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24 juillet 2020 5 24 /07 /juillet /2020 07:52
Etait-ce cela vivre ?  (1° Partie).

« Vivre ».

Photographie : Katia Chausheva.

 

 

 

 

  

   Un imprenable ciel.

  

   Souvent, le soir, après avoir bouclé mon dernier article, j’allais flâner du côté du Canal Saint-Martin, cette artère verte dans le gris damier des jours. Rien ne m’y attirait plus que le calme, l’indolence d’une marche au hasard des rues, parfois une incursion dans des quartiers qui, vers Gare de l’Est, ne laissaient voir que la lèpre des murs, quelques immeubles anciens de tuileaux rouges coiffés de zinc. La lumière y faisait ses infinies coulées le long d’un imprenable ciel. J’avais besoin de cette ville anonyme désertée par ses habitants, de ces trottoirs semés du jaune fuyant des feuilles, de ces chats sauvages qui, surpris, couraient se réfugier dans la trappe obscure d’un soupirail.

 

   Cette poudre des jours.

 

   La plupart du temps je me contentais de fumer rêveusement, la tête égarée parmi le lacis de mille idées toutes les plus irrésolues les unes que les autres, une manière de me soustraire aux mors assidus du temps. Je n’aimais guère que cet infini flottement, cette poudre des jours, cette limaille brillante que nul aimant n’attirait plus qu’à la force pâlissante de l’heure. Il me fallait le crépuscule, ses teintes de fin du monde, ce frémissement impressionniste qui me soustrayait aux tâches parfois si nébuleuses du quotidien. Il n’était pas rare que, muni d’un bloc-notes, je n’entreprenne de consigner quelque idée dont, plus tard, je tirerai un texte. C’était étonnant cette liberté, là au bord du Canal, ce seul souci d’énoncer le monde selon mon humeur, de rendre gracieux ce qui ne l’était pas, d’enrober d’optimisme une vue qui, habituellement, ne se déclinait le plus souvent qu’à l’aune d’images ternes, moroses. La fantaisie d’un dessin, le luxe d’un croquis, quelques traits de crayon fixant sur le blanc le passage d’une pensée, l’effleurement d’une intuition.

 

   Etincelles du désir.

 

   Mes haltes privilégiaient tel banc de bois verdissant, tel appui de façade, telle main courante qui longeait l’eau du rythme rassurant de ses balustres. Le plus souvent, ma terre d’élection était ce bord du quai que longeait un chemin de halage. L’autre rive n’était bordée que d’immeubles de bureaux déserts à cette heure tardive. Parfois l’éclat d’une lumière. Sans doute du personnel d’entretien occupé à emplir cette trêve d’une laborieuse présence. Existait-il un endroit dans la grande ville qui fût plus calme, plus retiré de la vie, plus à l’abri des mouvements, des fureurs citadines, des étincelles du désir, des agitations consuméristes ? Parfois plus d’une heure s’écoulait avant que la rumeur d’un moteur ne vînt troubler cette délicieuse quiétude. Des vélos fuyaient dans les plis avancés de la nuit. Des trilles d’oiseaux s’élevaient avant d’être dissoutes dans on ne sait quel mystère.

 

   Ces cendres sur le papier.

 

   Un soir d’automne, me voici occupé à tracer les grandes lignes d’un article sur les tendances stylistiques du roman contemporain. Tout à mes délibérations intérieures rien ne m’indique votre passage, vous l’Enigmatique qui, sans doute, demeurerez cette simple vibration à la surface d’un lac, un étrange remuement, un sillage flamboyant dans le tissu si terne de la cité.   Et, aujourd’hui, semant ces cendres sur le papier, combien je me rends compte de l’étrangeté de votre nature, de la difficulté que j’ai à vous fixer dans une catégorie qui reflète votre personnalité, tant l’ambiguïté, l’indécision, le variable semblent coller à votre personnage, genre d’effeuillement continu faisant un jour apparaître ce que le suivant recouvre d’un illisible glacis. Tantôt cette belle lumière diffusant sa longue éclaircie, tantôt ce demi-jour, cette lueur au ras du sol comme sur la terre usée d’Irlande. Une fugace impression, un genre de sautillement sur place, une disparition. Mais connaît-on jamais l’altérité autrement qu’à l’effleurer et la perdre, les doigts fussent-ils habiles à la préhension, l’esprit adéquat à saisir la plus évanescente des subtilités ?

 

   Longue robe noire.

