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25 juillet 2020 6 25 /07 /juillet /2020 08:28
Etait-ce cela vivre ? (2° Partie)

Source : Pinterest.

  

  

   S’atteint-on jamais ?

  

   Un public assez clairsemé en ce milieu d’après-midi. Quelques habitués que je reconnais. Quelques signes de connivence puis l’attention à ce qui est sur les murs : l’Art en son rayonnement. Un long moment je m’absorbe dans la vision du tableau de Jawlensky, « Le châle rouge », essaie d’y deviner de quelle urgence il s’agit donc. Urgence de chercher à voir en soi ? Le Modèle a les yeux fermés, comme plongé dans une attitude méditative, sans doute une lente et longue exploration de cet univers interne si mystérieux qu’il semble échapper à celle qui le porte et paraît soucieuse d’en connaître les arcanes. S’atteint-on jamais ? Sans doute seule cette interrogation mériterait d’être posée. Une large capeline rouge coiffe la tête, semble l’isoler d’influences qui, peut-être, seraient néfastes.

 

   Demeurer en soi.

 

    Il faut demeurer en soi, voici le message le plus apparent que paraît formuler cette toile. Et cette cape, cette sorte de muleta derrière laquelle cette femme semble vouloir protéger sa vertu, n’est-elle la métaphore pourpre d’un désir qui convoite, d’un désir qui est convoité, contre lesquels il convient de dresser le rempart de la pudeur ? Céder à la confluence des désirs et voici que s’ouvre la dimension tragique au gré de laquelle la Condition Humaine chemine de Charybde en Scylla, de réel en existence mythique, d’Eros en Thanatos, double image rayonnante-mortifère telle que la culture l’a forgée en nos âmes. Car aimer est toujours se distraire de soi et porter l’objet de son amour au comble de la présence, autrement dit consentir à s’effacer, à se perdre en l’Autre, à faire don de sa personne. La vie redoublant la vie par l’amour puis renonçant à davantage paraître car la persistance à être ne ferait que signer la dissolution de cet amour. Tension extrême dont les Amants font l’épreuve à leur corps défendant car, dans l’Amour, il n’y a de place que dans l’Unique et toute autre présence est nécessairement atteinte de nullité. Dans la trilogie Amant-Aimée-Amour, seule une relation entre deux peut s’établir : Amant-Amour ; Aimée-Amour, le troisième terme est toujours de trop puisqu’il y a effacement de l’un des protagonistes au profit de l’autre. Etrange annulation de l’Acteur, de l’Actrice dont le rôle prend fin à même la première parole. « Je t’aime » veut dire « Je disparais », J’annule mon JE, je le biffe ».  « Tu demeureras seule avec mon Amour ».

  

   Différer de soi.

 

   Egaré dans mes propres pensées - l’Art est de cette nature qu’il fait différer de soi -, je ne vous ai pas devinée, vous, ici dans la salle aux mille reflets. C’est tout juste si, observant le corps blanc et massif proposé par Rouault dans « Au miroir », cherchant à en démêler le lourd lexique, j’ai pu percevoir ce discret martèlement du sol que vos escarpins impriment à la façon d’un bruit qui serait venu d’ailleurs, une espèce de signal lointain, de morse faisant son crépitement régulier. Sans doute un message à votre propre destination : Vous et l’Amour puis le vaste monde au-delà perdu dans le tourbillon des heures. Vous regardez avec la plus grande attention chaque œuvre. Puis une station bien plus longue que les autres devant la toile de Munch au titre si troublant : «Femme aimante ou femme dans le moment de l'amour».

Etait-ce cela vivre ? (2° Partie)

Source : Pinterest.

