n’est stable dans l’exister qui serait acquis une fois pour toutes. Tout s’écoule et passe selon la perspective d’Héraclite, rien ne demeure identique à soi, tout s’éteint et renaît à chaque moment.

 

  Caprice des hommes.

 

  Alors, de cette incessante relativité, de cette constante réorientation comment ne pas ramener chaque chose du monde au chatoiement d’un songe, au mirage du mensonge ? « Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà », proclamait Pascal dans Les Pensées, pointant  « le caprice des hommes » comme ce tremplin des actions qui, le plus souvent, pervertit tout. Alors comment ne pas douter de tout ? Comment ne pas remettre en question tel acte, telle parole, tel comportement, telle conduite, telle œuvre d’art qui, sous le prétexte de nous paraître « vraie », ne s’habille, parfois, que de la vêture de l’illusion, du masque du simulacre, des « bottes de sept lieues », ces bottes magiques, irréelles, fantasmées  qui disent ici la valeur du pas, là-bas la valeur de tel autre pas qui n’est pas encore venu à nous ?

 

   Les souliers de paysan.

 

   Mais ici il faut mettre en regard la belle remarque heideggérienne qui énonce que « L’œuvre d’art est la mise en œuvre de la vérité ». Certes ceci est fondé dès l’instant où cette création est issue en son fond d’une âme droite qui veut faire correspondre à son essence la chose représentée. Ainsi « Les souliers de paysan » peints par Van Gogh dont l’Auteur d’Être et Temps déploie devant nous la belle et incontournable réalité. C’est au plus juste que l’étant en question est visé, c’est au plus près que sa nature nous est restituée, c’est avec le souci d’une conformité à ce qu’elle est que nous est offerte cette « ode terrienne » qui vient à notre rencontre avec sa simplicité, sans doute le prédicat le plus précieux pour entrer dans une compréhension véritative de ce qui se montre.

   Ce faisant le couple Van Gogh-Heidegger nous fait sortir de l’illusion, de l’éphémère, de l’instable et des mouvements des contrariétés diverses qui traversent le réel pour nous installer dans ce caractère immuable, éternel, universel dont l’œuvre devient l’incontournable foyer. Dès lors cette dernière pose les fondements des polarités essentielles de la chose peinte, laquelle déplie dans la clarté l’être unique de ce qu’elle est, à savoir ce qu’elle exhibe comme autant de brillantes esquisses phénoménologiques approfondies en leur propre, aucun des prédicats concourant à sa présence ne lui faisant défaut.

   Une exactitude se lève à même l’œuvre dont les traits, les nervures, les isthmes saillants disent, par exemple, pour faire référence à Van Gogh, le génie de la « paysannité » ou de la « territude » si l’on ose ces affreux barbarismes dont la verticalité cependant en dit bien plus que de savantes approches. Ces souliers deviennent « plus vrais » que ceux dont ils sont censés représenter l’image pour la seule raison que l’art transcende tous ces accidents de la quotidienneté qui se donnent pour vrais mais qui ne sont que des artefacts, des duplications de ce qu’est l’être imprescriptible en sa singularité.

  

   Pure spontanéité.

  

   Peut-être est-ce ceci que Dongni Hou nous donne à lire au travers de cette belle œuvre à la pure spontanéité : la confrontation de l’innocence, de la beauté, de la pureté à tout ce qui en contrecarre la pleine réalisation, à savoir songes et mensonges qui en sont les formes altérées sinon contradictoires. « Ambiguë », ce nom de baptême n’est que le prétexte à bâtir une fiction (domaine de l’illusion) qui, par contraste, fasse surgir clarté et netteté, deux figures essentielles de la mise au jour de la vérité. Peut-être convient-il, à l’épilogue de cet article, de donner deux rapides aphorismes qui ne valent qu’à la mesure de ce qu’ils sont censés dévoiler par rapport à une rapide réflexion sur l’art et le réel :

 

Le songe est le mensonge de la réalité.

 

Le mensonge est le songe de la vérité.

 

 

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