 

   Alors que mes notes se sont suffisamment étoffées, que mon âme s’est ressourcée au contact du libre et du fluide, m’apprêtant à quitter le lieu de ma méditation, voici qu’un bruit de pas me tire de ma léthargie. Qui donc si tard dans la nuit qui vient ? Les boules des lampadaires se sont vêtues d’une coque de brouillard, les quais ne se distinguent guère plus de la nappe d’eau, la ville est dans le gris, ensommeillée, prête à franchir le rideau d’ombre. Une longue robe noire, un fuseau dans lequel votre corps doit être bien mince, un alexandrin non encore parvenu à sa césure, les prémices d’une histoire, mais courte, incisive, sans doute une nouvelle. Etonnante cette façon de marcher dans la légèreté - on croirait le glissement de la grue cendrée le long de la lagune -, étonnant le crépitement de vos hauts talons qui percutent le temps, y installent le sceau d’une infaillible volonté. Vous devez avoir du tempérament, peut-être diffuser une volubile fougue, vous imposer avec assurance et distinction, ce qui est le signe d’une généreuse présence, d’une vérité à l’œuvre.

 

 

 

   Meute libre du visage. 

 

   En cette heure tardive, c’est comme si nous étions deux naufragés parmi les flottements, ici et là, les éboulis de l’heure, les confluences de poussières, les tourbillons de vent, la chute des feuilles près des hommes pliés dans leurs corps de momies. Mais qui donc n’a jamais rêvé d’être seul au monde avec une Aimée à la pointe la plus avancée du désir, au sommet d’un violent surgissement, l’éclat d’une passion, le rougeoiement de sentiments posés sur la meute libre du visage ? Qui donc ? Mais me voici me surprenant à parler à voix haute dans la densité de la brume, à tresser dans le vide les cordes d’une étonnante incantation, à humer l’air, à y deviner l’empreinte de Celle que vous êtes. Serais-je donc amoureux à la seule mesure du flottement de cette robe, au seul martèlement du ciment que vos escarpins délivrent à la façon de quelque chose d’impérieux, cependant sans autre contour que cette récurrence obsessionnelle, cette assiduité pareille à la chanson épileptique d’un être à vif qui se désespère de ne vivre que dans la faille d’ombre où votre absence de regard la relègue ? Faut-il que ma complexion soit fantasque, mon humeur égarée, ma raison atteinte d’un grain de folie pour que, déjà, s’élabore la trame d’une histoire qui n’a nullement commencé. Qui, sans doute, n’aura nul lieu où s’accomplir.

 

   Figure écarlate du vide.

 

   Etait-ce cela vivre, pour vous qui étiez lointaine, pour moi qui n’étais présent qu’en pointillés, en points de suspension, en parenthèses avec, au milieu, la figure écarlate du vide, l’empreinte de soufre du néant ? Etait-ce cela vivre ? Voici que je me pose ces questions hors-champ, dans l’aire dévastée de ma vision puisque, au moment où ces lignes s’écrivent, vous n’êtes plus que cet être de passage, cet étrange migrateur qui a habité mon ciel l’espace d’un vol puis, soudain …

  

   Une fleur noire.

 

   Oui, combien je revois avec une cruelle précision - les images sont fixes qui ne tremblent nullement -, cette belle métamorphose dans la fuite nécessaire de l’heure, dans la chair des secondes que sonde la dague du réel. Mais il n’en sort jamais qu’un sang diffus pareil à la résine de la lymphe, au gonflement blanc des larmes dans l’intervalle des paupières. Je me souviens de votre entrée - dois-je dire « majestueuse » tellement elle semblait irréelle, hors-sol, votre robe flottant autour de vous, pareille à la corolle d’une fleur noire si mystérieuse ? -, de votre entrée donc dans ce modeste immeuble - rez-de-chaussée, un étage, couleurs éteintes, un ocre pâle, un bleu délavé -, la porte se referma sur une Déesse. Bientôt, à l’étage, une pièce s’éclaira qui vous révéla à mes yeux bien mieux que ne fussent parvenus à le faire ces romans qui tressaient la cohorte de mes heures.

  

   Profération silencieuse.

 

   Dans le clair-obscur que semblait diffuser une applique c’était une manière d’étrange chorégraphie, quelques mouvements souples tel les rameaux d’un saule pris dans une brise printanière. A quel rituel vous livriez-vous donc ? A quelle étrange icône adressiez-vous cette si étonnante posture qu’elle me faisait penser à quelque danse orientale lascive à souhait en même temps qu’empreinte de profondeur, peut-être même d’un hiératisme qui faisait de vous cette forme unique émergeant à peine du silence des lieux. Chute de vos longs cheveux pareils à une eau, front bombé que glace la lumière, tête légèrement inclinée, parfois quelques rotations, les rameaux clairs de vos bras docilement plaqués le long d’un corps s’évanouissant dans le noir. Noir de votre vêture qui recouvre un autre noir, ce fond dont vous semblez la déroutante profération silencieuse.