 

   Combien, alors, il devient « urgent » pour moi d’accoler les deux images, la vôtre et celle de « Femme aimante », de les fusionner en quelque sorte, tellement les analogies sont troublantes.   Êtes-vous cette femme qui se donne se dérobant, cette inaccessible Déesse n’admettant que la cour idéale, abstraite, utopique de l’Amour que l’Amant lui-même aurait désertée afin de mieux vous servir, de mieux vous isoler dans ce palais de cristal qui paraît être le vôtre ? Est-ce là votre vraie nature, cette fusion en vous, ce ressourcement continu à qui vous êtes comme le seul Destin possible dont vous puissiez suivre le cours ? Vous paraissez si absente, là dans la lumière discrète de la salle, attentive à ne pas diverger de votre silhouette noire - la même longue robe que l’autre jour-, concentrée sur le moindre indice qui pourrait vous poser en tant que cette forme originaire dont vous semblez être en quête. Comme s’il vous fallait toujours nager à contre-courant, annuler le moindre désir de rejoindre l’aval, là où se pourrait diluer votre précieuse essence.

  

   Centre intime.

 

   Bien des personnes présentes ont dû vous contourner, patienter, attendre que « Femme aimante » leur soit enfin rendue. Etonnant cet instinct de possession entière, de rapt de ce qui est, d’enfouissement au creux de votre corps, sans doute aussi de votre conscience. Mais je crois que je divague, que votre manque d’égard à qui je suis - vous n’avez pas daigné m’accorder un seul regard -, m’isolant en moi-même me désarme et me désespère. Mais peut-on parler de rapt quand sa propre attention n’est portée que sur soi, fixée sur son roc de chair, ses pensées tourbillonnant autour de ce centre intime que nul ne saurait voir, approcher, dont nul ne pourrait tracer la moindre esquisse ? Certes bien des Distraits pourraient vous vêtir de prédicats aussi fâcheux qu’inexacts : « égoïste, égocentrique, égotiste », que sais-je, tellement grand est le domaine des approximations, des supputations gratuites, des projections incohérentes.

    

   Jardins insondés de l’amour.

 

   Non, vous ne voulez venir à vous qu’en raison d’une énigme à déchiffrer. Peut-être alors, au clair avec votre propre lieu, pourrez-vous migrer, connaître l’Autre, l’accueillir dans le précieux qui vous marque comme la trace de votre indélébile présence ? Peut-être ? Mais me voici maintenant devant l’œuvre qui vous avait tant interrogée. Déjà vous êtes à d’autres peintures, à d’autres significations dont, intérieurement, vous devez sentir la secrète injonction. Je vous observe à la dérobée entre deux questionnements dont la toile de Munch est l’immédiat tremplin. Ô combien j’aurais aimé bâtir, en votre présence, l’architecture d’un possible sens émergeant de cette Abandonnée à ses plus troubles sentiments, en même temps, sans doute, que les plus radieux. Mais, ce faisant, je me serais immiscé dans votre citadelle secrète pour la simple raison qu’un calque aurait pu être posé sur « Femme aimante » que l’on pourrait aussitôt rabattre sur votre propre esquisse en tant qu’une terrible sœur siamoise, une jumelle en destin, une marcheuse de conserve sur les chemins inexplorés de la psyché qui ne sont jamais que les  jardins insondés de l’amour. Mais ne bougez pas, mais demeurez dans la ligne de ma visée de manière à ce que je mette en perspective votre pliure existentielle avec celle de ce Modèle à « l’inquiétante étrangeté ».

  

   Ce feu qui vous traverse.

 

   Vous, (Elle), c’est bien d’abandon dont il s’agit, d’état à la limite d’une perte de conscience, d’un trouble copernicien qui vous tourneboule et vous ôte votre être pour y faire surgir quelque prodigieux événement, la palme généreuse d’une révélation, un état si proche d’une expérience mystique ? Est-ce bien de ceci dont il est question, de ce feu qui vous traverse et vous porte au flamboiement, de cette libre avenue traçant dans l’espace la voie royale d’une naissance à neuf, d’une métamorphose ? C’est bien l’image d’une volupté triste, d’un désir ambigu de vous dépasser tout en vous possédant, en demeurant rivée à votre meute de chair alors que l’extase s’annonce comme le moment prodigieux qui précède la Grande Mort alors que votre état est celui de la Petite Mort, cette fusion de l’Amant et de l’Aimée en l’unité irremplaçable de l’Amour. Amant - Aimée - Amour : « A »,  lettre initiale triplement Majuscule pour dire l’exception d’un soudain passage du contingent à une forme d’absolu dont, sans doute, vous ne reviendrez jamais. Mais quelqu’un sur Terre est-il déjà parvenu à accomplir cette révolution autour de sa propre planète ? Planète toujours en errance, en quête de soi et l’univers est immense qui court au-devant sans attendre la réponse au questionnement.