  

   Feuillure dans le pli de l’âme.

 

   Je venais chaque soir me tapir dans la calme fuite des quais, Voyeur attentif mais discret, mais parfois inquiet de sa propre présence, de l’effraction que constituait l’insatiable avidité de mes yeux, un sentiment mitigé, un numéro d’équilibriste sur la corde infiniment tendue du funambule. Certes le spectacle que vous me donniez, à votre insu, n’était en rien obscène ni provocateur. D’ailleurs comment eût-il pu l’être puisque, pour vous, je n’existais pas, étais une simple hypothèse à la confluence des hasards, une attention que le premier vent emporterait dans les mailles illisibles du quotidien. Il me fallait seulement apprendre à demeurer, à ne pas me figer dans cette pose qui eût risqué de devenir définitive, à ne pas me perdre dans mes propres méandres. Il était si facile de laisser se confondre sa propre silhouette avec le passage inaperçu de l’être qui n’était que temps, de jouer avec le temps précisément, cette obscure partition au gré de laquelle plus aucune différence ne s’établirait entre un présent si dense, un avenir si fluide. Jamais on n’arrivait au bout des choses, un effleurement simplement, un battement d’ailes, une feuillure dans un pli de l’âme.

  

   Silence à jamais.

 

   Ce dont il me fallait tenir compte, ce à quoi il me fallait me résoudre dans la douleur, cette séparation, ce fossé, cet abîme dont je faisais la cruelle expérience. Sans doute votre voix serait-elle un silence à jamais. Ce que la parole tait, le corps le dit. Observer vos mouvements, épier le moindre de vos déplacements, tel était mon sort, étrange messager de la nuit, observateur à demi-aveugle de la perte d’une eau dans une faille de terre. Cependant, je n’aurais su me contenter de demeurer là, en retrait, pareil à un Marinier qui aurait laissé passer les péniches pour un voyage dont il demeurerait orphelin. Afin de ne désespérer sur le quai, il m’arrivait, lorsque mon travail m’en laissait le loisir, de flâner le matin au sortir de la brume, l’après-midi lorsque le soleil faisait ses longues avenues sur le Canal. Parfois, remontant la Rue des Récollets, longeant les frondaisons rousses du Jardin Villemin, il m’arrivait de faire de longues haltes à « La Fabrique », cette ancienne filature qu’on avait transformée en centre culturel. Le lieu était accueillant et s’annonçait à la manière d’une réalisation concrète de mes utopies, centre géométrique de mes affinités. J’aimais cette ambiance de confort contemporain, cette architecture ancienne que des matériaux modernes venaient enrichir  de leur netteté, larges baies vitrées, dalles de béton gris, chaudes boiseries qui rehaussaient les hauts murs de plâtre en partie écaillés. Ce qui m’attirait le plus, la bibliothèque et ses milliers de volumes aux maroquins fauves, les salles d’art contemporain, l’exacte beauté de ses grandes toiles, enfin le café qui était le point à partir duquel s’ordonnaient les autres surfaces.

 

   Un souvenir perdu.

 

   Et voici qu’aujourd’hui, alors que votre présence n’est plus qu’un souvenir perdu dans le tumulte du passé, je feuillette ce carnet de moleskine au hasard duquel se trouvent rassemblés un fatras de notes concernant le roman, quelques croquis, de rapides dessins et, surtout, ce genre de Journal qui accueille mes réflexions, décrit quelques situations. En voici quelques extraits :

  

 

   Lundi 9 Octobre -

 

   Le temps est lumineux, solaire. L’été se prolonge, projette sur l’arrière-saison des feux qui, jamais, ne sembleraient vouloir s’éteindre. Une accalmie ce matin, mes derniers articles sont partis pour l’impression. A l’affiche de « La Fabrique » une exposition intitulée « De l’urgence d’être femme ». Une exposition d’art moderne qui regroupe quelques grands noms de la peinture, Jawlensky, Munch, Rouault, Delvaux, Bellmer. Comment résister à tant de magique présence ? Et puis ce titre si provocateur, comme si la femme n’était pas encore arrivée à elle, ne connaissait sa propre essence, ignorait le surgissement de la vérité la révélant ce qu’elle est, une exception d’être. Comment le considérer autrement ? Et puis quel besoin d’établir des catégories, d’installer des différences, de créer des divisions : les Hommes d’un côté, les Femmes de l’autre ? Le réel est plus simple qui regroupe le vivant en une seule et même entité, un monde unique. Encore l’un des excès des Lumières, cette irrésistible force de la Raison qui tire tout au concept, à la froide argumentation, à la nervure alors que la feuille est si belle, si généreuse en sa totalité !

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