  

   Enigmes peintes.

 

   Mais voici que la lumière baisse, que quelques spots s’éteignent plongeant dans l’ombre toutes ces Enigmes peintes qui ne profèreront plus qu’entre elles, leurs êtres de toile, leurs traces de suie dans la ténèbre qui vient. Sans doute sommes-nous les deux derniers Voyeurs à partir ? Un long moment je suis le flottement de votre robe noire pareille à un oiseau de nuit se confondant avec le deuil de mes pensées. Je n’ai rien résolu qui eût pu m’éclairer. Vous n’êtes plus qu’une vague pensée dans le jour qui s’écroule. Tout au bout de la Rue des Récollets votre image se confond avec les pierres sombres des quais, le miroir noir de l’eau.

 

   Lundi 16 Octobre -

 

   Beaucoup de travail au Journal en cette rentrée littéraire. Une infinité de livres à lire dont beaucoup ne se nourrissent que de mode, de verbiage dans l’air du temps, de considérations obsolètes sur les relations amoureuses, le hasard des rencontres, les sentiments postmodernes. Parfois l’éclat d’une perle dans les eaux des abysses et le contentement, la joie, le cèdent à une morne impression de vau-l’eau, de perdition du langage dans  des contrées qui ne devraient jamais être les siennes.

 

   Brouillon maculé des rêves.

 

   Une semaine sans vous voir. Sauf dans l’agitation des nuits, le brouillon maculé des rêves. Mais pourquoi donc faut-il que votre image m’obsède si violemment, torture mon esprit, assèche mon inspiration parfois ?  A tel point que me voici contraint de relire d’anciens articles pour y retrouver les traces ouvertes du sens, l’envol libre des phrases, quelques formules pesées au trébuchet de la raison, quelques envolées lyriques qui, paraît-il, signent mon écriture aussi bien que ma façon d’être. Mais croyez-moi, rien ne vaut la spontanéité, la source vive, l’écoulement naturel des mots, un murmure, le chant des abeilles, le bruissement des feuilles d’automne sur un quai, au bord d’un Canal. Les feuilles bruissent-elles Quai de Jemmapes, devant votre modeste logis qui assure mes nuits de bien étranges visions ? Je vous ai perdue « Femme aimante », comment donc vous retrouverais-je, Vous la Solitaire au long fourreau noir, Vous l’Esthète seulement appliquée à sonder votre reflet dans une toile, Vous dont je dis beaucoup mais dont je ne sais rien ? Et puis, retrouver quelqu’un c’est l’avoir déjà trouvé, en connaître quelques traits, en avoir écouté certaines rumeurs, avoir éprouvé à son endroit un sentiment, un bonheur, une peine. Je vous connais si peu dans cet automne finissant. Bientôt sera l’hiver, ses courtes journées, les causeries au coin du feu, les photographies jaunies sur lesquelles on laissera broder sa mémoire, peut-être inventer un futur.

  

   Donner lieu corps et chair.

 

   Quelques heures devant moi. Comment pourrais-je éviter de me rendre à « La Fabrique » ? Parfois la naïveté est sans limites. Ainsi sont les amoureux transis qui font les cents pas sur le trottoir où ils ont rencontré l’espace de leur rêve - une Belle Fille que le songe a encore enrichie -, martelant assidument le pavé, s’obstinant à faire surgir tout au bout de leurs yeux attentifs, de la volonté de leur pur désir cette hallucination dont ils pensent qu’elle est sur le point de s’incarner, là, dans la seconde qui suit et qu’ainsi leur âme apaisée ils pourront enfin vivre. Est-ce cela vivre ? Est-ce donner lieu, corps et chair à ce qui ne saurait en avoir, un bref passage, la survenue d’un éclair, un vertige fiché, là, au milieu de nulle part et l’on persiste à errer sans cesse autour de soi et l’on n’a plus de répit que ne survienne le miracle de la manifestation.

  

   Être en fuite du monde.

 

   L’air a fraîchi ce matin, une brume rampe à ras du sol et les feuilles mortes ne sont plus qu’un anonyme tapis, une lourde pâte recouvrant le réel de sa consistance d’ennui. Je pense aux complexités du sol, aux « Messes de terre » de Dubuffet, à cet impénétrable des choses, cette inconnaissable texture que nous longeons sans jamais la connaître vraiment, nous poser de questions au sujet de ce qui s’effondre et périt, là, sous nos yeux. Au moins en percevrions-nous l’éclairante allégorie, cet être en fuite du monde qui s’écoule à notre insu, et nous aurions fait un pas de plus en notre direction avec, en guise de viatique, la perdurance d’un savoir, une clarté s’éclairant du dedans, nous rendant le dehors plus visible donc nous guidant sur la voie d’une possible sagesse. Mais non, notre obstination d’homme nous talonne, nous aiguillonne, nous pousse toujours plus avant alors que bien des vérités sont foulées au pied dont nous aurions pu tirer quelque leçon sur la manière de nous accorder avec le proche et, par voie de conséquence, avec le lointain. Mais à l’ouverture des yeux, à la disposition de l’esprit forant la jungle où nous progressons, nous préférons le glissement de la taupe dans son fourreau de terre sombre, aveugle.

  

   Malinement, tout près, tout près.

 

   Et voici que, logé dans la geôle d’une méditation confuse, assis maintenant  dans la grande salle grise et blanche qui sert de bibliothèque, je n’avais nullement été attentif au glissement discret de votre présence. Nous sommes peut-être une dizaine de lecteurs occupés à feuilleter magazines et ouvrages. Certains prennent des notes, sans doute des étudiants préparant un exposé, un compte-rendu ou s’essayant au difficile exercice de synthèse des documents en vue d’une thèse. Nous sommes, l’un et l’autre, disposés dans la diagonale de la salle, Vous près des rayonnages du fond destinés à la littérature étrangère, moi au rayon poésie avec, posé sur ma table, un exemplaire d’un recueil de Rimbaud ouvert au plus pur des hasards sur « Comédie en trois baisers » dont je savourais les deux premiers quatrains :

 

« Elle était fort déshabillée,

Et de grands arbres indiscrets

Aux vitres penchaient leur feuillée

Malinement, tout près, tout près.

 

Assise sur ma grande chaise,

Mi-nue, elle joignait les mains.

Sur le plancher frissonnaient d’aise

Ses petits pieds si fins, si fins. »

 

   Je ne sais ce qui me troublait le plus, cette Apparition poétique caressée par la feuillée des grands arbres, vous dont j’imaginais les pieds si fins, vous assise sur votre grande chaise dans la position studieuse d’une écolière. Il ne vous manquait que deux tresses sagement ramenées de chaque côté du visage et l’illusion eût été parfaite. Je voyais vos mains agiles tourner régulièrement les pages, puis un arrêt, long, inspiré, me semblait-il, l’air un brin égaré comme si le livre dont vous saisissiez les mots était le lieu d’une révélation. Le plus souvent vos gestes demeuraient en suspens et votre pose était celle d’une gamine arrêtée au bord d’un coffre à trésors. Parfois votre halte prenait l’allure d’un saut en dehors de la « vraie vie », clouée en plein ciel par quelque « illumination ». Ainsi, en pensée, me rejoigniez-vous dans le site immense de la poésie et cette simple divagation de l’imaginaire suffisait à combler mes angoisses, à dissiper toute tristesse, peut-être à faire se lever la flamme de quelque espérance.

  

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